Bélène, Bélène…

 

En la forêt de la Bélène
Cheminant par divers sentiers…

Entre Vals et Mazerettes, sur le chemin de Saint Jacques, je suis passée souvent par la forêt de Bellène pour me rendre à Vals à partir de Manses, qui se trouve à la lisière de ladite forêt. Je raconte l’un de ces passages dans un article éponyme, daté de 2010 : Entre Vals et Mazerettes, sur le chemin de Saint Jacques.

 

Ci-dessus : « bois de la Bélène » sur la carte de Cassini. Signalée par un cercle, la commune de Portes, qui s’appelait initialement Manses, a repris aujourd’hui son nom originel.

 

1. Petite phyto-géographie de la forêt de la Bélène

Alors professeur au lycée de Foix, Louis Gaussen publie en 1905 En Ariège ! : histoire, sites et légendes 1)Louis Gaussen, En Ariège ! : histoire, sites et légendes, pp. 102-121 ; éditeur Gadrat aîné (Foix), 1905., bel ouvrage consacré aux merveilles géologiques – les grottes, la fontaine intermittente de Fontestorbes, etc. -, puis au charme des cités et des paysages ariégeois. Il évoque en particulier une excursion qui le conduit de Pamiers à Montségur, en passant par Mirepoix et par la vallée de l’Hers 2)Cf. La dormeuse blogue 3 : Louis Gaussen – « Par cette belle route qui s’en va sous les peupliers blancs et les frênes de Pamiers jusqu’à Montségur ».. J’ai recherché ce qu’il dit de la forêt de la Bélène :

L’Hers, qui détruisit la cité primitive, borde au nord la ville des fleurs, du chant et de l’amour — celle qui fut aussi parfois, comme dans l’hymne italien, la ville des armes, — et la sépare d’un massif épais de collines auxquelles donne accès un beau pont qui frappa Arthur Young par son aspect monumental. La première terrasse est occupée par les restes du château de Terride, forteresse qui fut longtemps une menace pour la bourgeoisie mirapicienne. De ces ruines, classées parmi les monuments historiques, on a une belle vue sur la large vallée où l’Hers décrit d’incessantes sinuosités avant d’aller tourner vers le nord par une courbe harmonieuse, en séparant le Languedoc, dont le Mirepoix faisait partie, du pays de Foix auquel appartenaient Pamiers et Saverdun. Au Foix, l’immense plaine de l’Ariège, au Languedoc, le massif de hauteurs strié de vallons dont le bois de Bélène occupe le centre. Les villages, très nombreux dans la plaine, sont plus rares sur les coteaux, mais leur aspect est autrement pittoresque : Teilhet à l’entrée d’un petit val, Vals signalée de loin par une haute tour et une église en partie taillée dans le roc.

Ce massif, dont les formes épaisses contrastent si fort avec les chaînons étroits et découpés du Plantaurel, va finir au nord sur la large vallée où se traîne la Vixiège, descendue des collines de Fanjeaux. On trouve ici le caractère des Corbières : les roches parfumées de plantes odoriférantes, la vigne et même quelques oliviers. La ligne de faite entre l’Hers et la Vixiège sépare les départements de l’Ariège et de l’Aude. De là aussi la vue se perd sur l’immense plaine toulousaine.

J’ai recherché ensuite chez le grand bio-géographe Henri Gaussen, fils de Louis Gaussen, des informations plus spécifiques concernant le contexte phyto-géographique dans lequel se rencontre la forêt de Bélène :

 

Source : Henri Gaussen, « Les Forêts de l’Ariège et du Salat« , in Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, tome 8, fascicule 4, 1937, pp. 364-375.

Dans le Bassin de l’Hers on observe aussi [comme partout en Ariège] la descente du Sapin vers les basses altitudes. Le Hêtre descend avec lui et vers les coteaux se disperse en une poussière de stations isolées. La plus remarquable est à la forêt de Bélène sur les coteaux dominant l’Hers au Nord de la plaine de Pamiers.

Aux soulanes et aux altitudes plus faibles cessent les conditions montagnardes, c’est l’étage des Chênes à feuilles caduques : du Chêne rouvre, surtout du Chêne pubescent et dans les fonds de vallée du Chêne pédoncule. Le tout est en taillis, parfois taillis sous futaie, d’aspect misérable, mais qui rapporte pour le bois de feu. Ceux du Salat sont d’ailleurs d’assez belle venue. Nulle part ne se trouvent de belles futaies de Chênes. Les seuls beaux arbres sont les Châtaigniers sur les sols siliceux. Le Bouleau envahit beaucoup de quartiers dégradés ou abandonnés par la culture.

