Peyrefitte du Razès – Randonnée sur le sentier des métairies

 

En janvier de cette année, à Mirepoix, lors d’une journée d’histoire locale, Eric Fabre, maître de conférences à l’université de Provence, chercheur au Centre de Recherche d’Histoire Quantitative de l’université de Caen, évoquait, à partir d’une collection de données essentiellement relatives aux communes de Peyrefitte du Razès, Courtauly et Gueytes, la désertion des métairies et l’évolution du paysage chalabrais ((Cf. La dormeuse blogue : Hommage aux Pyrénées – 13e journée d’hiver de l’histoire locale à Mirepoix)). On retrouve ces données dans Les métairies en Languedoc – Désertion et création des paysages (XVIII-XXes siècles), ouvrage somme publié par Eric Fabre en 2008, aux éditions Privat.

Eric Fabre, toujours en cette journée de janvier, signalait l’ouverture prochaine d’un « sentier des métairies », basé sur la cartographie établie par ses soins et aménagé par les municipalités du Chalabrais, dont plus spécialement celle de Peyrefitte du Razès, à l’intention des randonneurs de l’été.

Six mois plus tard, nous recevions le message reproduit ci-dessous. C’était il y a quinze jours :

Sent: Tuesday, July 20, 2010 7:31 PM
Subject: Randonnée commentée sur le « Sentier des Métairies »

Bonjour
Ce message a pour but de vous informer que deux randonnées commentées sur le « Sentier des métairies » sont programmées pour les jeudis 29 juillet et 5 août.
Rendez-vous devant la mairie de Peyrefitte du Razès (sur la route entre Mirepoix et Limoux) à 9h30.
Prévoir un repas tiré du sac pour midi, et de l’eau, absente sur le parcours.
La distance n’est que 7 à 8 km: le but n’est pas sportif !
Il s’agit de comprendre comment les mutations de l’agriculture durant le XIXe siècle et le début du XXe ont conduit à la désertion d’un certain nombre de domaines agricoles, et au retour de la forêt sur les terres qui n’étaient plus ni labourées ni pâturées. En fait, de comprendre comment se construit le paysage.
Cette animation est gratuite.
Au plaisir de vous revoir à cette occasion.
Eric Fabre

Nous nous sommes retrouvés nombreux, aujourd’hui 5 août 2010, au rendez-vous d’Eric Fabre et de Monique Le Minez, maire de Peyrefitte du Razès. Ambiance joyeuse dans la cour de la mairie, au pied de la sculpture araignée, malgré la pluie, le vent, le froid de ce matin très peu estival. Madame le Maire (sur la photo de gauche) prend une photo. A l’intérieur de la mairie, café et petits gâteaux. Eric Fabre (de face, sur la photo de droite) discute avec Madame le Maire (de dos).

Eric Fabre (de profil) briefe ses troupes avant le départ de la rando.

Première étape : dans Peyrefitte, la maison qui fut autrefois celle du notaire Bosc.

Eric Fabre nous fait remarquer l’arcature du linteau de pierre, indice de distinction sociale. Une lignée de notaires a oeuvré ici, des années 1780 à la fin du XIXe siècle. Les documents enregistrés à l’étude ont été transférés plus tard aux archives départementales de l’Ariège. Ces documents intéressent tous les actes relatifs à la vie de la population de Peyrefitte et des villages environnants. A ce titre, ils constituent une formidable source de renseignements pour les chercheurs. Eric Fabre en tout cas y a trouvé l’essentiel des informations dont il avait besoin pour reconstituer l’histoire des diverses métairies sur le sentier desquelles il nous entraîne aujourd’hui. Ce sentier symboliquement commence ici, au pied de l’ancienne maison Bosc.

Eric Fabre nous fait remarquer aussi la configuration des rues de Peyrefitte, qui sont toutes de même largeur et qui se coupent à angle droit. Peyrefitte du Razès est un village de type bastide, créé ici sur une base plus ancienne, dont à l’origine un oppidum gallo-romain, à fin de peuplement d’une zone géographiquement et historiquement frontière entre l’évêché de Toulouse et l’évêché de Béziers, puis entre les terres des seigneurs de Lévis Mirepoix et celles des rois d’Aragon. La frontière historique correspond en l’occurrence à une limite géographique : c’est ici, en effet, que se dessine la ligne de partage entre les eaux de l’Hers et celles de l’Aude, et de façon plus générale entre l’influence atlantique et l’influence méditerranéenne. Le changement de végétation, d’une vallée à l’autre, témoigne suffisamment de ce partage naturel des deux mondes. L’histoire par la suite est venue répéter et politiquement asseoir ce partage d’origine.

