Monseigneur de Lévis Ventadour, fondateur de la chapelle des Pénitents Blancs à Mirepoix

Fils d’Anne de Lévis Ventadour et de Marguerite de Montmorency, Louis-Hercule de Lévis de Ventadour, membre de la Compagnie de Jésus, est nommé évêque de Mirepoix en 1655, « tant pour sa bonne et sainte vie, exempte de faste et d’envie », « tant pour son antique Maison… » ((Poème de Jean Loret, cité par Georges Martin in Histoire et généalogie de la maison de Lévis, p. 177.)) Il succède ici à Jean Louis de Nogaret de La Valette, qui, lassé d’affronter les flèches de Louise de Roquelaure, veuve d’Alexandre de Lévis, seigneur de Mirepoix, a sollicité l’épiscopat de Carcassonne. ((Cf. La triste histoire de Jean de Lomagne))
 
Fort du lien de parenté qu’il entretient avec la famille de Lévis Mirepoix, Monseigneur de Lévis Ventadour saura ménager une relation plus souple avec cette dernière, et traiter de façon à la fois ferme et prudente le cas embarrassant de Jean de Lomagne, fils de Jean VI de Lévis Mirepoix, qui mène une vie hors norme au château de Terride. ((Cf. La triste histoire de Jean de Lomagne))

En 1661, Monseigneur de Lévis Ventadour fait construire le séminaire diocésain, rue des Pénitents Blancs, à Mirepoix. Il fonde à cette occasion la chapelle des Pénitents Blancs. Instruit par l’exemple d’Anne de Lévis Ventadour, son père, qui a, dans le cadre des guerres de religion, mené bataille toute sa vie durant contre les ligueurs, Monseigneur de Lévis Ventadour souhaitait assurément fournir à la défense de la vraie foi les moyens de s’exercer autrement, sur un autre terrain.

En 1672, Louis Hercule de Lévis Ventadour tente d’obtenir au nom de Gaston Jean Baptiste de Lévis, nouveau seigneur de Mirepoix, l’hommage de François de Béon, vieil ennemi de Jean de Lomagne, vassal récalcitrant de la maison de Lévis Mirepoix. ((Cf. La triste histoire de Jean de Lomagne))

Monseigneur de Lévis Ventadour meurt le 6 janvier 1679 au lieu de Pouzols, dans le diocèse de Narbonne, revenant des États du Languedoc. Il est inhumé le 10 janvier dans la cathédrale de Mirepoix ((Archives dép. de l’Ariège. Mirepoix (1676-1679). Document 1NUM1/5MI663. Vues 114-115.)). Il a pour successeur Pierre de La Brouë.

A Mirepoix – Le moulon des Pénitents Blancs

 

Délimité au sud par la rue de la Porte del Rumat, à l’est par la rue Paraulettes, au Nord par la rue du Coin de Loubet, et au nord par la rue du Grand Faubourg Saint Jammes, le moulon représenté ci-dessus abritait en 1766, face au séminaire du diocèse, la chapelle et le siège des Pénitents Blancs.

 

Voici le moulon des Pénitents Blancs, resitué dans la topographie du Mirepoix actuel.

 

 

Ci-dessus : vue actuelle des portes qui furent au XVIIIe siècle, à Mirepoix, celle du siège et, un peu plus loin, celle de la chapelle des Pénitents Blancs.

Instituée en 1585 par Henri III, mise sous l’invocation de la Sainte Vierge, la confrérie des Pénitents Blancs a été au XVIIe siècle un puissant auxiliaire de la Contre-Réforme. Bien implantée dans le Midi, ralliée par de nombreux notables, elle s’y est perpétuée jusqu’à la Révolution.

Installée à Mirepoix en face du séminaire du diocèse, la confrérie des Pénitents Blancs y apparaît très clairement comme un satellite de l’autorité ecclésiastique.

Les Pénitents Blancs, comme le nom l’indique, allaient vêtus d’une aube de toile blanche qui couvrait la tête à la façon d’un masque, avec deux ouvertures à l’endroit des yeux. On les surnommait « Blancs-Battus », parce qu’ils se flagellaient lors des processions.

Il demeure impossible de connaître l’identité des membres de la confrérie des Pénitents Blancs, telle qu’elle a existé à Mirepoix au XVIIe et au XVIIIe siècle. Le principe est ici celui des sociétés secrètes. On remarque sur le plan que le site occupé par les Pénitents Blancs est à double entrée, puisqu’il donne à la fois sur la rue de la Porte del Rumat et sur la rue du Coin de Loubet.

 

Ci-dessus : A la Très Sainte et Très Immaculée Mère de Dieu, in Les Privilèges et les règlemens de la confrérie des Tolosains, François Boude Imprimeur, Toulouse, 1663.

