Une approche de l’art contemporain – Capter – Archiver – Transformer – Enjeux de la photographie

 

 

Ci-dessus : photos perso, prises durant la conférence.

Jeudi 17 février 2011. Troisième épisode du cycle de conférences sur l’art contemporain proposé à Pamiers par l’association Mille Tiroirs : Capter – Archiver – Transformer. Julie Rouge évoque cette fois la place de la photographie dans l’art contemporain.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Nicéphore Niepce, Point de vue du Gras, 1826 ; Louis Daguerre, Le boulevard du Temple, 1838.

Capter – Archiver. Nicéphore Niepce et Louis Daguerre ont su les premiers capturer l’empreinte lumineuse des choses, puis celle des hommes. Nicéphore Niepce, qui enregistre ce qu’il voit par la fenêtre de sa maison du Gras, réalise ainsi la photo princeps, laquelle est aussi, remarque Matt Hilton dans l’assistance, la seule et unique « photo innocente », i. e. celle qui, à la fois pour la première fois et pour la dernière fois, a pu être prise sans prévision possible.

Louis Daguerre à Paris, depuis une fenêtre qui donne sur le boulevard du Temple, obtient quant à lui la première image « animée ». On distingue en effet sur le daguerréotype, au premier plan, un homme qui tend son pied à un cireur de souliers. Le reste du boulevard semble vide, car le temps de pose, extrêmement long, rendait impossible alors la captation du flux des passants. A noter par ailleurs que la daguerréotypie donne une image inversée.

 

Conformément à sa visée initiale, la photographie nous fournit aujourd’hui un flot sans cesse renouvelé d’images relatives à tous les paysages et à tous les événements du monde. Parmi ces événements, il y a le geste de l’art, que la photographie accompagne désormais dans chacune des étapes de sa mise en oeuvre.

Ainsi associée au geste de l’art, la photographie voit aujourd’hui son statut se brouiller. Anciennement assignée au seul rôle de complément documentaire, elle tend de plus en plus à constituer l’une des figures possibles de l’oeuvre, voire la figure ultime, spécialement dans le cas des oeuvres éphémères, dont elle demeure désormais l’unique expression visible.

 

Il se peut aussi chez certains artistes que la photographie constitue, au terme d’une installation ou d’une performance, l’enjeu de l’oeuvre, et l’oeuvre elle-même. Le rôle que joue la photographie dans le travail des artistes contemporains demeure difficile à trancher.

 

 

Les photographies reproduites ci-dessus témoignent de la diversité des enjeux e l’artiste leur assigne dans le cadre de sa démarche créatrice. On remarquera ainsi l’effet de pixellisation qui fait de la vue du Pentagone le 11 septembre 2001 autre chose qu’une image documentaire. On notera aussi le statut d’hapax auquel atteint la photo de la foudre tombant sur une installation de Land Art, conçue tout exprès pour cet effet unique. La photo d’une galerie de cloître dont la profondeur perspective se trouve contrariée par la superposition d’un plan vertical pavé de carreaux bleus donne à voir, en même temps que le conflit de la 3D et de la 3D, celui de la vision comme chose faite et de la vision comme chose pensée. La photo d’un intérieur dévasté par une forme organique monstrueuse résulte, quant à elle, qu’un accident du support sur lequel la matière argentique a fondu.

 

La photographie s’essaie également, dans l’art contemporain, à radicaliser ou à subvertir les enjeux du portrait. Le photographe joue ici avec les codes de la peinture classique.

 

Cherchant ici la nue vérité de l’expression insue, le photographe a installé à un carrefour un dispositif de prise de vue automatique. Le sujet révèle ainsi à l’oeil de l’automate le naturel de sa disposition du moment.

 

Les sujets photographiés ici ont accepté de poser à la fenêtre, la nuit,dans une pièce éclairée, sans voir le photographe qui se tenait dehors dans l’obscurité, et sans savoir à quel moment ils seraient photographiés. L’enjeu de la photographie, là encore, est d’atteindre à la révélation de l’invu.

 

Ci-dessus, à gauche : Guillaume Benjamin Duchenne, dit Duchenne de Boulogne (1806 1875), Déclenchement d’une expression de frayeur sous l’effet d’une impulsion électrique.

Là où le médecin neurologue Duchenne de Boulogne s’était appliqué à photographier, au XIXe siècle, les différentes modalités de l’expression « authentique » déclenchée par une stimulation électrique, le photographe contemporain use de moyens plus humains et traitables. Le saut reproduit ci-dessus, induit par exemple un relâchement du contrôle de soi qui libère d’une façon plus aimable le beau naturel de Marilyn.

