C’est un jardin extraordinaire ! – A Lieurac…

 

Samedi dernier, j’ai eu la chance d’être invitée à une visite surprise…

« J’avoue que ce samedi-là je suis entré par hasard…
Dans, dans, dans… » ((Charles Trenet, Le Jardin Extraordinaire, 1957))

J’ignorais tout de la destination. Je me suis retrouvée dans la campagne, aux abords de Lieurac.

Devant nous des champs, des collines, des bois, et, reconnaissable seulement à d’étranges formes de boyaux ondulants, un jardin. Nous sommes entrés dans l’un de ces boyaux.

Les boyaux dont je parlais tout à l’heure sont des tunnels de coloquintes ! Poussés sur des arceaux de bois léger, les feuillages forment une voûte sous laquelle des coloquintes de toutes formes et de toutes tailles forment des pendeloques, des girandoles, des lustres étranges, dans des chambres de clair-obscur, animées seulement par un flux changeant d’ombres ocellées.

Ailleurs les coloquintes forment des visages qui regardent !

J’ai la berlue ! Nous sommes entrés dans les pages d’une BD de mon enfance.

Nous sommes entrés, dirait-on, dans les pages d’un album de Spirou et Fantasio. ((Images extraites de Spirou et Fantasio – Le prisonnier du Bouddha, par Franquin, Jidéhem et Greg ; éd. Dupuis, 1960.))

De temps à autre, une trouée spatio-temporelle qui s’ouvre dans le treillis du tunnel, nous rappelle au souvenir de ce que nous cheminons dans la verte campagne de Lieurac.

Mais il pousse ici, à Lieurac, de grands haricots violets !

Et il y a, au sortir du tunnel de coloquintes, des choses dans l’herbe – ce miroir, cette Vénus d’annonce nouvelle – qui invitent à passer through the looking-glass

Nous longeons désormais un ruisseau, qui coule, invisible, derrière la ligne d’arbres. Les signes d’eau se multiplient dans le feuillage.

« Dans un coin de verdure, les petites grenouilles chantaient… » ((Charles Trenet, Le Jardin Extraordinaire.))

 

Les visages se multiplient aussi dans les branches ou au sol.

Une perspective soudain s’ouvre dans le bois : le ruisseau apparaît. Dans l’eau et sur ses rives, tout un peuple de pierres, surpris dans le naturel de sa vie silencieuse. L’idée me vient, baroque, renversée, d’une fête muette dans les jardins de Versailles, au bord du grand canal.

 

 

En marge du peuple des pierres, l’eau s’amuse d’un rien, manche de binette, petit moulin, morceau de bambou. La lumière s’en mêle. La fête est zen.

Puis les fleurs et les couleurs reviennent. L’image change dans le kaléidoscope. Nous nous dirigeons vers une nouvelle région du jardin.

Au passage, nous croisons ce curieux couple de promeneurs du dimanche qui donne spectacle de ses menus plaisirs, les pieds dans l’eau.

Nous abordons maintenant, de l’autre côté de l’eau, puis de l’autre côté de la route, les pentes d’une colline boisée au pied de laquelle poussent des massifs de fleurs étranges qui habillent le paysage de couleurs saturées.

Allons, allons, soyons sérieux ! Je soupçonne une nouvelle expérience fantaisiste de monsieur de Champignac !

Un peu plus haut, une porte, soluble dans l’air, s’ouvre sous les arbres. Nous la franchissons, et, entrant dans le bois, nous commençons à gravir la pente de la colline, sous le regard d’un drôle de petit bossu, qui se souvient peut-être d’avoir été Philémon dans sa vie antérieure.

Quand Philémon est dans le bois, Baucis…

Mais qu’est-il arrivé à Baucis !

Plus inquiétants, des visages apparaissent dans les arbres. Vus de plus près, il s’agit de masques, moulés en creux.

Nous longeons maintenant le campement d’une moderne communauté d’hommes des bois.

 

Les tranquilles occupations de ces néo-bons sauvages montrent que le postulat de Rousseau vaut toujours :

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant… ((Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.))