On suppose qu’en dehors de processions spectaculaires, caractéristiques de la théâtralité urbaine développée par la société de l’Ancien Régime, les Pénitents contribuaient à des oeuvres de charité.

Mirepoix abritait également une confrérie de Pénitents Bleus, sise dans l’ancienne rue Courlanel. On sait que les deux confréries entretenaient de sombres rivalités, témoins d’une religiosité militante, voire guerrière, travaillée sans doute par des enjeux de pouvoir et d’argent.

J’ai voulu savoir qui, en dehors des Pénitents Blancs, occupait le moulon considéré. J’ai donc encore une fois consulté le compoix de 1766. Voici, en regard des lots numérotés à la fois sur le compoix et sur le plan correspondant, les noms des propriétaires concernés :

123 : Isabeau Laffage
124 : Magdeleine Laffage, veuve de P. Labatut
125 : Laurent Arcizet, charpentier
126 : Dominique Guillhamat, ancien boulanger
127 : Louis Gautier, brassier
128 : Jean Paul Estevé, marchand
129 : Elizabeth Terrisse, veuve de Jacques Clauzel
130 : Raymond Jalabert, marchand
131 : Jean Senié, tourneur
132 : Jean Pons, tisserand de draps
133 : Alexandre Ladet, chanoine
134 : Jean Lairix, cordonnier
135 : Arnaud Terrisse et Raimond Terrisse, « avec le dessus pour la maison de Jean Lairix »
136 : Paul Combes, boulanger
137 : chapelle des Pénitents Blancs
138 : François Février, meunier
139 : Magdeleine Sabatier, veuve de Joachim Mir
140 : Germain Giret, ancien porteur. Siège des Pénitents Blancs
141 : Michel Dubruit, vin
142 : Pierre Satger, greffier
143. Louis Pons
144. Guillaume Bar, maître chapelier
145. Arnaud Brives, cordonnier
146. Jean Ambal, maître de musique à Bélestat
147. Jacques Carey
148. Alexis Saurel, voiturier
149. Jeanne Saurel, veuve de François Arnaud, épouse de Pierre Taillefer
150. Jean Douce, teinturier
151. Héritiers de Pierre Bounhol
152. Héritiers de Maurice Jordi
153. Jean Fontès
154. Marianne Gaubert, veuve de Jean Baptiste Fau, boulanger.

C’est, semble-t-il, une petite classe moyenne, une petite société d’artisans et de marchands, qui vit et travaille alentour de la chapelle des Pénitents Blancs. Les confrères, en 1766, se recrutaient sans doute pour partie au sein même du moulon.

On sait par un rapport de police enregistré le 14 germinal an VIII (vendredi 4 avril 1800) que la classe plus pauvre installée au-delà de la porte del Rumat fréquentait, quant à elle, la chapelle des Trinitaires, située dans le couvent éponyme, rue de la Trinité (aujourd’hui Rue Vidal Lablache), à l’emplacement de l’actuelle Médiathèque.

Membres d’un ordre initialement dédié au rachat des chrétiens prisonniers des barbaresques, les frères trinitaires oeuvraient en effet, de façon plus proche du petit peuple, à la pastorale paroissiale, au soutien des malades et au secours des miséreux. L’ordre sera dissous ((Le participe passé « dissous « (orthographe traditionnelle) donne la forme « dissout » en orthographe rectifiée de 1990. Je m’en tiens à la forme traditionnelle, que je préfère.)) au moment de la Révolution. Quittant alors la France, les Trinitaires n’y reviendront qu’en 1970.

Une dernière remarque concernant le moulon des Pénitents Blancs : il demeure, à l’abri des façades, occupé par une vaste étendue de jardins. Il en va de même pour la plupart des moulons figurés sur le plan de 1766. La bastide y trouve sa respiration. Elle conserve de la sorte une grande proximité avec la nature au sein de laquelle elle s’inscrit.

La légende du Bois de la Croix

Poète, philosophe, pionnier des études cathares, René Nelli publiait dans les années 1970 une importante anthologie des Ecrivains anticonformistes du Moyen Age occitan. L’ouvrage comporte deux volumes : 1. La Femme et l’Amour ; 2. Hérétiques et politiques. J’ai relu récemment le volume consacré aux hérétiques et politiques. Je me suis arrêtée sur l’extrait du Roman d’Arles ((Cf. Mario Roques, Sur le Roman d’Arles (partie 2), in Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 88e année, n°2, 1944, pp. 299-309 : « Le Roman d’Arles est le titre donné par des érudits du XVIIIe siècle à une composition provençale du XIVe siècle, qui n’est bien connue que depuis l’édition de Camille Chabaneau, établie et publiée en 1888. Les dernières parties du Roman racontent le long séjour en Arles de l’empereur de Rome, César [Tibère ou Constantin], et les expéditions de Charlemagne et de Louis, son fils, pour reprendre Arles aux envahisseurs sarrasins qui l’occupent avec leur roi Tibaut ».)) qui relate, dans une version reprise des Bogomiles, la légende du Bois de la Croix. Je résume ici les principaux épisodes de cette légende…
 
