A Pau, visite à l’exposition Sigvard Bernadotte, pionnier du design industriel

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Henri IV ; le maréchal Bernadotte ; le Roi de carreau de Sigvard Bernadotte.

Je me rendais samedi dernier au Musée des Beaux-Arts de Pau. Alors que je passais dans une rue qui longe le Centre Bosquet, j’ai vu Henri IV sortir d’un mur, puis Jean Baptiste Jules Bernadotte, que l’on surnommait, avant qu’il ne devînt maréchal de France, puis roi de Suède, « Sergent Belles Jambes ». Cela tombait bien, car j’allais au musée visiter l’exposition Sigvard Bernadotte, fils du roi Gustaf VI Adolf de Suède, lui-même descendant de l’illustre maréchal palois. Je ne marchais pas toutefois au devant de Sigvard Bernadotte fils de roi, mais au devant de Sigvard Bernadotte Inspiratör Entreprenör Designdirektör, en bref, pionnier du design industriel. Le spectacle de la ville a son ironie. Le kitsch du muralisme urbain, de façon plaisante, prépare l’oeil du passant à la surprise qui l’attend au musée : la nue beauté de l’objet industriel.

Entrons maintenant dans le musée et gagnons l’espace réservé à l’exposition Sigvard Bernadotte. Admirablement servie par une scénographie toute en fluidité et en transparence, la beauté ici se passe de mots.

« Less is more », disait Mies van der Rohe, et « Gott steckt im Detail », Dieu est dans le détail »…

Parmi les objets exposés ci-dessus, on aura reconnu la célèbre calculatrice Facit, et le bol en plastique Margrethe, toujours fabriqué aujourd’hui. On aura admiré aussi l’argenterie, le pare-feu profilé dans le style architectural des vieilles villes suédoises.

L’exposition Sigvar Bernadotte a été organisée par la Suéde et installée au Musée des Beaux Arts de Pau afin de célébrer le lien d’amitié qu’entretient la Suède avec la ville qui fut le berceau de la dynastie régnante.

Voir le Musée Bonnat à Baiona

 

Venant de la cathédrale Sainte Marie, située dans le quartier historique de Bayonne, je suis passée par le pont Mayou, qui traverse la Nive, et je me suis rendue 5 rue Jacques Laffitte au Musée Bonnat.

Passé le lion de bronze, on prend à droite la rue Jacques Lafitte, et l’on gagne en quelques enjambées le musée Bonnat.

Admirable portraitiste, grand collectionneur, directeur des Beaux-Arts, responsable des musées nationaux, Léon Bonnat, né à Bayonne en 1833, a souhaité de son vivant faire don de ses collections à sa ville natale.

En 1901, il procède lui-même à l’installation des dites collections au sein du musée édifié tout exprès par la ville de Bayonne. Le mascaron reproduit ci-contre veille sur l’entrée du bâtiment. Le musée est aujourd’hui en cours de restauration. Le rez-de-chaussée et le premier étage ont déjà été superbement rénovés. Le second étage, celui des maîtres espagnols et flamands, demeure provisoirement fermé. Mais il y a suffisamment à voir pour occuper une après-midi entière.

La monumentalité théâtrale du cadre confère ici une présence saisissante aux grands portraits de femmes peints par Léon Bonnat dans les années 1880-1890.

De gauche à droite ci-dessus, Madame Edouard Kann, née Warchawska, dite Mariek, Madame Albert Cahen d’Anvers, dite Loulia, soeur de Mariek, et la comtesse Potocka semblent se tenir là, vivantes, sous les arches de la galerie demi-circulaire qui s’ouvre au fond de la grande salle du rez-de-chaussée, et l’on remarque qu’elles revêtent, dans la profondeur des arches, redoublée par le cadre des tableaux, l’allure de déesses revenantes, figures de l’Eternel Féminin.