 

Façon comics, une autre vision du naturel… Quid du naturel toutefois, malgré Rousseau ?

L’origine du monde…

 

Il a neigé en été ! Je reconnais ici la poétique des plumes issue de la rêverie de Claire Dournier ((Cf. La dormeuse blogue : Entre la parenthèse – Claire Dournier et Gertrudis Vercauteren exposent ; La dormeuse blogue 2 : Land Art – Claire Dournier et les arbres.)). Le chemin de plumes se perd, dirait-on, dans un taillis. Quelque part cependant, il y a un nid.

Nous montons toujours. Là encore soluble dans l’air, une seconde porte s’ouvre devant nous.

Passant cette porte, nous entrons dans le mystère léger d’un sous-bois peuplé de bizarres figures végétales, qui d’abord se distinguent à peine du fond sur lequel elles semblent poussées, et dont ensuite la truculence vous saute aux yeux, en vertu du genre de formes qu’on leur trouve et qu’on reconnaît sans bouder son plaisir. Le principe est archimboldesque. Il fait dans ce bois l’objet d’une variation… comment dire ? Plantureuse…

Nous approchons du sommet de la colline. Sur la crête, les visages d’on ne sait quels Grands Anciens font une sorte de mont Rushmore.

 

Sur le sentier qui redescend vers la vallée, nous croisons diverses figures des temps et des mondes qui ont péri ou qui reviennent pour demander justice.

 

Sur le sentier de l’homme blanc ou de la femme blanche, il y a tous les hommes et toutes les femmes, de tous les pays et de toutes les couleurs, qui nous attendent pour nous rappeler au souvenir de notre commune destination, humaine et terrestre.

A l’issue du sentier des peuples, deux personnages grommellent sous le couvert des arbres ; un autre nous interpelle depuis son tipi. Pourquoi sont-ils là ? Que nous veulent-ils ? Le Jardin Extraordinaire réserve ainsi partout d’autres secrets. Nous reviendrons… L’an prochain…

L’an prochain, oui ! car les portes du Jardin Extraordinaire ne s’entrouvrent que le premier week-end de septembre, une fois par an ! Rendez-vous l’année prochaine, à la même date !

Le Jardin Extraordinaire fêtait le week-end dernier ses dix ans d’existence. Organisé par l’association Artchoum, le parcours se déroule dans le cadre d’une propriété agricole dédiée à la culture des fleurs et à la production de graines. Les artistes qui contribuent à l’installation de ce parcours demeurent presque tous anonymes. Je suis loin d’avoir montré ici tout ce que j’ai vu. J’ai eu dans le Jardin Extraordinaire le sentiment de voyager, comme Alice, au Pays des merveilles. Mais je n’ai pas rêvé. Outre une palanquée de photos, j’ai rapporté un sachet de graines. Je tenterai l’aventure des coloquintes géantes dans mon petit jardin, au printemps prochain.

A voir aussi :
Ici et Maintenant : Le Jardin extraordinaire à Lieurac (09)
Panoramio/DBart : Untitled photo
Life in Laroque – Our day-to-day life in a small town in the Ariège, Southern France : For Two Days Only: Le Jardin Extraordinaire at Lieurac

Nostalgie de Saint-Aulin

 

Claudine L’Hôte-Azéma, qui se souvient des vacances de son enfance à Saint-Aulin, rêvait cet été de refaire, à pied bien sûr, la route qui monte au village. Martine Rouche et moi-même avons été ses complices. C’était à la fin du mois d’août dernier.

 

Nous avons cheminé, tout en devisant, parmi ces collines, dont les plis s’allongent jusqu’au fond des bois. Au pied des collines, de loin en loin, une ferme. La photo ci-dessus a été prise à la hauteur de Rimbaud.

 

Après le petit pont, soudain, dans la montée, on se trouve sous l’ancien presbytère de Saint-Aulin, ainsi que sous l’église attenante.

 

 

Là haut sur la muraille, la grande croix de pierre porte au revers la date de 1666.