Avant de mourir, Adam met dans sa bouche trois graines du fruit de l’arbre du Bien et du Mal, qui ont été données à son fils Seth par un ange. Après la mort d’Adam et sa mise en terre, les trois graines donnent naissance à trois arbres. Deux de ces trois arbres peu à peu dépérissent. Le troisième en revanche prospère. Puis les hommes, au fil des générations, perdent le souvenir d’Adam, de sa tombe, et de l’arbre poussé sur cette dernière.

Ci-dessus : Taddeo Gaddi (circa 1300-1366), Histoire de l’Invention de la Vraie Croix, détail de la fresque peinte à Florence dans le réfectoire de l’ancien monastère franciscain, devenu aujourd’hui basilique de Santa Croce.

Seul un chevalier, à qui Dieu en a fait la révélation, reconnaît un jour l’emplacement de la tombe d’Adam et s’agenouille devant l’arbre. Interrogé par le roi, le chevalier prédit que « là doit mourir le Fils de la Divinité, certainement, pour la faute que fit Adam lorsqu’il mangea du fruit de l’arbre que Dieu lui avait défendu ».

Quar aqui deu morir lo fil de la deietat per cert,
Per la falha que fes Adam quant manjet
Del pom de l’aubre que Dieus li avie vedat.
((v. 262-264))

Furieux de cette prédiction, le roi fait abattre l’arbre et mande qu’on le jette au fleuve. Le fleuve emporte l’arbre près de Jérusalem, l’ayga va l’en portar, prop de Jherusalem. Le tronc d’arbre, le fust, s’y arrête, et il sert de pont aux gens qui veulent passer l’eau.

Bien du temps passe encore jusqu’à ce qu’un homme venu de Jérusalem en compagnie de sa fille entreprenne à son tour de passer l’eau. Mais la jeune fille refuse de le suivre sur le tronc de l’arbre. Dieu, dit-elle, ne le veut pas, « parce que sur le bois de cet arbre le Fils de Dieu sera crucifié », quar en aquel fust sera lo Fil de Dieu crucificat ((v. 279)). Furieux, le père se saisit du tronc, va penre aquel fust, et le jette dans un égout à l’intérieur duquel se déversent toutes les eaux de la cité de Jérusalem, en I cros lo va gitar, on s’agotavan totas las aygas de Jherusalem la sieutat. L’arbre reste dans ce trou, et il n’en ressort que le jour où « Dieu est arrêté et condamné à mort ».

 

Ci-dessus, premières vues des nouveaux restes du cloaque antique découverts le 24 janvier 2011 sous Jérusalem.

« Quand ils partirent en quête de quelque chose pour le crucifier, ils passèrent à l’endroit de l’égout, et ils virent le tronc d’arbre qui flottait sur l’eau ». Ils le prennent et l’emportent pour crucifier Jésus. « Et c’est bien sur cet arbre qu’ils vont crucifier et faire mourir » Jesu Crist :

Et sus en aquel fust lo (va) van crusificar
Et a mort lieurar…
((v. 288-289))

Ils passèrent à l’endroit de l’égout, ils virent un tronc d’arbre qui flottait sur l’eau sale, et c’est sur cet arbre que Jésus sera crucifié…

La légende est ici d’une portée confondante !

« Belle leçon d’humilité », observe René Nelli dans une note en bas de page : « le Christ avait été cloué sur un morceau de bois repêché dans un égout, tandis qu’à la cour de Rome, la Croix était devenue un objet précieux, symbole de richesse et de puissance » ((René Nelli, Ecrivains anticonformistes du Moyen Age occitan, II, Hérétiques et politiques,éditions Phebus,1977, p. 163))

 

Ci-dessus : Jérusalem, chapelle du Saint Sépulcre..

Il existe une version éthiopienne de la légende du Bois de la Croix ((Cf. André Caquot, La Reine de Saba et le bois de la Croix selon une tradition éthiopienne, in Annales d’Ethiopie, volume 1, année 1955, pp. 137-147.)). C’est dans cette version le roi Salomon qui a fait couper l’arbre poussé sur la tombe d’Adam à Jérusalem, et qui, après l’avoir destiné à la construction du Temple, l’emploie finalement à celle du pont de Siloé ((Shiloah, ou Siloma, ou Silwan – en français Siloé – : source près de laquelle s’est construite la ville de Jérusalem ; nom du village, puis du quartier éponyme, relié par un tunnel au centre de Jérusalem. Situé à l’extérieur des murailles de la Jérusalem antique, le site de Siloah abritait le bassin d’Ezéchias, où Jésus guérit plus tard un aveugle de naissance. Les fouilles menées en 2005 ont permis la mise au jour de ce bassin.))