Soucieux de fortifier leur limes au levant, les seigneurs de Levis Mirepoix ont sans doute été à l’origine de la création de Peyrefitte du Razès et des métairies qui environnaient jadis la bastide. C’est aux parages d’un tel limes qu’Eric Fabre nous entraîne aujourd’hui.

Quittant Peyrefitte sous les yeux d’un étrange château d’eau, nous nous dirigeons vers la forêt qui occupe toutes les pentes alentour.

 

En chemin, Eric Fabre nous invite à regarder attentivement les feuillages au bord desquels nous passons. Outre un rosier, on y voit des raisins. Ce sont là les vestiges d’un jardin, donc d’une métairie disparue. Chaque métairie, jadis, avait sa vigne, faite pour la consommation familiale. Plus tard, suite à l’abandon de la métairie, la vigne peu à peu est redevenue sauvage.

Après une longue montée, tout droit dans la forêt de pins – l’ancien chemin d’accès à la métairie s’est aujourd’hui refermé -, nous atteignons au bord d’une crête les ruines d’une métairie, dont Eric Fabre nous dit qu’anciennement nommée Blazou, elle souffrit ensuite le doux nom de Monplaisir. L’environnement très pentu laisse médiocrement augurer du « plaisir ».

L’étude des ruines indique que le site abritait, sur un plateau exigu, deux maisons attenantes, dont l’une a complètement disparu. La maison dont les ruines subsistent, comportait au rez-de-chaussée l’étable et la resserre, et à l’étage l’espace d’habitation, dont une chambre. Au pied de la maison, s’étendait sans doute une vigne, en terrasse, cultivée à l’ancienne dans les arbres.

Les archives de maître Bosc permettent de reconstituer la triste histoire de la dernière famille qui a vécu ici, au XIXe siècle. Les deux maisons d’autrefois sont celles de deux frères. L’un est marié, père de deux enfants. L’autre célibataire. Après le décès de leur père, puis bientôt celui de leur mère, les deux enfants demeurent à la charge de leur oncle. Le site de la métairie est trop reculé pour que les enfants puissent aller à l’école.

Etabli après le décès du père, l’inventaire permet d’évaluer le niveau de biens qui a pu être celui d’une telle famille : 15 hectares environ, de nature diverse, quelques vêtements, dont un habit bleu clair qui fut celui du père, quelques jupes, dont une d’indienne, un petit crucifix orné d’une perlette d’or, quinze moutons, dont une dizaine placés ailleurs, à fin de revenu locatif…

Plus grands, les enfants quittent la métairie pour s’employer tous deux dans une fabrique de chapeaux à Couiza. L’oncle reste seul quelque temps. Puis il l’abandonne Monplaisir et démarre ailleurs une exploitation nouvelle. Point de repreneur pour la métairie abandonnée. La nature reprend ses droits. Le taillis gagne.

En 1945, quelqu’un rachète ici, pour planter une forêt spéculative, 200 hectares de terrain, dans lesquels subsistent encore quelques ruines de Monplaisir. Celles-ci se trouvent perdues aujourd’hui dans une immense, une indifférente forêt de pins.

Redescendus de la crête de Montplaisir, nous cheminons sous une ancienne prairie. Autrefois pâturaient ici des bêtes. Le bois de taillis ensuite a poussé. Plus bas, l’herbe se trouve gagnée par une multitude de pousses de pins. Il y aura plus tard, là encore, un pan de forêt.

Sur la seconde photo reproduite ci-dessus, j’ai forcé la saturation des couleurs afin de mieux faire apparaître les jeunes pousses de pins.