Familier des « soeurs Kann », Léon Bonnat les a peintes dans l’apparat vestimentaire des brillantes soirées organisées par Mariek (ci-dessus à gauche), 33 rue de Monceau, ou par Loulia (ci-dessus, à droite), dans l’ancien hôtel du maréchal de Villars, 118 rue de Grenelle. Mariek, dite « la petite perfection », fut dans le même temps la maîtresse de Guy de Maupassant et celle de Paul Bourget. Paul Bourget fait de cette double liaison l’argument d’Un crime d’amour (1886), roman qui, en son temps, a connu un considérable succès.

Les deux jeunes femmes portent dans leur chevelure un bijou analogue. Celui-ci symbolise deux natures, et, comme de Lilith et d’Eve, deux façons de l’Eternel Féminin, la fleur noire et la fleur blanche, témoins de l’essentielle duplicité ontologique, qui veut que la beauté, dans son partage toujours neuf, ne se montre jamais ni même ni autre, mais plus mystérieusement soeur d’elle-même dans son infinie diversité. L’artiste, d’évidence, peint ici ce mystère.

Ailleurs, comme dans le portrait de la comtesse Potocka, Bonnat peint le visage plus morne de la fortune et du titre, tel que le compose ici une beauté plus ingrate. L’esquisse préparatoire se trouve exposée à côté de la toile. La comparaison des deux portraits montre que le peintre a peu ou prou corrigé la nature. Il y a dans cette correction, de façon implicitement référente à l’ironie du sort, le possible d’un trait retenu, et, par effet de conséquence inverse, une preuve de la justice que l’artiste se doit de rendre aux droits imprescriptibles de la beauté – même par défaut.

Deux antiques, issus de la collection léguée au musée par Léon Bonnat, figurent sur le mode statuaire l’idéal du Beau dont l’artiste se réclame dans l’art du portrait. C’est un tel idéal qui inspire chez Léon Bonnat portraitiste, outre le sens du volume, celui de la stature dans les grands portraits en pied.

Ci-dessus, de gauche à droite : Léon Bonnat, La Force ; La Justice.

Il y a dans l’art de Léon Bonnat portraitiste une sorte d’antagonisme des forces qui induit, de façon doublement sagittale, un certain classicisme, parfois menacé d’académisme, dans le traitement des corps, et une curiosité toute moderne de ce qui fait l’énigme du visage par opposition à l’évidence des corps.

Dans L’Idylle reproduite ci-contre, l’art pour l’art l’emporte sur le vif du regard. Léon Bonnat peint ici de superbes académies, conformes aux canons du Beau idéal. Or, ainsi rendu étranger à sa propre énigme, le visage d’Adonis en devient mièvre, sinon mignard. Typée 1890, la coiffure d’Aphrodite suggère gentiment la cocotte. On ne sait pas s’il y a de l’humour dans cet anachronisme. Il y a en tout cas de la « beauté de vignette ». Aphrodite, figurée de dos, demeure elle aussi sans énigme. Tota mulier, comme disent les Anciens, serait ici dans la seule évidence des fesses. – Tu les trouves jolies, mes fesses ? demande Camille à Paul dans Le Mépris

Dans les portraits des « soeurs Kann » en revanche, Léon Bonnat reconduit l’Eternel Féminin à ce qu’il a d’énigmatiquement différent dans son incarnation présente, i. e. à ce visage ni même ni autre sous les dehors duquel, absoute ici et maintenant de tout modèle, la beauté touche au vif de son propre secret.

Non loin des grands portraits décrits ci-dessus, d’autres portraits, absents du musée, mais reproduits sous forme de planches photographiques, sont à feuilleter sur le tourniquet ad hoc. Ces planches datent des années 1880-1900. Réalisées par la maison Braun, elles doivent au procédé de « photographie inaltérable au charbon » dont la dite maison a le monopole, leur qualité comme on n’en fait plus. La consultation de ces planches photographiques présentées sous verre montre de façon baroque comment l’énigme du visage participe du regard des autres qui volens nolens la décèlent et par suite la nourrissent.