 

Après avoir gravi l’escalier jusqu’à la croix de pierre, nous contournons le presbytère, et, traversant une cour, puis un jardin situés derrière le presbytère, nous gagnons la porte de l’église, elle-même rencoignée sous un avant-toit qui fait galerie.

 

Assises sur le banc dans la galerie, Claudine et Martine s’interrogent sur l’âge des poutres et des piliers qui soutiennent l’édifice. Claudine évoque le temps où les femmes du village venaient, le dimanche, s’asseoir sur ce banc, dans la « caquetière », ou caquetoire.

 

Avant d’entrer dans l’église, nous faisons le tour du bâtiment. Le clocher, de type campanile, arbore la classique armature en fer par-dessus sa cloche. Il se pare en outre de créneaux, témoins sans doute du passage de quelque épigone de Viollet-Le-Duc.

 

Dans l’oculus situé sur le flanc nord de l’église, une tête de Vierge apparaît, visible depuis le pied de la muraille.

 

 

Deux fenêtres délabrées donnent sur la sacristie. Celle-ci semble depuis longtemps abandonnée.

 

Sur le flanc sud de l’église, une jolie petite fenêtre s’ouvre par-dessus les toits.

 

A l’intérieur de l’église, l’autel de marbre, surmonté d’une grande Crucifixion, très dégradée, meuble de façon lointaine un espace qui, au-delà de quelques rangées de chaises désassorties, semble vide, déserté. L’impression, ici, est celle d’un bizarre théâtre de l’absence.

 

Le grand tableau de la Crucifixion est crevé. Gâtées par on ne sait quel effet fuligineux, les couleurs de l’arrière-plan sont perdues.Les personnages, au pied de la Croix, conservent toutefois une présence suffisante pour qu’on remarque la force de leur expression.

 

L’autel étonne, dans une petite église de campagne, par sa composition de marbres rares. On distingue une figure d’évêque dans le médaillon central. S’agit-il d’un autel de remploi ? questionne Martine.

 

Dans la petite chapelle latérale, l’oculus abrite le visage de Marie. Curieusement, le vitrail est bifrons. Nous avons vu ce même visage dans le même oculus, lorsque nous faisions le tour de l’église.

 

A côté de la porte, une chaise, un bénitier de pierre, une gravure représentant une étape du chemin de croix, illustrent, à la façon d’une nature morte ou d’une vanité, la longue patience des choses muettes.

 

Au fond de l’église, derrière ces curieux bancs courbes, la structure ronde protégée par une barrière à claire-voie abrite le baptistère. Ces bancs semblent faits pour réunir les familles autour des baptêmes.

Un couvercle de bois ferme la vasque. Lorsqu’on le soulève, on voit que la vasque est en pierre.

 

Image de l’abandon, encore une fois. On n’a plus célébré de baptême ici depuis longtemps.

 

Non loin du baptistère, la petite fenêtre dont le tympan s’orne d’une lancette fermée par un discret vitrail, est celle que nous avions vue précédemment par-dessus les toits. L’autre fenêtre, toute simple, se trouve dans la sacristie. C’est par cette fenêtre que, du dehors, nous apercevions tout à l’heure l’intérieur de la sacristie.

 

Dans la sacristie, accrochés au mur, quelques vêtements sacerdotaux mangés aux mites subsistent, parmi divers objets de rebut, dont une grande bannière, et un fragment de croix sur lequel figurent les instruments de la Passion.

 

 

La bannière a dû être belle. Elle recèle dans la pourpre de ses plis une figure de saint dont on voit les pieds liés et la main tenant une clé. Au vu de cette clé, on pense à Saint Pierre. Mais Saint Pierre, selon la tradition, aurait été crucifié la tête vers le sol. Entreprise par Martine, la lecture du registre paroissial de Saint-Aulin montrera plus tard que l’église s’appelait autrefois Saint Pierre aux liens. Cf infra, commentaire de Martine et photo.