Nous passons ici au pied de la métairie de Picotalent. Le mot Picotalent évoque la faim (talent) ((Cf. Robert Geuljans, Dictionnaire Etymologique de l’Occitan : « En gallo-roman et ailleurs dans la Romania, en particulier dans les zones où les langues littéraires ont eu moins d’influence, le sens « état d’esprit, intention »[du mot talent] a abouti à « désir, envie » qui existe encore par-ci par-là en Provence, et en devenant de plus en plus concret à « désir de manger, faim » en Languedoc, en Gascogne et en Wallonie. Il n’est pas impossible que ce dernier sens « appétit » ait été emprunté au catalan où il est attesté dès le XIIIe siècle.)), ou plutôt l’aiguillon de la faim. Une village, plus loin, s’appelle Bramefan (où l’on brame la faim). Nombre de petits paysans ont un jour « bramé la faim » dans la contrée, plus particulièrement durant la crise des années 1850.

Rescapée de la faim et de la déprise, la métairie de Picotalent abrite aujourd’ui un élevage de chevaux.

Reprenant notre chemin dans la forêt, nous arrivons maintenant au pied de l’ancienne carrière de grès.

Cette carrière a fourni jusqu’à la fin du XIXe siècle un grès d’excellente qualité. Le chemin passait jadis au pied de la roche.La distance aujourd’hui donne la mesure du volume d’extraction. Dans les années 1950, les débris de la carrière ont servi au revêtement des routes. Broyés sur place, ces débris étaient encore descendus à dos d’homme jusqu’à la plate-forme où les attendaient les camions.

Au dessus de la carrière, nous arrivons à la métairie de Lauto (de là-haut). L’abandon date d’avant 1950. Les fenêtres ont encore des vitres qui miroitent taciturnement au soleil. Là encore, le jardin est retourné à l’état sauvage, sans se perdre tout à fait. La vigne subsiste dans les branches des arbres. Nous nous arrêtons ici pour pique-niquer.

De quoi nous remettre de quelques émotions passagères. De quoi goûter la timide complainte qu’ont goualée pour nous deux de nos ami(e)s marcheurs(euses) : Would you like to fuck with me ?

Nous voici repartis, plus haut encore dans la montagne. Au bord du sentier, une vue s’ouvre sur le grand paysage, les nuages, les merveilleux nuages…

Moment de rencontre avec une belle sauterelle verte. Nous l’avons relâchée dans l’herbe. Good luck, sauterelle !

Après avoir jeté un dernier regard sur les ruines de Lauto, vues de plus haut, nous nous dirigeons vers les ruines du hameau du Clergue. Mais le chemin, depuis le précédent passage d’Eric Fabre, s’est refermé. Trop de ronces ! Nous devons rebrousser chemin.

La voie du retour vers Peyrefitte du Razès est toute en descente. Un instant, nous apercevons au loin la silhouette du château de Labastide d’Enrichard.

Eric Fabre, tout en marchant, nous apprend que la grande forêt dans laquelle nous crapahutons depuis le matin, sera coupée à partir de l’année prochaine. Les arbres sont arrivés à maturité. Ils finiront en bois de palettes, ou autres utilisations triviales. Le paysage ici va progressivement changer. Il se dénudera, puis le taillis poussera. A moins que quelqu’un ne vienne planter d’autres essences. L’agriculture vivrière, quant à elle, ne reviendra pas. Sauf à changer de destination, les métairies, elles non plus, ne revivront pas. Demain en tout cas reste une autre histoire.

Pour en savoir plus sur Montplaisir, Picotalent, Lauto, Le Clergue, et l’histoire des familles qui ont vécu dans ces lieux de longue mémoire, on se reportera au beau livre d’Eric Fabre : Les métairies en Languedoc – Désertion et création des paysages (XVIII-XXes siècles), 2008, éditions Privat.

Ci-dessus : mur peint, photographié à Peyrefitte du Razès.

Du côté de Mazeroles et de Montcabirol

 

Je m’intéresse aux chemins qui permettent de circuler à l’écart de la grand route entre Mirepoix, Sénesse de Sénabuge et Saint Julien de Gras-Capou, car la lecture des archives de Mirepoix montre que, bien connus de la population locale, ces chemins ont favorisé la fuite et l’évaporation de nombreux réfractaires et déserteurs des années 1800-1810, au sein d’une contrée reculée, couverte de bois, dotée d’accès discrets vers Lavelanet ou vers Dun, et abritant des villages amis, tels Mazeroles et Montcabirol. Aujourd’hui, sous un ciel incertain, j’ai eu envie de cheminer à mon tour pedibus cum jambis de Mirepoix à Montcabirol.