 

Montée en bande à la façon d’un comic strip, la photo ici vire à la fiction. Elle amorce le récit d’un monde oblique, dans lequel tout bouge.

 

Empruntant ici ses codes au photo-journalisme, la photo raconte ici une performance. Embauchée comme femme de chambre dans un hôtel à Venise, et profitant ainsi de ses heures de ménage, l’artiste s’est attachée à photographier durant un mois le contenu de chacune des chambres auxquelles elle avait accès, lequel contenu constitue ici l’analogue de l’expression la plus « authentique », telle que la recherchait Duchenne de Boulogne.

Julie Rouge, l’autre soir, nous a passionnés. Des nombreux exemples proposés par ses soins, je n’en rapporte ici, faute de place, que quelques uns.

 

J’ai pris quelques photos autour du buffet qui a suivi la conférence, et je me suis amusée à les monter en kaléidoscope.

 

Parmi le public, il y avait des artistes, souvent photographes, dont Labaronne, qui après avoir dégusté un samosa, a déposé son empreinte sur la table. Je l’ai photographiée aussi.

Prochain épisode de ce cycle de conférences sur l’art contemporain :
Jeudi 24 mars 2011
Où est l’art aujourd’hui ?
Aller – Trouver – Confronter
La mixité des territoires : scène nationale, espace public, patrimoine / art contemporain.

A lire aussi : Une approche de l’art contemporain – Cycle de conférences à Pamiers

A propos de quelques photos d’Eugène Trutat – Je suis le savant au fauteuil sombre

 

Ci-dessus : Eugène Trutat, Mon cabinet place du Palais, 1898.

Eugène Trutat photographe fait jusqu’au 2 avril l’objet d’une grande exposition aux Archives municipales de Toulouse, et le fonds Trutat, progressivement numérisé, se trouve désormais accessible sur Internet ((Fonds Trutat – Archives municipales de Toulouse ; Fonds Trutat de la Bibliothèque de Toulouse)). On peut voir sur le site des Fonds Trutat – Archives municipales de Toulouse une sélection de 200 photos, tirées à l’ancienne sur plaque de verre. Réalisées entre 1858 et 1907, ces photos sont consacrées à Toulouse, à ses monuments, ses rues, sa vie quotidienne ; aux passants, aux amis aussi ; à la maison de la rue d’Astorg, où Eugène Trutat demeurait avec sa famille ; au cabinet, enfin, maintes fois représenté, que le photographe occupait au coeur de sa maison et où il se trouve photographié lui-même, sans doute par un assistant.

J’ai longuement regardé ces autoportraits, tous intitulés Ego Trutat. Je trouvais au photographe, ainsi installé dans son cabinet toulousain, un air de ressemblance avec quelqu’un d’autre, dont le visage m’apparaissait, comme en rêve, sans que je sache le nommer. Je me suis souvenue bientôt du docteur Dresch, que je connais par une carte postale ancienne sur laquelle il figure, assis à son bureau, dans son cabinet d’Ax-les-Thermes ((Cf. La dormeuse blogue : Le docteur Dresch dans son cabinet d’Ax-les-Thermes – Une figure du thermalisme et de la médecine légale)). Puis je me suis souvenue de mon grand-père, assis à son bureau, parmi sa collection de pots canon, dans sa pharmacie de Revel. Une porte donnait sur son laboratoire, ses cornues…

J’ai reconnu alors, au-delà d’Eugène Trutat, de Georges Dresch et de mon grand-père, la figure qui tentait de m’apparaître tandis que je contemplais les photos du cabinet d’Eugène Trutat. C’était celle du « savant au fauteuil sombre », de l’homme de science dans son cabinet, du philosophe dans son poêle, bref tout à la fois celle du Capitaine Nemo, de Descartes ou du Docteur Faust, voir celle du Dieu dont Leibniz dit que dum calculat, fiat mundus – tandis qu’il calcule, le monde se fait -, et qu’ainsi calculant, il disparaît dans ses propres fulgurations.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. ((Arthur Rimbaud, Illuminations, Enfance, IV))

Les photos d’Ego Trutat doivent sans doute leur aura au rapport d’analogie qu’elles établissent, de façon évidente quoique difficile à dire, entre la clôture du cabinet, celle de la chambre photographique, et celle de la pensée, telle qu’elle s’élabore dans le secret de l’intime, i. e. au sein de l’essentielle et principale camera oscura – la chambre de l’esprit. Ces photos illustrent en somme, sur le mode de la métaphore réalisée, le caractère abyssal du retirement qui demeure au principe de toute pensée et de toute vision.