Vers les coteaux inférieurs existent quelques massifs assez beaux comme la forêt de Léran et celle de Bélène.

A travers ces bois le botaniste découvre des indices du voisinage des pays méditerranéens. Au printemps, les coteaux de l’Hers se fleurissent d’Aphyllantes et la Bruyère en arbre atteint presque la vallée de l’Ariège à l’état de rareté.

Mais aux soulanes calcaires ensoleillées, le caractère sub-méditerranéen est souligné par les bouquets de Chênes verts de Bonnac, Crampagna, Varilhes, Saint-Jean-de-Verges, Foix. Le contraste est violent entre le Chêne vert et la galerie de Peupliers, Frênes, Aulnes et Saules qui accompagne la rivière voisine. Cette galerie de feuillus riverains prend une certaine importance dans la plaine où les Peupliers font l’objet d’une culture prospère annonçant les ramiers de la Garonne.

 

Ci-dessus : on comprend au vu de cette photo aérienne pourquoi, durant l’Occupation, la forêt de Bélène a servi à la Résistance à la fois de lieu d’entraînement et de centre de tri.

2. A propos du toponyme « Bélène »

Le toponyme « Bélène » fait l’objet de controverses savantes depuis le XVIIIe siècle déjà. Voici, à titre d’exemple, le style de conjectures auxquelles se livrent trois érudits du XIXe siècle :

  • Joseph Fr. Michaud et Louis Gabriel Michaud, in Biographie universelle, ancienne et moderne – Partie mythologique, Volume 53, L.G. Michaud Libraire-Editeur, Paris, 1832

     

  • Abbé Jacques-Paul Migne, Dictionnaire universel de mythologie ancienne et moderne …, J.P. Migne Editeur, Paris, 1855

    BELENUS, ou BELIN, ou BELLENUS, divinité des Gaulois. Jules Capitolin nous apprend que c’était le même dieu que l’Apollon des Grecs et des Romains. On lit Belin, Βέλεν, chez Hérodien. Mais Sautnaise soutient dans ses Notes sur Capitolin, qu’il y a une faute de copiste, et que l’on doit lire Bέλivov. Belenus est appelé aussi Apollon dans les inscriptions trouvées à Aquilée 3)Cf. Wilipedia : « Aquilée, en italien Aquileia, est une commune de la province d’Udine dans la région du Frioul-Vénétie julienne en Italie. Historiquement, la ville, fondée en -181 fut, à son apogée, une des villes les plus importantes de l’Empire romain. Aquilée a également été un centre religieux chrétien de premier plan, entre le IVe siècle et le XVe siècle, siège du patriarcat d’Aquilée »..

    Bélénus était honoré d’un culte particulier à Aquilée, sous la figure d’un jeune homme sans barbe, avec des rayons autour de la tête, et avec une grande bouche ouverte pour rendre des oracles. 11 était protecteur d’Aquilée ; il y avait des aruspices qui rendaient des oracles en son nom, (Capitolin). Hérodien dit aussi qu’il avait un oracle, appelé l’oracle du dieu de la patrie. Au reste, Belenus n’était pas honoré seulement dans la Gaule Cisalpine, il l’était encore dans les Noriques. Saumaise ajoute aux Noriques. l’Illyrie, qui en était voisine. L’on voit dans Vopiscus que la forme et les ornements de Belenus, chez les Illyriens, étaient les mêmes que ceux du Mithra des Orientaux ; nouvelle preuve de l’identité d’Apollon et de ce dieu. Chorier, dans ses Antiquités de Vienne dans les Gaules, dit que Belenus ou Belinus y était aussi adoré. Ausone a parlé deux fois de Belenus comme d’une divinité gauloise. Dans ses Professeurs de Bordeaux, il dit que Patera était de Bayeux, de la race des Druides, qui servaient Belenus dans son temple.

    Dans la dixième pièce de ce même livre, il parle encore d’un nommé Phoebicius, de la race des Druides, qui était prêtre (aedituus) de Belenus.

    Joseph Scaliger dit que de cette identité d’Apolion et de Belenus, venait le nom de Belenium, donné par les Gaulois à l’herbe [la jusquiame] dont ils frottaient leurs flèches. Cette même herbe est appelée les restes de Belenus.