Ci-dessus, de gauche à droite : Léon Bonnat, Félix Faure, Président de la République de 1895 à 1899, mort d’avoir « trop sacrifié à Vénus », dixit le Journal du Peuple ; Rose Caron, cantatrice wagnérienne, représentée ici dans le costume de Salâmbo.

Ci-dessus, de gauche à droite : Léon Bonnat, Alexandre Dumas ; Victor Hugo.

Ci-dessus : Léon Bonnat, Victor Hugo sur son lit de mort ; dessin rehaussé de touches de blanc, offert par Léon Bonnat au fils de Victor Hugo

Magie du tourniquet de verre dans un lieu savamment éclairé, les planches photographiques se peuplent ici de regards abyssaux, ceux des visiteurs qui feuillettent actuellement les planches, et ceux des personnages figurés sur les tableaux accrochés alentour du tourniquet. Ainsi éblouies, ces planches font paraître l’énigme du visage dévisagé, mane thecel phares, compté pesé mesuré, proprement médusé, dans le vif de son présent. Avec la magie du tourniquet de verre, on touche à ce qui constitue selon moi l’expérience principale du musée, à savoir celle de la peinture comme lieu et moment du visage dévisagé. Il s’agit, au vrai, d’une expérience violente. On ne considère pas une collection de portraits sans figurer au regard de ces derniers le dévisageur dévisagé. La violence faite ici au visage est plus grave que celle de l’arroseur arrosé. Le peintre l’expérimente avant le visiteur du musée.

Parmi les photographies présentées sur le tourniquet figurent deux portraits de Madame Hériot, épouse d’Olympe Hériot, directeur des Grands Magasins du Louvre. D’abord représentée seule, dans le style « jolie petite madame », elle trône ensuite entre deux enfants, dont le visage demeure curieusement non fini. Le vide de ces faces d’enfants, vaguement simiesques, produit un effet dérangeant. Il se peut que le peintre ait abandonné en cours de route son tableau. On sait que les deux enfants sont nés de la liaison que leur mère entretenait avec Olympe Hériot, avant que celui-ci ne l’épouse en 1887. Est-ce leur statut d’enfants naturels qui vaut à Auguste Olympe et à Olympe Charles ces faces inhabitées ?

S’il y a dans tout portrait un autoportrait, remarque Jacques Derrida, il y a, plus originairement encore, « une Méduse dans tout autoportrait » ((Jacques Derrida, in Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines)).

Léon Bonnat laisse un premier autoportrait, daté de ses dix-sept ans. Il s’agit d’un autoportrait maîtrisé, qui ne concède rien au non finito.

Il peint dans le même temps une réplique du Blue Boy de Gainsborough, et l’on remarque qu’il prête au visage étroit et long du modèle un regard vaguement semblable au sien.

Il peint également, dans un tableau resté sans titre, un personnage sans visage, monté sur un cheval qui se cabre. Vêtu d’habits anciens de style vaguement XVIIe, muni d’une lance ou d’un étendard, le personnage chemine dans un paysage désert. S’il s’agit là du théâtre de la guerre, on cherche les moulins à vent. On n’en voit pas. Pourquoi au demeurant le cheval se cabre-t-il ? Est-ce la main du cavalier qui le retient ? Y a-t-il hors champ quelque chose ou quelqu’un dont la vue suspende le pas du cheval et de son cavalier ? Le pas du cheval se trouve suspendu alors que le personnage traverse l’espace du tableau dans le sens droite-gauche, i. e., symboliquement, dans le sens du retour vers le passé. Le personnage est sans visage. Chemine-t-il, dans le sens du retour, à la recherche du visage manquant ? Est-ce la vision de ce visage fantôme qui l’arrête ? Est-ce le regard de Méduse ?

Ces questions viennent ici de l’effet, à lui seul médusant, exercé sur le spectateur du tableau par le visage manquant. Un cartel indique par ailleurs que le tableau constitue une étude d’après L’Infant Don Balthazar Carlos de Velasquez.