J’ai remarqué que parmi les photos d’Eugène Trutat, la figure du savant se trouve occasionnellement représentée par certains de ces ecclésiastiques dont on sait qu’à partir de la fin du XIXe siècle ils sont entrés dans des sociétés savantes et ont publié sous l’auspice de ces dernières de nombreux travaux. L’homme d’église qui se retire dans l’ombre de son cabinet peuplé de livres constitue, semble-t-il, une figure ultime de cette aventure de l’esprit savant, qui incline à penser, par effet de mouvement tournant, que le vrai chemin va vers l’intérieur. Il n’y a là rien à redire. Les aventures de l’esprit demeurent celles de l’être même : partant, elles sont et se laissent vivre de multiples façons.

J’ai composé la suite de cet article de façon à ce qu’à partir d’ici les images remplacent les mots. Ce qui est dit se lit dans leur succession et dans les court-circuits qu’elles précipitent parfois. L’entrée en scène du Docteur Freud éclairera peut-être, de façon rétrospective, la constellation sous le signe de laquelle j’ai entrepris d’invoquer ici la figure du « savant au fauteuil sombre ». Et la vision des sculptures surgies de nulle part dans une sorte de nuit américaine témoignera de l’étrangeté absolue des objets qui, avant le moment de la photographie, sont seulement, si l’on peut dire, ceux de notre pensée.

 

Ci-dessus : le Capitaine Nemo dans Vingt Mille lieues sous les Mers, édition Hetzel, illustrée par Alphonse de Neuville and Édouard Riou : Ax-les-Thermes. Docteur Dresch dans son cabinet.

 

Ci-dessus : Eugène Trutat, Mon cabinet, 1894.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Eugène Trutat, Montauban, le cabinet de l’abbé Pottier, circa 1862 ; Eugène Trutat, portrait de l’abbé Pottier, circa 1864 ; Eugène Trutat, Excursion de la Société de Géographie, entre 1882 et 1907.

 

Ci-dessus; de gauche à droite, Ego Trutat : anno 1858 ; 1860 ; 1864.

 

Ci-dessus; de gauche à droite, Ego Trutat : anno 1880 ; 1890 ; 1898.

 

Ci-dessus : le Capitaine Nemo devant la porte de son bureau, au fond du Nautilus ; le Docteur Dresch dans son cabinet.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : le Capitaine Nemo, dans sa chambre, converse avec le Professeur Aronnax ; Eugène Trutat, Ego panoplie, 1906.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Eugène Trutat (1840-1910), médecin, photographe, pyrénéiste, géologue et naturaliste français, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Toulouse ; Georges Dresch (1846-1922), médecin, préhistorien et président de la Société Ariégeoise des Sciences, Lettres et Arts ; Sigmund Freud (1856-1939).

 

Ci-dessus : Eugène Trutat, sculptures dans la nature, entre 1858 et 1907.

Analogies – Tour, cabane, boîte

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Giorgo Chirico, La tour rouge, détail, circa 1913 ; cabanat installé au bord du Béal, à Mirepoix ; Giorgio Chirico, L’angoisse du départ, détail, circa 1913.

Comme j’avais rencontré maintes fois ces derniers temps, dans le compoix du XVIIIe siècle, le mot cabanat, je n’ai pas manqué de photographier aujourd’hui, au bord du Béal, cette version moderne du dit cabanat.

La syllable finale en -nat sonne comme un tour de verrou, ou un tour de clé.

C’est ce tour de clé syllabique qui, par effet de correspondance entre un son et une forme, m’a représenté pourquoi je trouvais à ce banal cabanat installé au bord du Béal un air de famille avec la tour rouge ou les caisses et autres boîtes qui peuplent les toiles de Chirico.

Face à la montagne, l’enfant demande : – Qu’est-ce qu’il y a derrière ? Face à un volume clos, une caisse, une boîte, l’enfant s’interroge : – Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

Je suis comme l’enfant – sûrement pas seule de mon espèce. Je ne puis considérer la clôture sans que, ακολουθος, immédiatement et à la suite, ne me vienne le désir d’ouvrir. Il y a tout le parfum du secret dans ce moment de la curiosité suspendue.

Le byzantinisme du graffiti apposé sur le dit cabanat renforce ici, en la répliquant, l’obscurité de la promesse dont la clôture de l’édifice constitue, à elle seule, la forme causative. L’auteur du graffiti ne l’a peut-être pas fait exprès. Le hasard est un grand magicien…