La langue de Rabelais. Jurons languedociens

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Ci-dessus : Portrait de Rabelais (1494 ?-1553) par Michel Lasne (159?-1667), graveur. Chez P. Mariette, à l’Espérance.

J’emprunte ici à Lazare Sainéan (1859-1934) quelques remarques relatives aux jurons languedociens qu’on relève dans la langue de Rabelais 1La langue de Rabelais / par Lazare Sainéan (1859-1934), p. 335 sqq. Éditeur : E. de Boccard. Paris. 1922-1923.. A noter que le relevé de Lazare Sainéan n’est pas exhaustif. On trouve par exemple, dans le prologue du Livre Cinquième, un « vietz d’azes » 2Vièt d’ase : verge d’âne ; imbécile. bien significatif : « Escoutez, vietz dazes, escoutez… ! » 3Rabelais. Livre Cinquième. Le 21 germinal an III (10 avril 1795) à Mirepoix, lors d’une querelle qui éclate au café Pas 4Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – La traverse de l’ancien café Pas., Paul Malroc et sa bande de muscadins traiteront encore de « viadazé » le très jacobin Abraham Louis.

« Les jurons languedociens se présentent, chez Rabelais, sous des aspects divers et caractéristiques » :

1. Gargamelle, épouse de Grangousier, est entrée en travail. La naissance de Gargantua s’annonce…

Eux tenant ces menus propos de beuverie, Gargamelle commença se porter mal du bas, dont Grangousier se leva dessus l’herbe, & la reconfortoit honnêtement, pensant que ce fut mal d’enfant, & lui disant qu’elle s’estoit là herbée sous la saussaie, & qu’en bref elle feroit pieds neufs : par ce lui convenait prendre courage nouveau au nouvel advenement de son poupon, & encores que la douleur lui fust quelque peu en fascherie : toutefois qu’ic elle seroit briefve ; & la joie, qui tost succéderoit, lui tolliroit tout cet ennuy : en sorte que seulement ne lui en resteroit la souvenance. Courage de brebis (disoit-il) depeschez-nous de cestui-ci, & bien tost en faisons un autre. Ha (dit-elle) tant vous parlez à votre aise, vous autres hommes : bien de par Dieu, je me parforceray, puis qu’il vous plaist. Mais pleust à Dieu que vous l’eussiez coupé. Quoi ! dit Grangousier. Ha (dit-elle que vous estes bon homme, vous l’entendez bien. Mon membre ! (dit-il) Sang de les cabres, si bon vous semble, faites apporter un couteau. Ha (dit-elle) ja à Dieu ne plaise : Dieu me le pardoint, je ne le dis de bon coeur, & pour ma parole n’en faites ne plus ne moins… 5Rabelais, Gargantua, ch. VI.

« Sang de les cabres [par le sang des chèvres] ! s’écrie Grandgousier, qui était peut-être un méridional. C’est une sorte de formule atténuée pour celle qu’on emploie généralement dans le Midi : Sandièus ! palsambleu ! »

2. « Aux lecteurs benevoles

Beuveurs infatigables, et vous, Verollez tres precieux, pendant que estes de loisir, et que n’ay aultre plus urgent affaire en main, je vous demande en demandant : Pourquoy est ce qu’on dict maintenant en commun proverbe : Le monde n’est plus fat ? Fat, est ung vocable de Languedoc, et signifie non salle [non salé], sans sel, insipide ; fade par metaphore signifie fol, niais, despourveu de sens, esventé de cerveau. Vouldriez-vous dire, comme de faict on peult logicalement inferer, que par cy devant le monde eust esté fat, maintenant seroit devenu saige ? […].

Respondez, si bon vous semble, d’aultre adjuration ne useray-je envers vos reverences, craingnant alterer vos paternitez. N’ayez honte, faictes confusion à Her der Tyfel, ennemy de paradis, ennemy de verité ; couraige, enfants, si estes des miens, beuvez trois ou cinq fois pour la premiere partie du sermon, puis respondez à ma demande ; si estes de l’aultre, Avalisque Satanas. Car je vous jure, mon grand Hurluburlu, que si aultrement ne m’aidez à la solution du probleme susdict, desja et n’y ha guieres, je me repens vous l’avoir propousé. Pourtant que ce m’est pareil estrif comme si le loup tenoys par les aureilles sans espoir de secours aulcun. 6Rabelais. Livre Cinquième. Prologue.

« Le juron toulousain Avalisque Satanas ! signifie : « Disparais, Satan ! » A Toulouse, abalisca, c’est disparaître sous l’effet d’un exorcisme. Doujat l’explique ainsi en 1638 : « Abali, s’abali, disparaître s’évanouir, d’où vient ce mot si vulgaire Abaliscos, qui est une exécration ou imprécation par laquelle on désire que quelque chose s’anéantisse en telle façon qu’elle ne paraisse plus, répondant à ces termes français : fy, au diable ! ».