 

J’étais accompagnée de l’un de mes fils. Nous nous sommes d’abord rendus à Besset, en passant par Las Graoussos pour éviter la grand route. A Besset, revenus un moment sur la grand route, nous avons pris la direction de Sénesse de Sénabugue. A gauche, de l’autre côté de la chaussée, après la jolie maison rouge.

 

La route s’étire entre deux lignes de collines recouvertes de grands bois. Nous nous enfonçons dans une vallée déserte.

 

La surprise vient, à côté d’un champ de maïs, d’une pièce de terre plantée à la fois de tournesols et de fleurs multicolores.

 

Des balles de paille aux circonvolutions des écorces, les formes se répondent étrangement.

 

Le village de Mazeroles est fantôme. Il ne reste qu’un ensemble de bâtisses abandonnées, dont une grande maison, qui semble avoir été belle. Le portail, sous les feuilles, est surmonté d’une aigle impériale. A gauche, la pancarte indique la direction de Montcabirol (1,2 km) et de Saint Julien de Gras-Capou. A droite, la route continue vers Sénesse de Sénabugue.

 

 

S’agit-il ici de la maison Amouroux, fief d’une famille connue jadis pour sa scierie mobile à vapeur ? ((Cf. Histoire et Patrimoine en pays de Mirepoix, p. 159, édition Encre verte, Perpignan ; ouvrage disponible à l’Office de Tourisme de Mirepoix.)).

 

Ensemble, ces deux images représentent tout ce qui reste du village de Mazeroles.

 

 

Nous cheminons maintenant en sous-bois. La route devient de plus en plus mauvaise, crevée en de nombreux endroits, coupée par de nombreux gués.

 

Autour de chaque gué, le sous-bois se trouve encombré d’arbres tombés.

 

Nous cheminons ici au pays des vieux arbres et des eaux de ruissellement. Nous croisons à chaque pas des arbres géants, cernés de lierre, et des miroirs d’eau, qui attrapent sous l’ombrage des morceaux de ciel.

 

 

Un peu plus d’un kilomètre après Mazeroles, nous sortons du bois. La route se dégage. Nous arrivons à Montcabirol.

 

 

 

 

Voici, à droite de la masure ci-contre, le chemin par lequel nous sommes arrivés. J’aurais bien voulu m’avancer plus avant parmi les quelques maisons encore debout afin de voir le « magnifique cadran solaire en pierre » signalé dans Histoire et Patrimoine en pays de Mirepoix ((Cf. Ibidem, p. 125.)), mais trois chiens ont surgi, qui avaient pour consigne de paraître méchants, et qui l’étaient peut-être. Nous n’avons pas insisté.

Passant rapidement notre chemin, nous avons cheminé encore quelque temps, de gué en gué, dans la direction de Saint Julien de Gras Capou. Mais l’après-midi s’avançait. Une bonne marche nous attendait pour rentrer. Nous avons fait demi-tour, affronté une seconde fois les chiens, et nous sommes repartis dans la direction de Mirepoix. Le chemin, dans ce sens, va plus vite car il descend. Arrivés à Besset, nous avons pris jusqu’aux Graoussos le sentier qui chemine le long de l’ancienne voie ferrée ((Cf. La dormeuse blogue : De Mirepoix à Besset, sans passer par la grand route)). Pour le plaisir de revoir les petits ponts et tunnels qui jalonnaient naguère cette voie. Enfouis dans la verdure, ils figurent aujourd’hui des sortes de ruines romantiques.

 

Voici la carte correspondant à cette promenade :

 

Distance Aller-Retour : environ 14 km.
Temps moyen (sans compter les arrêts photos, fleurs, etc.) : 3 heures.

 

Ci-dessus, à la place du cadran solaire que nous n’avons pas vu, voici une photo de photo, communiquée par Martine Rouche : « L’un Rix et L’autre Ploure », lit-on au-dessus du cadran.

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De Mirepoix à Besset, sans passer par la grand route

Antoine de Lévis Mirepoix – Autre espace, autre temps

Ni les deux hommes, ni les trois chevaux ne s’étaient retournés…
 
Ils montaient parmi les éboulis, dans la réverbération métallique des pierres plates, éclatées par le gel d’hivers millénaires, que les sabots des chevaux faisaient parfois tinter. C’était un son clair, immédiatement happé par le vent, un vent venu du plateau qui dévalait la pente raide et s’engouffrait dans l’immensité des vallées.