Ci-dessus, de gauche à droite : Léon Bonnat, The Little Blue Lord Fauntleroy ; Sans titre.

L’inachèvement du tableau sans titre est probable. Il montre toutefois comment la question du visage oriente le travail du peintre dès ses jeunes années. Peindre, dirait-on, pour l’auteur du tableau sans titre, c’est, au risque de Méduse, chercher le visage manquant ; et peindre, pour le copiste du Blue Boy, c’est figurer le visage d’un être de peinture, dont l’identité n’a jamis été établie, et dont on sait qu’il recouvre sur la toile de Gainsborough une peinture précédente. De l’art de marcher à la rencontre des fantômes. Du risque et de l’évitement de Méduse.

Il n’est pas de visage, ni dans la réalité ni dans la fiction, qui ne se laisse inventer par le regard des autres. Léon Bonnat, dans ses autoportraits, peint ce visage inventé. Il a par la suite l’occasion de voir le visage de sa célébrité, photographié, figuré en buste, ou peint par Henri Achille Zo sur la grande toile créée pour le musée dédié au maître.

Ci-dessus, Léon Bonnat et ses élèves basques et béarnais, toile en trois panneaux peinte en 1914 par Henri Achille Zo. Destinée au musée Bonnat, la toile n’y a finalement été installée qu’en 2001. Je n’ai reproduit ci-dessus que deux des trois panneaux : le panneau central et le panneau de droite. Léon Bonnat figure sur le panneau central, vétu d’un costume gris, assis sur un banc parmi ses élèves. Derrière lui, en arrière plan, la ville de Bayonne.

C’est sous les dehors de ce visage de maître, peint par Henri Achille Zo, que la postérité voit aujourd’hui Léon Bonnat. Mais quid du visage que cherchait au miroir de la peinture le jeune Léon Bonnat ?

S’il y a dans tout portrait un autoportrait, et s’il y a, plus originairement encore, « une Méduse dans tout autoportrait », on ne peut que se tenir médusé face au portrait de Job, peint par Léon Bonnat en 1880.

Loin des jolies femmes auxquelles le peintre délègue sans doute le soin d’incarner la part glorieuse de sa psyché, Job figure celui qui a lu dans l’oeil de Dieu, ou de Méduse, que lui, l’homme qui a réussi, n’est personne, mais simple sac d’os, de peau de lapin, vainement agité par des rêves de fortune et de gloire entre la double absence.

A la recherche du visage manquant, n’est-ce pas, au vrai, quelque analogon de la figure de Job que le jeune Léon Bonnat craint de voir paraître dans le secret de sa peinture et qu’il conjure par la suite en brossant le portrait de ses contemporains, riches et célèbres, dotés par là du regard qui fait de vous quelqu’un, même médusé.

Ci-dessus, un des derniers grands tableaux de Bonnat : Aigle déchirant un lapin, 1891.

Enrichi par la faveur des dits contemporains, Léon Bonnat a constitué une superbe collection de statues et de tableaux, exposée également au musée de Bayonne. Parmi les tableaux, j’ai remarqué un portrait de Johann Heinrich Füssli (1741-1825), le peintre des cauchemars, réalisé en par Sir Thomas Lawrence (1769-1830).

Le vieux Johann Heinrich Füssli a l’air bonhomme, quoique assorti d’un éclat bleu dans le regard. Il tient dans la main droite un pinceau, et dans l’autre un papier. La transparence de son regard contraste l’opacité du lieu depuis lequel il nous fixe. Son univers semble hanté par des présences étranges. D’abord celle des animaux qui servent de tête d’accoudoir au fauteuil, puis celle d’un oeil qui apparaît en arrière-plan dans la fente d’un rideau. L’étrangeté de cet univers n’a pas à être expliquée. Le peintre fixe son portraitiste, ou quelque scène à peindre. Il se trouve, dans le même temps, placé sous l’oeil du diable, ou de Méduse, qui le regarde peindre. Léon Bonnat a-t-il reconnu dans l’étrangeté de cette camera oscura l’étrangeté plus secrète de la sienne propre ?