Alors qu’elle vient visiter le roi Salomon, la reine de Saba, Bilqis de son nom éthiopien, s’agenouille devant la poutre qui – elle le sait, car, bien que païenne, elle croit déjà – servira un jour à fabriquer la croix sur laquelle Jésus sera supplicié.

Une variante de cette version éthiopienne dit que, le roi Salomon ayant fait de l’arbre coupé sur la tombe d’Adam le seuil de son propre palais, la reine de Saba, qui souffre d’une malformation au pied, se trouve guérie à l’instant même même où elle entre dans le palais du roi Salomon.

Une autre version dit encore qu’averti par la reine de Saba de ce que le Messie viendra un jour à partir de l’arbre poussé sur la tombe d’Adam, le roi Salomon fait retirer l’arbre employé à la construction du pont de Siloé et mande qu’on enfouisse l’arbre en terre. Une eau qui guérit sourd alors au pied de l’arbre, formant ainsi ce que l’on nommera plus tard la « piscine probatique ». C’est là, selon cette autre version de la légende, que la reine de Saba, lors de sa visite au roi Salomon, aurait été guérie de la malformation de son pied.

Ci-dessus : Piero della Francesca (circa 1410, 1420-1496), détail de la Légende de la Sainte Croix, fresque peinte dans l’église Saint François d’Arezzo..

La légende du Bois de la Croix connaît un dernier épisode en 325-327 après J.C., avec l’invention de la Vraie Croix par Sainte Hélène, mère de Constantin, premier empereur romain converti au christianisme. Hélène a déjà quatre-vingt ans lorsqu’elle s’embarque pour Jérusalem afin d’y visiter les Lieux Saints.

 

L’Esprit, rapporte Saint Ambroise de Milan ((Saint Ambroise, De obitu Theodosii, n. 43 et 35)), lui souffla de chercher le bois de la croix. Elle s’approcha du Golgotha et dit : – Voici le lieu du combat ; où est la victoire ? Je cherche l’étendard du salut et ne le vois pas. Elle creuse donc le sol, en rejette au loin les décombres. Voici qu’elle trouve pêle-mêle trois gibets sur lesquels la ruine s’était abattue et que l’ennemi avait cachés. Mais le triomphe du Christ peut-il rester dans l’oubli ? Troublée, Hélène hésite, elle hésite. Mue par l’Esprit-Saint, elle se rappelle alors que deux larrons furent crucifiés avec le Seigneur. Elle cherche donc la croix du milieu. Mais, peut-être, dans la chute, ont-elles été confondues et interverties. Elle revient à la lecture de l’Évangile et voit que la croix du milieu portait l’inscription « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs ». Par là fut terminée la démonstration de la vérité et, grâce au titre, fut reconnue la croix du salut.

Hélène, dit la légende, retrouve aussi dans la terre les clous de la Passion. Lors de son retour, elle emporte avec elle des fragments de la croix et des clous. Elle meurt à Nicomédie en 329.

Ci-dessus : Agnolo Gaddi (1350-1396), Histoire de l’Invention de la Vraie Croix, détail de la fresque peinte à Florence dans le réfectoire de l’ancien monastère franciscain, devenu aujourd’hui basilique de Santa Croce.

Le fragment de la croix resté à Jérusalem tombe dans les mains de Saladin en 1187. Il disparaît par la suite et n’a jamais été retrouvé.

Le fragment acheté aux Vénitiens par Saint Louis en 1238 et installé à la Sainte Chapelle disparaît pendant la Révolution, à l’exception d’une relique et d’un clou conservés dans le trésor de Notre Dame de Paris.

Des autres fragments dispersés depuis le temps d’Hélène, il reste, entre autres, ce qui est renfermé dans le somptueux reliquaire de la basilique Saint Sernin à Toulouse.

Ci-dessus : reliquaire de Saint Sernin.

Une ancienne porte de Pamiers, Ariège, et aujourd’hui encore une place portent le nom de Sainte Hélène. Il ne s’agit pas de la mère de l’empereur Constantin, mais de Sainte Natalène, dont le nom initial s’est perdu au fil du temps. Sainte Natalène, jeune romaine de Pamiers, eut la gorge tranchée pour avoir refusé de renoncer à sa foi. Du sang versé par le bourreau a jailli la fontaine dite « de Sainte Hélène ». L’église Notre Dame du Camp à Pamiers conserve les reliques de la sainte.