Une visite à l’atelier de Matt Hilton

Matt Hilton nous recevait vendredi dernier dans sa maison, près de Limoux.
 
C’est une vieille maison dans un vieux village. Rien ne la distingue des pierres endormies.
 
On entre ensuite dans un lieu peuplé d’objets. Il s’agit d’objets ordinaires, indifféremment posés ou exposés, parmi diverses collections de tableaux. On remarque d’un objet à l’autre qu’ils ont dans leur diversité un air de famille, fruit de quelque propriété ignorée, et/ou encore de quelque obscur travail d’appariement.
 
D’où le mystère qui plane ici de significations latentes, de sommeil feint, d’attente voilée. Quelque chose se déploie dans cette maison à la façon d’un territoire absent des cartes, d’un no man’s land, qui demeure fermé sur son propre secret.

Derrière la maison, un petit jardin. Dans ce jardin, des choses quelconques, des pots de fleur, du bois, un morceau de miroir.

Le mystère, là encore, est celui d’un air de famille qui fait que les choses se montrent dans leur essence de choses, par là gagnent en présence, en étrangeté aussi, bref en puissance d’univers.

La puissance toutefois n’est pas là-devant, à portée de main, comme la cafetière est sur la table. Elle est hors-là, derrière la vitre, comme la concierge est dans l’escalier. Elle s’entretient dans la profondeur du verre, et elle se déploie, sans se laisser elle-même derrière soi, sous les dehors seulement du mirage.

La poignée de l’espagnolette, qui se trouve de l’autre côté de la vitre, figure l’étrangeté du geste auquel l’artiste se risque en direction du hors-là.

 

 

Il semble que le geste de l’art s’exerce ainsi chez Matt Hilton à fin d’exploration de cet univers hors-là, dont on ne sait s’il se montre à partir de lui-même ou si l’artiste l’autorise à son devenir-visible en l’exposant à l’incidence des verres, des cadres, des proximités qui sur-éclairent, des angles, brisures, découpes, crevés, collages, qui mesurent et précipitent tout à la fois le pas de l’invu…

 

Dans l’atelier, une vieille chaise longue tire de sa mise à plat son visage de mariée mise à nu. Sous les crevés du voile, paraissent les lignes de son corps, à moins qu’il ne s’agisse des nerfs de l’écorché. Un souvenir de Marcel Duchamp et de David Hockney passe et s’efface, libérant ainsi le possible de l’image obvie.

 

Posée dans le corridor en équilibre instable sur deux bouts de bois, une paire de chaussures figure, comme le chat qui dort, le possible du bougé dans la géométrie de la vie carrelage.

 

Des parpaings forment sous la fenêtre un escalier aux marches tranchantes. Le tamis du moissonneur feint aux abords de cette pente possible la même immobilité que le globe terrestre sur la couverture du livre.

 

La puissance de manifestation qui est dans les choses demeure une et la même dans le tableau de Vanilla Beer que Matt Hilton a choisi d’exposer ici (à gauche sur la bande d’images) et qui représente des baigneurs dont on lit sur la toile qu’ils « sont nus comme des vers ».

Le propre du travail de Matt Hilton, il me semble, c’est de scruter dans sa nue chosalité indifféremment tout ce qui se montre ; et, plus originairement encore, de donner à voir la chosalité comme horizon à partir duquel, et à partir duquel seulement, quelque chose se montre à partir de soi-même et a pouvoir ainsi d’être regardé.

A propos de son travail, Matt Hilton, dans son français fantastique 1)Il use, dit-il, de « mots imagistes »., parle « d’objectivité ». Il me semble qu’il tente d’approcher l’objectité.

 

La quête de l’objectité se découvre chez Matt Hilton à la faveur de gestes simples. Je demande à l’artiste, dans son atelier, ce que recouvre le grand voile, visible sur la photo ci-dessus. A l’instant T où l’artiste retire le voile, et avant qu’il ne dise « c’est ma presse », la machine fait paraître fugitivement l’éclat noir de sa nue présence chosale, l’énigme de son objectité, le visage de l’heure.

 

Evoquant son statut « d’expat », les « deux ans sans abri » qu’il a vécus dans les Corbières, Matt Hilton montre dans son atelier des valises en carton. Ouvertes, disloquées, elles exposent seulement leur béance, comme autant de reliquaires, dans lesquels, s’il y a quelque chose plutôt que rien, le quelque chose demeure invisible, en l’occurrence insubstantiel. Au fond d’une valise ou ailleurs, la carte, comme on sait, n’est pas le territoire. A moins que la valise ne constitue dans sa béance même la seule figure possible du territoire, au coeur duquel on se tient comme en rêve, chose parmi les choses, sans rien savoir de ce qu’est être chose, et cependant l’étant, moitié à corps voulant et à corps défendant.

Matt Hilton place son atelier sous le signe d’un étrange portrait.

Quid du visage possible de l’homme, lorsque, chose parmi les choses, il tourne vers elles son regard de chose ?

Sombre ou verte, l’ironie domine chez Matt Hilton dans l’art du portrait. Entre le crâne et le masque, il n’y a rien qui fasse proprement visage, rien qu’un vide, rendu manifeste par le plat de la surface et par le trou des yeux.

Une crête, un foulard à pois, un bicorne fantasque ? coiffe parfois cette figure tragi-comique, qui, façon ombre chinoise, s’emporte à partir de rien.

 

 

La chair paraît seulement, ça et là, sous la forme d’une langue rouge, – pendante ou tirée ?

 

 

Matt Hilton parle ici de sa démarche, de ses projets. Il travaille, dit-il, à la réalisation d’artefacts. Il use du mot « artefact » pour désigner de façon complexe le fruit d’un geste qui est à la fois celui des choses et celui de l’art. Cependant que hors-là, en vertu de leur propre puissance d’ostension, sua sponte les choses se montrent, le geste de l’artiste, qui se réclame de la même puissance d’ostension, éclaire et par là questionne l’énigme du visage bifrons que les choses révèlent lorsqu’elles se tournent silencieusement vers nous.

 

Quand, répondant ainsi à quelque secrète injonction de la chose même, le geste de l’artiste découvre les riens dont la cheminée se chauffe, il découvre aussi le commun visage de l’homme et de la cheminée. A ce titre, il fait art.

Ainsi va chez Matt Hilton l’artefact.

« Des choses sur le plancher ». « Casser les wagons ». « Brûler la maison ». J’ai noté ces « mots imagistes », qui sont de Matt Hilton à propos de son esthétique actuelle. On les entendra, j’espère, au regard des images reproduites ci-dessus.

Notes   [ + ]

1. Il use, dit-il, de « mots imagistes ».
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Une réponse à Une visite à l’atelier de Matt Hilton

  1. Diane Walkey dit :

    Mon dieu, now I have to learn French!
    You are looking good, Matthew, as is your studio. Do you have an English version?
    Di x

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