Analogies – Friche industrielle et néo-plasticisme

 

J’aime la grâce de cette rue industrielle ((Wilhelm Apollinaris de Kostrowitsky,dit Guillaume Apollinaire, Zone, in Alcools, 1913)) remarque Guillaume Apollinaire, « flâneur des deux rives », lorsqu’il déambule du côté des Ternes ou des Batignolles.

J’aime, quant à moi, la grâce de cette friche industrielle qui jouxte le vieux cimetière à Mirepoix. Il s’agit d’une grâce condamnée, car on sait que le permis de détruire court depuis un mois déjà. Je tente de retenir un peu de cette grâce en prenant des photos chaque fois que le ciel est bleu.

J’ai déjà dédié deux petits articles à la friche industrielle de la Copami. Je racontais comment il m’est arrivé de voir dans les bâtiments de cette ancienne coopérative agricole l’architectural cadence des paysages urbains de Charles Sheeler, ou encore la simplicité architectonique d’une église romane.

J’aime la grâce de cette friche industrielle à cause, je crois, du béton nu, sur lequel les ombres jouent sans se laisser absorber ni réfléchir, matière dont l’indifférente substantialité magnifie la géométrie des formes.

La géométrie des formes doit ici sa grâce aux effets de « déséquilibre équilibré » qu’elle produit dans ses variations d’échelle, ses étagements, ses superpositions, ses emboîtements, ses décrochages. Ce « déséquilibre équilibré », c’est le nerf de la Nieuwe Beelding, ou Nouvelle Plastique, telle que définie et mise en oeuvre par Piet Mondrian et le mouvement De Stijl.

Le « déséquilibre équilibré » donne à voir, selon Mondrian, le rapport de secrète entre-appartenance qu’ordre et désordre déploient dans le jeu du monde, d’où, plus essentiellement, l’abîme de proximité qu’abstrait et concret entretiennent dans le simple exercice de nos regards et de nos petites pensées.

Ci-dessus : 1. Piet Mondrian, Paysage avec arbres, 1911-1912 ; 2. Piet Mondrian, Composition verticale en bleu et blanc, 1936.

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Analogies – Cathédrale industrielle et église romane

Claire Dournier – Land Art – Le noyer au bord de l’eau

A Camon. Le noyer au bord de l’eau sera verni le 28 novembre à 15h30.
Depuis le pont longer la rivière à pied pendant environ quinze minutes jusqu’à un pré aux peupliers

 
Claire Dournier m’adressait la semaine dernière cette invitation mystérieuse. Il y avait comme un esprit de jeu dans son geste. Je suis allée à Camon, j’ai longé la rivière depuis le pont jusqu’à un pré aux peupliers. Il faisait froid. L’abbaye trouait le ciel avec un discret croassement de corbeau derrière les arbres.

Le chemin était à boire comme un fond de tasse mal lavée.

Au tournant du chemin, soudain, le pré aux peupliers.

Trois silhouettes, menues, comme trois pissenlits qui auraient confondu l’automne avec le printemps.

Un arbre bleu.

Claire Dournier et ses deux fillottes.

Le noyer au bord de l’eau.

 

Un jour, le grand noyer est tombé. Les entrailles pourrissent. L’os seul se conserve. Les pluies l’ont lavé. Ici, mystérieusement, la substance se perd, mais la forme demeure, grande, forte de sa longitude superbe, au point qu’il faut à l’oeil, pour la voir entière, la soumettre au lit de Procuste.

L’arbre n’a plus de tête, plus de bras. Quelque chose de vivant, de vultueux, pousse encore cependant dans le pli inguinal des racines.

Avant la scie du propriétaire, avant la découpe, la gouge ou le feu, l’arbre connaît ici par effet de passage au bleu le moment de transmutation qui veut – Solve et coagula, disent les alchimistes -, qu’à l’oeuvre de la nigredo, ou passage au noir comme processus de réduction à quia, succède l’oeuvre de l’albedo, ou passage au blanc comme devenir-visible d’un invu des choses, demeuré jusqu’alors sous-jacent à la matière en tant que substrat.

C’est ainsi l’invu de l’être que le bleu fait venir là maintenant au bord de l’eau via le geste de l’artiste, – physicaliter via l’usage de la tempera, i. e celui d’une peinture à base d’oeuf – pour le liant – et de pigment pur. Yves Bonnefoy dit de la poésie et de la peinture qu’elles sont « acquiescement à la terre, à l’instant, à la couleur des choses ». La façon d’un tel acquiescement là maintenant au bord de l’eau, c’est le geste du bleu, et l’usage de la tempera. Via le geste du bleu, l’artiste montre, non point que l’arbre est bleu, mais plus originairement qu’il y a de l’invu dans l’arbre, et que là seulement, dans le secret de l’invu, s’entretient la véritable « couleur des choses ».

« Vers l’immatériel », ainsi Yves Klein désignait-il le sens auquel prétend son oeuvre propre. Claire Dournier, l’autre jour au bord de l’eau, parlait justement d’Yves Klein…

L’hiver est là. L’arbre attend « maintenant la neige », dit Claire Dournier. Vers l’immatériel. L’albedo

 

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