 

Le meuble de sacristie, très vermoulu, vide, comporte deux corps, dont, en partie basse, un chasublier, dont les tiroirs ont conservé quelques étiquettes. Sur ce meuble, un bric-à-brac de choses quelconques, recouvertes par la poussière des ans. L’abandon de ce lieu a quelque chose d’étrange.

 

A l’ombre de l’église s’étend un petit cimetière. Nous faisons quelques pas parmi les tombes et les cyprès. Claudine me fait remarquer une rangée de simples croix de fer. Dédiées à des personnes dont le nom s’est perdu, pourraient-elles témoigner des pertes de la Grande Guerre ?

Sur le mur du cimetière, visible depuis les champs, manifestement ancienne, une croix de pierre fait pendant à celle qui se dresse devant le presbytère.

 

Le ciel est, par-dessus le cimetière et les toits du village, si bleu, si calme. Les Pyrénées demeurent, à l’horizon, témoins de la beauté terrestre.

 

Le village a encore ses poules. Elles ne s’inquiètent pas des travaux et des jours, du temps qui passe, de nos souvenirs, de nos rêves.

 

Alors que nous redescendons vers Mirepoix, ô surprise ! dans le pré où paissent habituellement des moutons, il y a des lamas ! De la nostalgie à la rencontre de l’inattendu, nous voyons le présent s’ouvrir devant nous dans le sens de l’étonnement qui ravit.

A lire aussi :
La dormeuse blogue 1 : Sur la route de Saint-Aulin et au-delà

Une visite à l’atelier de Matt Hilton

Matt Hilton nous recevait vendredi dernier dans sa maison, près de Limoux.
 
C’est une vieille maison dans un vieux village. Rien ne la distingue des pierres endormies.
 
On entre ensuite dans un lieu peuplé d’objets. Il s’agit d’objets ordinaires, indifféremment posés ou exposés, parmi diverses collections de tableaux. On remarque d’un objet à l’autre qu’ils ont dans leur diversité un air de famille, fruit de quelque propriété ignorée, et/ou encore de quelque obscur travail d’appariement.
 
D’où le mystère qui plane ici de significations latentes, de sommeil feint, d’attente voilée. Quelque chose se déploie dans cette maison à la façon d’un territoire absent des cartes, d’un no man’s land, qui demeure fermé sur son propre secret.

Derrière la maison, un petit jardin. Dans ce jardin, des choses quelconques, des pots de fleur, du bois, un morceau de miroir.

Le mystère, là encore, est celui d’un air de famille qui fait que les choses se montrent dans leur essence de choses, par là gagnent en présence, en étrangeté aussi, bref en puissance d’univers.

La puissance toutefois n’est pas là-devant, à portée de main, comme la cafetière est sur la table. Elle est hors-là, derrière la vitre, comme la concierge est dans l’escalier. Elle s’entretient dans la profondeur du verre, et elle se déploie, sans se laisser elle-même derrière soi, sous les dehors seulement du mirage.

La poignée de l’espagnolette, qui se trouve de l’autre côté de la vitre, figure l’étrangeté du geste auquel l’artiste se risque en direction du hors-là.

 

 

Il semble que le geste de l’art s’exerce ainsi chez Matt Hilton à fin d’exploration de cet univers hors-là, dont on ne sait s’il se montre à partir de lui-même ou si l’artiste l’autorise à son devenir-visible en l’exposant à l’incidence des verres, des cadres, des proximités qui sur-éclairent, des angles, brisures, découpes, crevés, collages, qui mesurent et précipitent tout à la fois le pas de l’invu…

 

Dans l’atelier, une vieille chaise longue tire de sa mise à plat son visage de mariée mise à nu. Sous les crevés du voile, paraissent les lignes de son corps, à moins qu’il ne s’agisse des nerfs de l’écorché. Un souvenir de Marcel Duchamp et de David Hockney passe et s’efface, libérant ainsi le possible de l’image obvie.

 

Posée dans le corridor en équilibre instable sur deux bouts de bois, une paire de chaussures figure, comme le chat qui dort, le possible du bougé dans la géométrie de la vie carrelage.