Laurent Joubert ajoute, dans la IIe partie de ses Erreurs populaires : « Avalir, en Languedoc, c’est se perdre et disparoir, de sorte qu’on ne le veoit plus, comme si le diable l’avoit emporté, ou qu’il fut abismé. Nostre vulgaire de Montpellier a ce mot fort fréquent en la bouche, et le dit quelquesfois en risée et familièrement ».

D’Aubigné s’en est également servi 7Agrippa d’Aubigné. Oeuvres, t. II, p. 435. : « Habalisque ! comme disent les Provençaux et toute la Xentonge ».

3. « C’est des horribles faictz et proesses de Pantagruel… »

C’est des horribles faictz et proesses de Pantagruel, lequel j’ay servi à guaiges des ce que je feus hors de paige jusques a present, que par son congié je m’en suys venu visiter mon pays de vache, et sçavoir si en vie estoyt parent mien aulcun. Pourtant, affin que je face fin à ce prologue, tout ainsi comme je me donne à cent mille pannerees de beaulx diables, corps et ame, trippes et boyaulx, en cas que j’en mente en toute l’histoire d’ung seul mot, pareillement, le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre bous bire, le lancy, le maulubec vous trousse, la cacquesangue vous vienne, le mau fin feu de ricqueracques, aussi menu que poil de vache, renforcé de vif argent, vous puisse entrer au fondement, et comme Sodome et Gomorrhe puissiez tomber en soulphre, en feu et en abysme, en cas que vous ne croyez fermement tout ce que je vous raconteray en ceste presente chronicque. 8Rabelais, Pantagruel, Prologue.

« Un terme d’imprécation assez commun au XVIe siècle est le toulousain lancy, qui signifie « jet de foudre », ou, comme l’explique Doujat (1638), « la foudre quand il y a de la diablerie parmy ». On le rencontre deux fois chez Rabelais 9Pantagruel, Prologue, et Tiers Livre, ch. XXVIII. Voici ce dernier passage : « Ce touppet icy tout blanc, sont les monts Hyperborées. Par ma soif mon amy, quand les neiges sont es montaignes : ie diz la teste & le menton, il n’y a pas grand chaleur par les valées de la braguette. Tes males mules (respondit Panurge). Tu n’entends pas les Topiques. Quand la neige est sus les montaignes: la fouldre, l’esclair, les lanciz, le maulubec, le rouge grenat, le tonnoirre, la tempeste, tous les Diables, sont par les vallées. En veulx tu veoir l’experience. Va on pays de Souisse » 10Rabelais. Tiers Livre. Chapitre XXVIII..

Le terme maulubec n’est pas plus à sa place dans cette énumération, qui renferme exclusivement des noms de phénomènes météorologiques, que celui de lanciz, à la fin du Prologue du second livre, au milieu d’un assemblage de termes de médecine populaire.

Lancy n’a jamais désigné autre chose que la foudre, sens également familier à Des Périers : « Que le lansi vous esclatte ! et aujourd’hui, en Gascogne, faire lou lanci, c’est faire le diable à quatre, et mal lanci ! est un juron toulousain au sens de « diantre ! », littéralement « mauvaise foudre ! »

Que mau de terre bous bire ! « Que le mal caduc vous tourmente ! », proprement « le mal de terre », suivant cette explication de Laurent Joubert : « On appelle mau de terre le mal caduc en Languedoc, à cause qu’il jette par terre celui qui en est atteint pour robuste qu’il soit, comme si on lui avoit donné un coup de masse sur la teste. En effet, le nom languedocien est mau de terro, modifié par étymologie populaire en mau de terrour, c’est-à-dire mal terrible, répondant à l’imprécation gasconne : Mal de terro bous biref, Que la peste vous crève ! ».

Ajoutons cette remarque complémentaire : « A Toulouse, « mal de terre » était employé comme imprécation ; c’est ainsi que cette locution motiva, pour sa part, la proclamation du 11 avril 1514, des commissaires du Parlement de cette ville, contre les blasphémateurs : « Le pays, dit ce document, estant accablé de pestilence, stérilité et famine, defense est faite, pour appaiser l’ire de Dieu, de molgreer, renier, blasphemer le nom de Dieu…, faire imprécation sur aucun de mal de terre, de peste, etc. » 11Noulet, dans son édition de Odde de Triors, Joyeuses Recherches de la langue Tolosaine (1578). Toulouse. 1892..

References   [ + ]

1. La langue de Rabelais / par Lazare Sainéan (1859-1934), p. 335 sqq. Éditeur : E. de Boccard. Paris. 1922-1923.
2. Vièt d’ase : verge d’âne ; imbécile.
3. Rabelais. Livre Cinquième.
4. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – La traverse de l’ancien café Pas.
5. Rabelais, Gargantua, ch. VI.
6. Rabelais. Livre Cinquième. Prologue.
7. Agrippa d’Aubigné. Oeuvres, t. II, p. 435.
8. Rabelais, Pantagruel, Prologue.
9. Pantagruel, Prologue, et Tiers Livre, ch. XXVIII
10. Rabelais. Tiers Livre. Chapitre XXVIII.
11. Noulet, dans son édition de Odde de Triors, Joyeuses Recherches de la langue Tolosaine (1578). Toulouse. 1892.

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