La collection Bonnat a aussi ses aspects amènes. On peut admirer, dans la galerie supérieure du musée, une grande toile de Puvis de Chavannes, jadis accrochée dans l’hôtel particulier de Léon Bonnat à Paris, rue de Bassano. Datée de 1882, la toile s’intitule Doux Pays. J’ai plaisir à conclure cet article sur la vision d’un temps sans Méduse – l’Age d’or.

What about performance à la grotte de Niaux

Jeudi 7 octobre, 18 heures. Nous venons d’arriver au village de Niaux. La soirée s’annonce extraordinaire. Venue de Toulouse, une navette passera à 18h30 afin de nous conduire à la grotte.
 
L’ombre nous enveloppe déjà dans ses plis. Un dernier rayon s’attarde, là haut, sur le porche de la grotte et sur les ailes de fer de Massimiliano Fuksas ((Cf. Grotte de Niaux – Fuksas)).
 
En attendant le passage de la navette, nous nous dirigeons vers l »écluse de l’ancien canal d’alimentation des forges, et, franchissant le dos de l’écluse, nous descendons au bord du Vicdessos.
 
Dans la perspective qui s’ouvre en amont du ruisseau, je repère en altitude les ruines du château de Miglos. Nous avons devant nous l’original de la gravure de Schrader ! ((Cf. La dormeuse blogue 2 : Hommage aux Pyrénées 2 – 14e journée d’automne de l’histoire locale à Mirepoix))

Devant nous, tout là-haut, le château de Miglos. Derrière nous, tout là-haut, la grotte de Niaux. Nous en bas, dans les plis de l’ombre, nous sommes petits. Avant nous, il y a eu ici le grand Schrader. Avant le grand Schrader, il y a eu là-haut, en face de nous, la seigneurie de Miglos :

A la même époque [XIe siècle] se constituent de puissantes seigneuries féodales, vassales plus ou moins dociles des comtes de Foix, et protégées par des forteresses presque inaccessibles, bâties comme des nids d’aigles sur des rochers escarpés. Alors naquirent les maisons de Lagarde, de Miglos, de Lordat, de Pailhès, de Rabat, de Léran, de Mirepoix… ((Adolphe Joanne, Géographie du département de l’Ariège, Hachette, 1880))

Avant la seigneurie de Miglos, il a eu là-haut, derrière nous, les Magdaléniens :

L’Ariège est, de tous les départements pyrénéens, celui qui possède le plus grand nombre de grottes sépulcrales et de monuments mégalithiques. Les peuplades d’origine inconnue qui occupèrent, aux temps préhistoriques, les vallées de cette contrée, ont laissé comme témoins de leur passage, des foyers, des armes, des instruments en pierre, des bois de renne travaillés, de grossières poteries, dans les grottes devenues célèbres… ((Ibidem.))

C’est là-haut derrière-nous, chez les Magdaléniens, que nous avons rendez-vous. La navette arrive. Elle nous embarque. Nous remontons le temps ce soir, en bus !

Le bus se gare au pied de la grotte. Ambiance festive. De mon fauteuil, j’aperçois, suspendue au-dessus du vide, la proue du navire Fuksas. Là-haut, dans le reste de jour, quelque chose se prépare. Des gens s’affairent autour d’une forme blanche.

Le bus a déchargé sa cargaison joyeuse. Il redescend dans la vallée. Debout sous le porche de la grotte, je regarde se découper dans le ciel la nuit qui vient. Déjà les lampes s’allument dans la vallée.