    Elias Schedius, persuadé comme les autres que Belenus était le soleil, a cru que ce nom n’était qu’un assemblage de lettres numérales, qui expriment le nombre de jours que le soleil emploie à faire sa révolution: B (2) H (8) A (30) E (5) N (50) Ο (70) Σ (200). Ces chiffres pris ensemble valent 365. Mais est-il certain que Ο Σ, ou us, appartiennent au nom Gaulois, et que ce ne soit pas plutôt une terminaison grecque ou latine, ajoutée au mot gaulois, illyrien ou phénicien ?

    On croit que sous le nom de Soleil, Belenus était le même que l’Apollon des Grecs, l’Orus des Egyptiens, le Bélus des Orientaux. Le nom et le culte de Belenus existaient sans aucun doute avant que les druides connussent les caractères grecs ; que les Gaulois ne devaient pas prononcer Bélénos, mais Belen.

Ci-dessus : Carte archéologique de la Gaule – L’Etang-de-Berre : 13-1, par Fabienne Gateau, Frédéric Trément, Florence Verdin, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Ministère de la Culture, Sous-direction de l’archéologie, Paris, 1996.

Trouvés dans les années 1960 en Provence, des vestiges archéologiques montrent que le culte celtique de Belenos pouvait être aussi en rapport avec celui des sources et des eaux bienfaisantes :

 

En 2006, dans Histoire et Patrimoine de Mirepoix, Jean Cazanave résume ainsi ce que l’on peut admettre, en l’état actuel des conjectures, concernant le toponyme gaulois « Bélène » :

 

Ci-dessus : vue aérienne de Vals, au bord de la forêt de Bélène.

Même si son interprétation est contestée, le toponyme Bélène, au nom évocateur du dieu Bélénus, se souvient d’une sorte d’Apollon d’un panthéon celtique qui a, sans aucun doute, fait l’objet d’un culte local. Les archéologues de Vals sont sûrs [?], que c’est sur le Roc Taihat que se pratiquaient ces rites païens. Il est difficile en effet d’interpréter autrement leur extraordinaire découverte, au pied du rocher, dans une sorte de dépôt sacrificiel, de plus de deux cents cornillons de taureaux, chèvres et moutons, mêlés à des restes humains. 4)Jean Cazanave, Histoire et Patrimoine de Mirepoix, p. 14, Office de tourisme de Mirepoix, 2006.

 

Ci-dessus : ensemble de cornillons découverts par l’abbé Durand, circa 1950, dans un abri sous roche au pied de l’église de Vals 5)Cf. La dormeuse blogue : Julien Durand à Vals ou les belles heures d’un abbé préhistorien..

En la forêt de la Bélène, cheminant par divers sentiers… – ceux-là mêmes dans lesquels Jean Petit he simply vanished, and what became of him none knew 6)Cf. La dormeuse, encore : L’histoire de Jean Petit revue par Elliott O’Donnell in Strange Disappearances en 1927. – , on marche à la rencontre d’un passé lointain, peuplé de forces mystérieuses, et l’on goûte ainsi, au moins le temps d’une vêprée, au voyage de Desiriers ; et l’on touche peut-être même, qui sait ? à quelque hôtellerie de Pensée. 7)Cf. La dormeuse, encore : Charles d’Orléans – En la forêt de Longue Attente.

Notes   [ + ]

1. Louis Gaussen, En Ariège ! : histoire, sites et légendes, pp. 102-121 ; éditeur Gadrat aîné (Foix), 1905.
2. Cf. La dormeuse blogue 3 : Louis Gaussen – « Par cette belle route qui s’en va sous les peupliers blancs et les frênes de Pamiers jusqu’à Montségur ».
3. Cf. Wilipedia : « Aquilée, en italien Aquileia, est une commune de la province d’Udine dans la région du Frioul-Vénétie julienne en Italie. Historiquement, la ville, fondée en -181 fut, à son apogée, une des villes les plus importantes de l’Empire romain. Aquilée a également été un centre religieux chrétien de premier plan, entre le IVe siècle et le XVe siècle, siège du patriarcat d’Aquilée ».
4. Jean Cazanave, Histoire et Patrimoine de Mirepoix, p. 14, Office de tourisme de Mirepoix, 2006.
5. Cf. La dormeuse blogue : Julien Durand à Vals ou les belles heures d’un abbé préhistorien.
6. Cf. La dormeuse, encore : L’histoire de Jean Petit revue par Elliott O’Donnell in Strange Disappearances en 1927.
7. Cf. La dormeuse, encore : Charles d’Orléans – En la forêt de Longue Attente.

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