Ils ne furent bientôt que trois points infimes, lent mouvement dans cette aridité immobile sous la lumière crue du soleil à pic, tranchée par l’entaille noire du vol d’un aigle.

Ainsi débute Autre espace, autre temps, Il s’agit d’un texte inédit, signé Antoine de Lévis Mirepoix.

Ni les deux hommes, ni les trois chevaux ne s’étaient retournés. L’incipit, tout en profondeur de champ, annonce un voyage sans retour. Profondeur de l’espace, allégorie de la profondeur du temps…. Il n’est point ici de pas qui rétrocède. Le temps s’avance. L’espace aussi, sans jamais se laisser lui-même derrière soi.

Ni les deux hommes, ni les trois chevaux ne s’étaient retournés. Première instance du récit, quelqu’un revoit la scène, et les mots disent qu’il la revoit comme en rêve, dans l’étrange rémanence d’une vision qui ne passe pas. De même qu’il y a eu une nuit, qu’il y a eu un matin, il y a eu un jour deux hommes et trois chevaux qui s’éloignaient sans se retourner, et il y a aujourd’hui encore quelqu’un qui les regarde s’éloigner sans se retourner, de telle sorte qu’ils n’en finissent pas de se perdre au lointain, cependant que le lointain entre dans le regard de l’à présent comme dans l’eau d’un miroir sans tain.

Ils montaient parmi les éboulis... Deuxième instance du récit, quelqu’un, dont tout indique qu’il a été du voyage, qu’il l’est toujours dans la profondeur du temps, et qu’il l’est à jamais sub specie aeterni, compose, à la façon d’une moderne épopée, le dit du grand chemin. Quelqu’un qui entendait tinter les pierres sous le pas des chevaux, quelqu’un qui se laissait happer par le son clair et le vent, quelqu’un qui peu à peu devenait personne, un point, un rien, et voici que, dans le même temps, l’infime touchait ici à l’immense, et que l’immense était de façon mystérieuse le lieu et le moment où le voyageur et le monde se confondent en une seule et même sérénité. Il s’agit certes là d’une expérience qui advient sans prévision possible, qui ne sait jamais qu’au passé, et dont le savoir n’a point de visage, sinon, indéchiffrable comme le vol des aigles, celui de la nostalgie.

L’excipit, tout en ralenti, dit l’énigme de l’arrivée et de l’après-midi, le cortège des ombres, l’augure des oiseaux invisibles.

D’un coup ils prirent conscience qu’il n’y aurait pas de retour. Et qu’ils abordaient le dernier jour…

Un couple d’aigles les accompagna longtemps, croisant et recroisant leurs ombres fugaces, traces véloces, éclairs sombres qui zébraient le sol. Le soleil versa dans l’après-midi. Ils quittèrent le Maiten pour entrer dans un bois touffu, humide, couvert de marais obscurs, peuplé de bruits nouveaux et d’oiseaux invisibles. Bientôt ils allaient arriver.

Arriver ?

Au seul souci de voyager, la nostalgie marche d’avance, dans le pas sans retour du grand voyage. Elle vient du début à partir de la fin, témoin du sentiment de la vie brève, de la finitude des chemins terrestres.

Déjà les voyageurs sont entrés dans un bois touffu, humide, couvert de marais obscurs… Bientôt ils allaient arriver.

Le monde a son bord mystérieux, redouté des anciens voyageurs, absent des cartes ; l’immense a son penchant, qui confine à la nuit ; le philosophe un soir fait route vers Mégare, il se confie au ciel immense, il tombe dans le puits de la nuit ((Cf. Aristote, Métaphysique, Γ, 4)).

D’autres poètes disent ailleurs l’au-delà des palus phlégréens, l’obscur du chemin qui descend, l’Achéron, les eaux noires, lourdes, lentes… Celui qui montait un jour parmi les éboulis, celui qui entend, ici maintenant, tinter les pierres sous le pas des chevaux, celui-là raconte, toute en montée, l’approche du bord. Il confie au silence la suite, l’insu de ce qui vient :

Bientôt ils allaient arriver.

Arriver ?

Troisième instance du récit, une voix, signalée dans le texte par des italiques, dit, au plus près du pas des chevaux, les émotions qui lèvent dans le secret de l’intime quand corps et âme se trouvent saisis par le vif du grand voyage, le froid, la pluie, le vent, le monde, ce qui est, le vif de l’être même.