Le porche de la grotte est vaste comme la nef d’une cathédrale, ou plutôt comme un bassin de radoub à ciel fermé. Au pied des pilotis qui soutiennent le navire Fuksas, on a installé un bar. Tirée d’un cubi préhistorique, la piquette est bienvenue. Puis, entraînée par le mouvement général, je gravis la rampe qui donne sur la proue du navire ; il y a quelque chose à voir sur ce balcon de nuit ; je me case comme je peux, parmi la foule. Assise par terre, derrière quelqu’un de plus grand que moi, je vois son dos, sa nuque. Au-dessus de nos têtes, une forêt d’élastiques, sortes de drisses ou d’écoutes, que des personnes, désignées parmi nous, font coulisser dans une suite d’anneaux. Lorsque le dos, devant moi, s’écarte, j’entrevois fugitivement de quoi il retourne. Quand on tire sur l’élastique, on actionne une mécanique. La mécanique n’est pas forcément celle qu’on croit

– C’est L’Origine du monde de Courbet ! souffle mon voisin de droite.
– N’empêche, elle a du courage ! remarque ma voisine de droite.

Lorsqu’à mon tour je peux m’approcher de la belle mécanique ainsi exposée, je constate que lorsqu’on tire l’élastique, la jambe tressaute. De quoi retourne-t-il ici ? D’une variation sur le thème de la poupée mécanique ? d’un hommage à la théorie des machines désirantes ? d’une séance de catharsis anti-voyeuriste ? Le risible des yeux que nous faisons tous, me fait souvenir du mot de Bergson, « du mécanique plaqué sur du vivant » ((Henri Berson, Le rire. Essai sur la signification du comique, 1900)). Il y a ici deux figures du mécanique : primo la figure du diable à ressorts : c’est la femme nue, exposée sur la proue du navire Fuksas ; secundo la figure du pantin à ficelles : celle-là, pour le coup, c’est nous. Quand je disais que la mécanique n’est pas forcément ici celle qu’on croit…

Le reflux de la foule me dépose maintenant en dessous de la rampe d’embarquement que nous avions gravie tout à l »heure, dans une zone accidentée qui jouxte la paroi de la grotte. Perché sur un chaos de roches éboulées, quelqu’un nous hèle. Il est, dit-il, la voix de Maya, qui raconte son métier de guide à la grotte de Niaux. Maya répète tous les jours ce qu’il faut savoir, « Le Magdalénien est la dernière phase du Paléolithique supérieur européen… La grotte de Niaux renferme un très riche art pariétal… Les œuvres seraient des représentations de scènes de chasse… Ou bien des figures chamaniques… ». Maya, guide à la grotte de Niaux, voudrait pouvoir ici maintenant se laisser couler dans le temps du rêve, être ce dont elle parle, être l’empreinte d’un pas sur le sol de la grotte, être le geste d’un homme qui peint, être le cheval qui court sur le mur, surtout le cheval !

Temps du rêve oblige, la lampe est bleue, l’homme-voix qui parle ainsi sous la voûte est un chaman.

De la parole au geste, l’homme ainsi visité s’emballe soudain, et muni d’un poireau pour peindre, il entre dans le jeu de l’homme et de l’invu. Action painting. L’action est rythme, qui fait monter l’invu à partir de la matière couleur sous le couvert de quoi il se réserve. Il y a de la transe dans ce rythme.

Le chaman d’un soir, l’homme du poireau a de l’humour. Ceci, dit le poireau par-dessus le drap, n’est pas une résurrection du Salon Noir, ni même un méchant remake, mais une comédie moderne, celle de l’illusion transhistorique, et pourquoi pas ? de la piété patrimoniale.

Une autre paroi de la grotte vient de s’éclairer, découvrant le rituel d’une cérémonie rouge, qui a déjà commencé. Au pied de la paroi, une longue, longue série de boîtes remplies d’oeufs. Deux jeunes femmes transportent les boîtes, une à une, jusqu’à l’étrange réceptacle grillagé auprès duquel, en altitude, veille une troisième jeune femme. Celle-ci reçoit les oeufs dans sa jupe, puis les verse dans le réceptacle. L’étrange va-et-vient se poursuit sans relâche. Des voix de femmes, invisibles dans l’air, disent avec des mots roses les rêves d’amour – et ils se marièrent, et ils eurent beaucoup d’enfants. L’impression est celle d’un culte à mystères. Nous nous tenons devant ce mystère bouche bée.

