A Mirepoix – La ville photographiée : mémoire vagabonde (1)

 

Ci-dessus : le quotidien de l’amateur et du passionné.

A la demande de l’association Mille Tiroirs, j’ai entamé à Pamiers un cycle de trois conférences sur la photo. Comme l’association m’a donné carte blanche, je l’ai fait dans l’esprit qui est le mien, le seul qui me va bien, celui de l’amateur, entendu aux deux sens du terme, i. e. à la fois celui du béotien et du passionné.

Je n’ai pas eu envie de parler de la photographie comme chose faite, mais bien plutôt de revenir à ce qui passe avant la photographie, quand la chose n’est pas encore faite. Or il n’y a que la personne du photographe qui sait un peu quand, comment, pourquoi la chose s’est faite. C’est donc à ma propre pratique et à mes propres images que j’ai emprunté mon propos. Ces images ont été prises avec un Nikon Coolpix S3100, un petit APN de rien du tout, puis, quand celui-ci m’a lâchée, avec un iPhone 3GS.

 

Ci-dessus : souvenir du passage de la compagnie Mouton de Vapeur lors du Festival de la Marionnette en 2011.

Le jeudi 6 février 2014, j’ai tenté de montrer, en images bien sûr, comment la pittoresque petite ville de Mirepoix se laisse, ou ne se laisse pas photographier. J’ai raconté comment le promeneur féru d’histoire locale – c’est moi ! -, celui qui a tendance à regarder la ville moderne comme une archive de la ville ancienne, fait du présent de la photographie le lieu et le moment du passé qu’il revisite, autrement dit le lieu et le moment du rendez-vous qu’il a ici maintenant avec les fantômes. Mais à trop courir les fantômes, le promeneur féru d’histoire locale s’inquiète un jour de n’avoir su constituer jusque ici qu’une collection d’images déshabitées. Il se languit alors de la présence vivante qui ajoute au magnétisme de la ville photographiée. C’est là ce qui m’est arrivé. Je le raconte ici. Voilà qui a fait le sujet de la première des trois interventions dont j’ai accepté de me charger à Pamiers.

 

Ci-dessus : cavalier des Médiévales, ou Fêtes historiques de Mirepoix.

 

 

Ci-dessus : chose vue à la Fête de la Pomme 2013.

 

Ci-dessus : chose vue à l’occasion du Swing Mirepoix 2013.

Lors de mon installation à Mirepoix, il y a six ans, je me suis mise à photographier la ville tous les jours. Pour m’acclimater, je suppose. J’étais déjà venue à Mirepoix en touriste, mais je m’y installais maintenant pour y vivre, et la ville m’a semblé alors étrangère, comme si je n’y étais encore jamais venue. J’ai d’abord fréquenté la place et goûté au plaisir d’y prendre le café tous les jours de l’année. J’ai tenté de photographier ce lieu de sociabilité, témoin de l’idéal politique qui a inspiré au Moyen Age l’aménagement de la cité. J’ai constaté bien vite que j’avais en tête le modèle des cartes postales qui se vendent sous les couverts et que je le reproduisais malgré moi, bien que je le trouve plutôt kitsch.

 

Ci-dessus : au marché du lundi…

 

 

 

Ci-dessus : au marché, le stand de caleçons.

 

Ci-dessus : dessous chic.

 

 

J’ai mesuré alors combien cette place est difficile à photographier, de même qu’elle est difficile à peindre. Propre à une ville de plaine, la perspective y est plane. Le champ visuel s’y trouve en conséquence très encombré. Il y a le bois des colombages, des sommiers, des piliers, des arcades. Il y a les arbres, les platebandes cernées de rondins, et le mobilier, envahissant, des cafés. Il y a la foule des promeneurs en été, la forêt des têtes, des épaules, des bras, des jambes, des sacs, qui ferme la vue au premier plan. Il y a les voitures de livraison, les panneaux de signalisation, les poubelles, les distributeurs de sacs à crottes de chien, etc. La forme de l’espace, et le rythme de l’architecture s’y perdent.

 

Ci-dessus : réflexion sur la place.

 

Ci-dessus : réflexion sur la place.

Quoi faire ? J’ai d’abord tenté de tricher. Je me suis appliquée ainsi à supprimer, quand c’était possible, certains des incontournables de l’aménagement urbain qui parasitent l’image. J’ai donc effacé souvent des sens interdits, car ils nuisent à l’effet d’invite auquel toute image prétend, dans la mesure où elle est faite pour ouvrir à l’oeil le libre d’un chemin à suivre. J’ai de la même façon effacé nombre de fils électriques, qui interdisent à l’oeil de s’emporter dans le bleu du ciel. Mais il s’agit là d’un travail ingrat, long, fastidieux, et que je trouve, sans trop savoir pourquoi, moralement suspect. J’y ai peu à peu renoncé.

