De Mirepoix à Pamiers, on change de pays – 1. S’en cal anar à Pamios et voir le château Saint-Ange !

 

De Mirepoix à Pamiers, on change de pays. Je l’ai entendu dire maintes fois dans mon enfance, même si je ne soupçonnais pas alors que l’on usait ici du mot « pays » pour désigner, conformément à une longue mémoire, la contrée correspondant à l’unité territoriale qui a pour nom diocèse sous l’Ancien Régime, laquelle, après la suppression des diocèses en 1791, sera recréée en 1995, sous le nom de « pays », par la Loi Pasqua d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire. J’ignorais tout, enfant, de l’ancienne géographie administrative, mais je savais qu’au lieu dit le Turret, là où venant de la vallée du Douctouyre on débouche sur la D119, il fallait trancher : à droite, t’en cal ana à Miropeis, à gauche, t’en cal ana à Pamios, et je sentais bien qu’il y avait à trancher ainsi un enjeu dont la portée m’échappait. J’ai compris plus tard que dans l’esprit de la vallée dont je venais, trancher pour t’en cal ana à Pamios, c’était mutatis mutandis comme franchir la Bidassoa : vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

Il me reste de ces impressions de l’enfance le souvenir que s’en cal anar à Pamios, c’est un peu comme se détourner du côté de chez Swann pour aller du côté de Guermantes. Nous allions à Pamiers, lorsque j’étais enfant, pour quérir ce qui ne se trouvait pas à Mirepoix : des chaussures, par exemple, que les parents nous achetaient au Pauvre Diable, un magasin aujourd’hui disparu, situé à l’angle de la place et de la rue Gabriel Péri, et plus essentiellement, pour y humer ce parfum de sous-préfecture qui flottait alors, plus puissant qu’aujourd’hui, au pied des grandes maisons à balcon du XIXe siècle. Et trahissant ce jour-là Barousse, l’épicier de Mirepoix, nous allions faire le plein chez Aulus, l’épicier de la rue des Jacobins, qui m’inquiétait à cause de ses grands sourcils noirs, mais qui vendait des violettes confites, des bucklings venus du Nord, et même des boîtes d’éléphant traité en salaison.

 

Le magasin du Pauvre Diable se trouvait à l’angle de la place de la République et de la rue Gabriel Péri.

 

Ci-dessus : agents municipaux dans les arbres, place de la République, peu avant l’angle de la rue Gabriel Péri.

 

Ci-dessus : la rue des Jacobins dans les années 1900. L’épicerie Aulus, dans les années 1950, se tenait rue des Jacobins, à peu près en face de l’ancienne mairie, aujourd’hui convertie en médiathèque.

 

Ci-dessus : une vitrine moderne, rue des Jacobins.

 

A Pamios, nous allions aussi vérifier que le nom Belcikowski continuait de s’inscrire en toutes lettres sur la façade du grand café de la place.

 

Ci-dessus : photo de l’ancien café Belcikowski, aujourd’hui café de la Place. Créé par l’un des fils de Léopold Belcikowski, mon trisaïeul venu de Pologne, le café a continué son activité sous le nom de Belcikowski jusque dans les années 1960, date de sa vente. Le nom Belcikowski demeurait affiché sur la façade de la bâtisse, dans les années 1970 encore. Source : collection de Michèle Belcikowski.

 

Ci-dessus : photo de l’ancien café Belcikowski. Source : collection de Michèle Belcikowski.

Nous allions encore saluer la Dame blanche, cachée alors dans un bosquet du jardin de ville. J’y ai mené plus tard mes enfants, qui, petits, avaient peur de cette dame, et qui aimaient justement à marcher au-devant de la peur.

 

Ci-dessus : jadis située au bord d’une allée, sous un ombrage plus touffu, la Dame blanche, au jardin de ville. Oeuvre du sculpteur Hippolyte Jules Lefèbvre (1863-1935), réalisée en 1905, initialement destinée à l’Opéra Comique, elle figure une allégorie de l’Eté.

Je ne me souviens pas en revanche d’être allée souvent, lorsque j’étais enfant, sur la tombe de Léopold Belcikowski, mon trisaïeul, au cimetière Saint-Jean. Mais, avec le temps, j’ai pris plus tard l’habitude de m’y rendre chaque fois que je passe à Pamiers.

 

Ci-dessus : tombe de Léopold Belcikowski et des siens au cimetière Saint-Jean, au-dessus de l’esplanade de Milliane. Né en 1814 à Opole, dans le palatinat de Lublin, en Pologne, officier dans l’armée qui a tenté de repousser l’attaque de l’armée austro-hongroise contre l’enclave libre de Cracovie, Léopold Belcikowski, mon trisaïeul, a trouvé asile en France en 1846. Il a fait souche en Ariège. Il est mort à Pamiers en 1868.

 

J’ai conservé de mon enfance le sentiment que t’en cal anas à Pamios disait alors, relativement à Miropeis, une sorte de préférence exotique. Je vais encore à Pamiers, en vertu de cette préférence ancienne, comme si j’allais à Rome, à Venise ou à Trieste, ou encore au Caire.

 

 

 

Ci-dessus : vue depuis la petite rue des Trois Pigeons, la pyramide-fontaine de Jacques Tissinier.

 

Ci-dessus : sur la place de la République, la pyramide-fontaine de Jacques Tissinier, installée en 1989.

 

Ci-dessus : après la démolition de la fontaine de Jacques Tissinier, en 2013. « L’ensemble était dangereusement fragilisé. Il connaissait de sérieux problèmes d’étanchéité. Les plaques de marbre, saillantes, se descellaient et présentaient un danger évident et imminent pour le public et les enfants qui y faisaient du roller » (André Trigano, maire de Pamiers). Cf. La Dépêche, 31/07/2013 : Pamiers. Jugée dangereuse, la fontaine décapitée.