Passe alors au milieu de nous une lumière qui va seule, suivie d’une jambe, puis d’une femme toute entière, grande et belle, munie d’une laisse…

Au bout de la laisse, court la dite lumière, ou plutôt, un squelette de chien, ou de loup, dont la mâchoire se trouve éclairée de l’intérieur par une forte lampe.

Ainsi distraits de la cérémonie rouge, nous entrons illico dans le sillage de la dame au chien.

La dame s’installe au bord d’un feu qui rougeoie faiblement dans la pénombre. La bête pose tendrement sa tête sur les genoux de la belle. La belle sort une boîte de maquillage et elle commence à se peindre sous nos yeux.

La belle dame considère la croix qui règle l’ensecret de son chien. Puis elle se lève, arrime le corps du chien à une croix plus grande suspendue au plafond de la grotte, et arrime ensuite son propre corps à la même croix.

Jouant alors avec l’effet de traction induit par ses mouvements, on ne sait pas si la belle entreprend une séance de dressage ou si elle danse avec son amour.

Moment de fascination. Ce que l’on voit ici perdrait de son charme à être expliqué.

On nous hèle du côté de la cérémonie rouge. Le rituel atteint ici son moment décisif. Jupe rabattue sur la tête, la jeune femme entre dans le réceptacle, et, d’abord assise, puis en pied, foule les oeufs.

La substance des oeufs s’écoule en une somptueuse glaire d’or.

Commentaires chagrins : – Quel gaspillage ! Commentaires militants : – C’est bien vu. Rien n’a changé depuis les Magdaléniens. Commentaire philosophico-chic : – On t’a reconnu, Schopenhauer !

Mystère de l’homme qui regarde couler le fleuve, assis tout seul, dans la position du Boudha.

Plus haut, sur la rampe Fuksas, des images tourbillonnent, et sous ce maelström d’images, quelqu’un parle, ou plutôt sa voix parle, son corps parle. Les mots courent, se poursuivent, se bousculent, jouent à la marelle, à saute-mouton, à qui-va-à-la-chasse… sans jamais ralentir, sans perdre le souffle. Le rythme change sans cesse tout en se déployant de façon continue. Et il enfle, il enfle ! Les mots sont en italien. On n’a pas besoin de comprendre, seulement d’entendre. Les mots, ici, parlent d’eux-mêmes. Ils sonnent. La vocce, la vocce, la vocce… Le monde tout entier bruit dans cette voix-là. Le nom de Berlusconi passe, à la façon d’un ressort de sommier qui grince. Plus tard, celui de Pinocchio, et il pousse à la vocce des oreilles s’allongent…

Les images ci-dessous serviront, je l’espère, d’acousmates, puisqu’il s’agit en la circonstance de convoquer les fastes de la poésie sonore.

[Damned, je viens d’épuiser la batterie de mon appareil photo !]

La vocce musique ici par le truchement de Nicola Frangione. La cérémonie rouge procède d’une rêverie d’Edwood (Edwige Mandrou). La dame au chien est Saskia Edens. Le chaman au poireau se nomme Jocelyn Bonnerave. L’origine du monde emprunte le corps de Catherine Froment. Il manque à cette soirée Nyan Lin Htet, qui pour des raisons politiques s’est trouvé retenu en Thaïlande.

La soirée What about performance a été conçue et organisée par la Casa d’oro, dans le cadre du Festival de Septembre à Toulouse, et en association avec Connivences et le Sesta. Nous avons assisté à 5 performances d’artistes, i. e. à 5 interventions éphémères, auxquelles l’artiste se prête en corps et dans desquelles il joue de façon diverse avec les catégories de l’espace et du temps.

Pour en savoir plus :
Jocelyn Bonnerave
Saskia Edens
Nicola Frangione
Catherine Froment
Edwige Mandrou