 

 

 

 

 

 

Pour photographier la place dans la nue géométrie de son étendue, je me suis rendu compte qu’il vaut mieux attendre la nuit, ou l’hiver, quand les touristes sont partis, ou, mieux encore, quand il a neigé. On peut aussi monter aux fenêtres du grenier de la mairie ; grimper au balcon du clocher de la cathédrale, d’où l’on voit les toits des maisons historiques, alignés au bord de la place comme les figures d’un jeu de cartes ; ou encore gagner les hauteurs del Bastié, à l’horizon desquelles le clocher qui point dans l’herbe semble être celui d’une cathédrale aux champs. J’ai obtenu ainsi de jolies images, dans le style des cartes postales toujours, quand ces cartes postales sont jolies. Mais à quoi bon persévérer dans le style des cartes postales, quand on les trouve toutes faites sous le grand couvert ?

 

Ci-dessus : ombre, cours du Colonel Petitpied.

 

Ci-dessus : fenêtre à l’entrée de l’ancien hôpital, aujourd’hui transformé en maison de retraite.

 

Ci-dessus : fenêtre, rue Monseigneur de Cambon.

 

Ci-dessus :réflexion de la neige dans la fenêtre de la maison d’en face.

 

Ci-dessus : matin de gel, route de Limoux.

 

Ci-dessus : maison bordée de peupliers, route de Limoux.

 

Ci-dessus : dernier éclat du soleil d’hiver sur le stade.

 

Ci-dessus :l’immeuble rose, un matin de gel.

Bientôt lassée de photographier la place et son décor réputé « médiéval », j’ai commencé à photographier ce que je voyais sur le trajet de ma vie ordinaire, de la maison à la place, ou de la maison à Super U, qui est l’autre pôle de Mirepoix. Puis j’ai entrepris de déambuler un peu partout dans les rues de la vieille ville, autrement dit dans des lieux plus obscurs qui ne font l’objet d’aucune carte postale. Il faut préciser que, comme je ne veux pas de voiture, je vais à pied, et que j’approche par conséquent la photographie à même le pas de la petite dame qui vaque à ses activités ménagères. Je crois que c’est là un principe qui importe plus que tout. La ville est petite. On passe et on repasse aux mêmes endroits. On a le temps de voir ce qui change au fil des heures, des saisons. On a le temps de voir tout court. J’en ai profité cet hiver. L’hiver a son visage, dont j’aime le mystère et l’éclat tremblant.

J’ai constaté cependant, là encore, qu’à partir du moment où je sortais du modèle des cartes postales, je me trouvais rattrapée par le souvenir d’autres images qui me venaient de l’histoire de l’art. C’est le genre de modélisation dont on ne ne mesure l’effet qu’a posteriori, après qu’on a pris les photos, au moment où on les découvre.

 

Ci-dessus : Mirepoix, soleil couchant.

 

Ci-dessus : Mirepoix, soleil couchant.

 

Ci-dessus : Istanboul, soleil couchant.

 

Ci-dessus : en hiver, de ma fenêtre.

 

Ci-dessus : Joseph Nicéphore Niépce, Point de vue du Gras, Saint-Loup-de-Varennes près de Chalon-sur-Saône en Bourgogne, 1826.

 

Ci-dessus : cours du Jeu du Mail.

 

Ci-dessus : Lee Friedlander, New-Mexico, 2001.

 

Ci-dessus : chose vue sur le site de la Copami, aujourd’hui détruit.

 

Ci-dessus : Charles Sheeler, Architectural Cadence, 1954.

 

Ci-dessus : chose vue dans la zone industrielle de l’Arbre blanc.

 

Ci-dessus : Piet Mondrian, Composition verticale en bleu et blanc, 1936.

 

Ci-dessus :chose vue dans l’ancienne salle des archives de la mairie.

 

Ci-dessus : Kasimir Malevitch, Carré noir sur fond blanc, 1915.

 

Ci-dessus : façade, rue Beyle.

 

Ci-dessus : Paul Klee, Schöpferische Konfession, 1920.

 

Ci-dessus : villa, cours du Jeu du Mail.

 

Ci-dessus : Andrea di Pietro della Gondola, dit Andrea Palladio, villa en Vénétie, XVIe siècle.

 

Ci-dessus : même villa, cours du Jeu du Mail.