 

Des parpaings forment sous la fenêtre un escalier aux marches tranchantes. Le tamis du moissonneur feint aux abords de cette pente possible la même immobilité que le globe terrestre sur la couverture du livre.

 

La puissance de manifestation qui est dans les choses demeure une et la même dans le tableau de Vanilla Beer que Matt Hilton a choisi d’exposer ici (à gauche sur la bande d’images) et qui représente des baigneurs dont on lit sur la toile qu’ils « sont nus comme des vers ».

Le propre du travail de Matt Hilton, il me semble, c’est de scruter dans sa nue chosalité indifféremment tout ce qui se montre ; et, plus originairement encore, de donner à voir la chosalité comme horizon à partir duquel, et à partir duquel seulement, quelque chose se montre à partir de soi-même et a pouvoir ainsi d’être regardé.

A propos de son travail, Matt Hilton, dans son français fantastique ((Il use, dit-il, de « mots imagistes ».)), parle « d’objectivité ». Il me semble qu’il tente d’approcher l’objectité.

 

La quête de l’objectité se découvre chez Matt Hilton à la faveur de gestes simples. Je demande à l’artiste, dans son atelier, ce que recouvre le grand voile, visible sur la photo ci-dessus. A l’instant T où l’artiste retire le voile, et avant qu’il ne dise « c’est ma presse », la machine fait paraître fugitivement l’éclat noir de sa nue présence chosale, l’énigme de son objectité, le visage de l’heure.

 

Evoquant son statut « d’expat », les « deux ans sans abri » qu’il a vécus dans les Corbières, Matt Hilton montre dans son atelier des valises en carton. Ouvertes, disloquées, elles exposent seulement leur béance, comme autant de reliquaires, dans lesquels, s’il y a quelque chose plutôt que rien, le quelque chose demeure invisible, en l’occurrence insubstantiel. Au fond d’une valise ou ailleurs, la carte, comme on sait, n’est pas le territoire. A moins que la valise ne constitue dans sa béance même la seule figure possible du territoire, au coeur duquel on se tient comme en rêve, chose parmi les choses, sans rien savoir de ce qu’est être chose, et cependant l’étant, moitié à corps voulant et à corps défendant.

Matt Hilton place son atelier sous le signe d’un étrange portrait.

Quid du visage possible de l’homme, lorsque, chose parmi les choses, il tourne vers elles son regard de chose ?

Sombre ou verte, l’ironie domine chez Matt Hilton dans l’art du portrait. Entre le crâne et le masque, il n’y a rien qui fasse proprement visage, rien qu’un vide, rendu manifeste par le plat de la surface et par le trou des yeux.

Une crête, un foulard à pois, un bicorne fantasque ? coiffe parfois cette figure tragi-comique, qui, façon ombre chinoise, s’emporte à partir de rien.

 

 

La chair paraît seulement, ça et là, sous la forme d’une langue rouge, – pendante ou tirée ?

 

 

Matt Hilton parle ici de sa démarche, de ses projets. Il travaille, dit-il, à la réalisation d’artefacts. Il use du mot « artefact » pour désigner de façon complexe le fruit d’un geste qui est à la fois celui des choses et celui de l’art. Cependant que hors-là, en vertu de leur propre puissance d’ostension, sua sponte les choses se montrent, le geste de l’artiste, qui se réclame de la même puissance d’ostension, éclaire et par là questionne l’énigme du visage bifrons que les choses révèlent lorsqu’elles se tournent silencieusement vers nous.

 

Quand, répondant ainsi à quelque secrète injonction de la chose même, le geste de l’artiste découvre les riens dont la cheminée se chauffe, il découvre aussi le commun visage de l’homme et de la cheminée. A ce titre, il fait art.

Ainsi va chez Matt Hilton l’artefact.

« Des choses sur le plancher ». « Casser les wagons ». « Brûler la maison ». J’ai noté ces « mots imagistes », qui sont de Matt Hilton à propos de son esthétique actuelle. On les entendra, j’espère, au regard des images reproduites ci-dessus.