Et d’ailleurs à Pamiers, je m’y perds, d’abord parce que ce n’est pas une bastide, taillée à angles droits, ensuite parce que je n’y vis pas, et aussi parce que je n’y reste jamais assez longtemps pour avoir pu me former une juste représentation de sa topographie, de ses collines et de ses combes, du labyrinthe de ses passages, ainsi que du circuit de ses eaux. J’aime justement de m’y perdre comme on fait dans les sept collines de Rome ou encore dans les calli de Venise.

 

Ci-dessus : bras du canal à Saint-Hélène, Pamiers.

 

 

 

 

Je circule ainsi dans les passages qui s’ouvrent un peu partout alentour de la place. Et je manque jamais de faire une petite halte dans l’église du Camp.

 

 

 

 

 

Il faut dire que, comme j’ai choisi de vivre sans voiture, je prends le bus de 12h39 pour me rendre à Pamiers et celui de 17h15 pour rentrer à Mirepoix. Je dispose ainsi de quatre heures pour aller, à pied bien sûr, là où mon désir, ma curiosité ou quelque obligation moins friande me portent dans Pamiers. Mais selon que je descends du bus au rond point de la Tour du Crieu, à Jean XXIII, à Sainte-Hélène, ou à la gare SNCF, ce que je puis voir de Pamiers en quatre heures s’en trouve autrement tourné.

 

J’entre ici dans Pamiers après avoir marché depuis l’arrêt marqué « La Tour de Crieu ».

 

Je descends ici l’Ariégeoise, après être descendue du bus à l’arrêt « Jean XXIII ».

Indépendamment de mon point d’arrivée, je me rends chaque fois place du Mercadal afin d’y photographier, dans la perspective qui s’ouvre entre la cathédrale et la façade du lycée, le château Saint-Ange, transporté à Pamiers par l’effet de quelque mirage. Il y a au demeurant quelque chose de Rome dans le profil de la colline appaméenne…

 

Ci-dessus : sur la place, je retrouve mon ami « Le Tigre », qui vient chaque lundi au marché de Mirepoix et qui se tient sous le Grand Couvert.

 

Ci-dessus : rue du Général de Gaulle, enseigne de l’ancien hôtel du Grand Soleil.

 

Ci-dessus : une belle imposte, rue du Général de Gaulle.

 

Ci-dessus : place du Mercadal, chien assis sur le toit du lycée, ancien séminaire construit au XIXe siècle sur la base du premier séminaire créé au XVIIe siècle par François Etienne de Caulet.

 

Ci-dessus : le château Saint-Ange… à Pamiers !

 

Ci-dessus : Corot (1796-1875), Le château Saint-Ange à Rome.

 

Ci-dessus : à Pamiers, le même château d’eau photographié dans une perspective inverse depuis la route qui circule au bord de l’Ariège, derrière l’usine Aubert-Duval.

 

Ci-dessus : le même château, photographié, une fois passé le pont, depuis l’autre rive de l’Ariège.

 

Ci-dessus : le même château d’eau, photographié depuis la route qui monte à Cailloup.

 

Ci-dessus : à Cailloup, sur le site de l’ancienne abbaye de Saint-Antonin, église romane du Mas Vieux.

 

Ci-dessus : vue du château Saint-Ange appaméen depuis Cailloup.

Je donne à lire ici le texte de mon intervention du 20 mars dernier, organisée à Pamiers, salle Espalioux, à l’instigation de l’association Mille Tiroirs. C’était supra la première partie de cette intervention. A suivre donc…

4 réflexions sur « De Mirepoix à Pamiers, on change de pays – 1. S’en cal anar à Pamios et voir le château Saint-Ange ! »

  1. J’aime beaucoup ce reportage qui ne me fera toutefois pas aimer cette ville où je suis quand même allée quelquefois: pour faire réparer ma machine à coudre et qui est liée à la triste histoire de mon beau parapluie rouge; les enfants voulaient voir « Ratatouille » nous voilà partis sous une pluie battante, tous les parapluies de la maison mis en service et celui qui avait en charge le rouge l’avait oublié dans le cinéma, dès lumière faite il avait déjà disparu!!!

  2. Merci pour cet aperçu de cette ville où je vis, le magasin de chaussures reste encore dans ma mémoire…comme tant de choses disparues dans cette ville qui ne ressemble plus beaucoup à une sous-préfecture, mais à une peau morte, une coquille abandonnée, au profit d’un centre commercial qui ne réunit bien évidemment que des franchises, ombres du capital projetées sur la paroi de la caverne péri-urbaine, faisant du passant, du citoyen, le contemplateur de simulacres…et lui-même, s’il n’y prend pas garde, un simulacre lui-même, un être franchisé?

  3. Hélas, nous le voyons tous. Restent toutefois, ça et là, au détour d’une rue, des échappées, un air de retour à la vie lente…

  4. Je connaissais un dame de Besset qui, jamais de sa vie, n’était allée à Pamiers. Oui; autre pays. Celui de la brique toulousaine, dite foraine. Ville maintenant surannée, négligée, occupée comme par Bernard- l’ermite, et qui cependant pourrait devenir charmante: démolissons le château St. Ange, rafraîchissons les maisons, intensifions les palmiers, fleurissons le canal, faisons revenir les commerces, et l’on obtiendrait la vraie capitale de l’Ariège, au blason redoré. Utopie ! Ara i vau, ara me mori !

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