 

Ci-dessus : hacienda en Californie.

 

Ci-dessus : ancienne gare de Mirepoix.

 

Ci-dessus : Edward Hopper, Lighthouse Hill, détail, 1927.

 

Ci-dessus : ancienne station Esso, aujourd’hui devenue station Avia.

 

 

Ci-dessus : Edward Hopper, Portrait of Orleans, 1950.

 

Ci-dessus : vue des toits de la ville depuis le balcon du clocher de la cathédrale.

 

Ci-dessus : Giorgio de Chirico, Le gant rouge, 1958.

 

Ci-dessus : gant abandonné, cours du Jeu du Mail.

 

Ci-dessus : André Breton, Nadja, 1928.

 

Ci-dessus : vue du cours Maréchal de Mirepoix depuis le cours du Colonel Petitpied.

 

Ci-dessus : René Magritte, Le domaine des lumières, 1954.

 

Ci-dessus : porte, rue du Béal.

 

Ci-dessus : René Magritte, La Victoire, 1939.

 

Ci-dessus : vue de l’église Notre Dame et Saint Michel à l’époque de la destruction de la Copami.

 

Ci-dessus : Arnold Böcklin, L’Ile des Morts, 1886.

 

Ci-dessus : cours du Jeu du Mail, vue du chantier de démolition de la Copami.

 

Ci-dessus : François de Nomé et Didier Barra, alias Monsù Desiderio, Paysage fantastique, XVIIe siècle.

 

Ci-dessus : cabane sous le pont de l’Hers.

 

Ci-dessus : Charlie Chaplin, Les Temps modernes, 1936.

 

Ci-dessus : depuis ma fenêtre.

 

Ci-dessus : Alfred Hitchcock, Fenêtre sur cour, 1954.

 

Ci-dessus : rue Victor Hugo.

 

Ci-dessus : Jean-Luc Godard, Alphaville, 1965.

Surprise ! D’où vient que Mirepoix ressemble ici à l’Amérique de Charles Sheeler, d’Edward Hopper, de Charlie Chaplin, et là au monde « sur-réel » de Chirico et de Magritte ? et là encore à la fois à la Californie mexicaine et à l’Italie de Palladio ? et là encore …

J’ai montré nombre de ces effets d’analogie sur mon blog, dans la rubrique Analogies [1]Cf. La dormeuse blogue : Analogies ; La dormeuse blogue 2 : Analogies ; La dormeuse blogue 3 : Analogies ; La dormeuse, encore : Analogies. comme de bien entendu. Quelqu’un m’a demandé en quoi consistait rétroactivement le ressort de telles analogies. Je ne le sais pas clairement. Je constate que le possible de l’analogie ne réside pas dans le sujet, ou dans le motif, comme disent les peintres, mais dans les formes et les couleurs, catégories de la vision dotées sans doute d’une prégnance plus forte et plus immédiate que celles de l’intellection nécessaire à la reconnaissance du sujet.

A suivre : A Mirepoix – La ville photographiée : mémoire vagabonde (2)

Notes

1 Cf. La dormeuse blogue : Analogies ; La dormeuse blogue 2 : Analogies ; La dormeuse blogue 3 : Analogies ; La dormeuse, encore : Analogies.

4 réflexions sur « A Mirepoix – La ville photographiée : mémoire vagabonde (1) »

  1. C’est absolument génial ! C’est tellement toi, avec ton regard ouvert, critique et bienveillant à la fois, et les somptueuses analogies que tu nous offres ! Je suis enthousiasmée ! Tu deviens la vraie base d’images d’archives de Mirepoix, puisque la base précédente est partie, a disparu, et ne ressortira que dans un lointain avenir … or else ? …
    Bravo à toi ! Mille mercis !

  2. Je partage les appréciations de Martine; c’est pour moi une jubilation que ces analogies, et depuis que la Dormeuse nous les propose. La capacité de donner libre cours à ces comparaisons est le reflet non seulement d’un regard aiguisé mais d’une grande culture. J’avais regretté de ne pouvoir aller à Pamiers.

  3. Jubilatoire, je ne trouve pas d’autre mot (même s’il n’est pas très beau musicalement)
    pour décrire l’émotion que ces analogies m’apportent. À quand un petit livret que j’aimerais feuilleter et caresser ( je caresse les images, c’est bête!)?
    Merci, merci, merci …..

  4. Plaisir de retrouver images et texte vi ou lisibles à loisir et à loisir prendre le temps de fouiller ce que j’ai pu voir et entendre lors de tes conférences.
    amitié
    Stance

Les commentaires sont fermés.