Montée régulière, tout droit, il fait de plus en plus froid, le vent forcit de face, la pluie à l’horizontale de plein fouet en plein visage.

Avancer. Encourager les chevaux. Avancer. D’un coup, la grêle qui cingle. Hommes et chevaux ont du mal à garder les yeux ouverts, en fait une glissade du regard, par intermittence, juste entre les paupières une fraction d’instant. Avancer.

Le béret au ras des sourcils, ramassé sur la selle, arc-bouté contre la griffure de la grêle et la lanière du vent, une intense émotion m’envahit. Le corps est au chaud, hormis les points froids du visage et du bout des pieds, tout est sec sauf les mains et la figure, et j’éprouve là, en cet instant, un étrange confort : je forme avec mon cheval une masse compacte où se mêlent nos forces, nos confiances, nos chaleurs – ce que lui sait déjà – d’autant plus fortes que la grêle est rude, d’autant plus chaudes que nos corps sont glacés par endroits, d’autant plus confiantes que nous ne savons pas où nous sommes, qu’aucun de nous n’a emprunté cette piste désaffectée, que nous montons vers un col inconnu et qu’autour de nous il n’y a rien. Mais rien.

Précisément au cœur de ce rien, au centre de cette absence, j’ai la certitude que rien ne peut arriver, ou que tout peut arriver, que d’avance tout cela est accepté, que rien ne changera le flux impermanent de la vie immuable, que seule cette certitude de confiance existe, qu’elle inonde mon corps et mon âme, rien, et rien d’autre. Je me sens n’être rien.

Plus rien ?

La voix témoigne qu’au bord de n’être plus rien, l’homme, là justement, se tient dans la clarté de son pouvoir-être propre, qui est de se savoir mortel, simple passant du monde entre la double absence. Et c’est dans la nudité d’un tel savoir que l’homme a son assise, son repos, comme dans le creux d’une main ouverte. Et c’est ici grâce à la générosité d’un tel creux qu’une fois parvenus de l’autre côté du fil de la pente et alors même que l’énigme de l’arrivée se précipite, deux hommes et trois chevaux peuvent avoir encore la surprise d’un nouveau printemps.

D’un coup ils prirent conscience qu’il n’y aurait pas de retour. Et qu’ils abordaient le dernier jour.

Ils hésitèrent, faisant semblant de chercher l’entrée du sentier, tournèrent enrond, ils n’avaient pas envie de quitter Arroyo Las Minas. Le soleil était déjà fort. Enfin ils foulèrent la picada directe qui amorçait la montagne.

Le sentier est plus escarpé que la berge. Très vite, le hameau est loin en contrebas, les sabots glissent sur la pierraille où sinuent les lacets de la draille, les sangles prennent du mou – le passage du gué a tout secoué et mouillé – il faut s’arrêter, mais aucun plat en vue. Nous continuons, hommes et chevaux en équilibre instable, sur la pente roide, en laissant faire le cheval, il choisit chaque emplacement, il teste parfois, c’est son rythme, son souffle, c’est lui qui sait. Enfin, une aire moins pentue. Déseller pour reseller, débâter pour rebâter.

Nous sommes passés de l’autre côté du fil de la pente. Sur cette arête, la somptuosité grandiose du Maiten étreint le cœur, dilate les sens, vibrent la beauté de la création, la présence du divin, la magie de la lumière du matin.

Nous nous trouvons à mille mètres au-dessus du point haut de la veille. Le printemps est éclos. Entre hier et aujourd’hui, le printemps a irradié ses couleurs, ses parfums, sa vie.

C’était leur dernier jour. Ils ralentissaient, se trompaient de chemin. Le Maiten resplendissait, luisant et doux : les oiseaux parlaient fort, tous les petits soleils des pissenlits souriaient dans le vert très vert des ruisseaux et des maremmes, des petites fleurs blanches à six pétales effilés, cœur jaune bouton d’or, étaient comme mille clins d’œil.

Des trois instances narratives qui interviennent dans la composition du récit, on ne sait laquelle éclaire le silence de la question limitrophe : Arriver ? Les trois sans doute, qui se résolvent ici en un seul et même verbe, lequel n’est d’aucun temps ni d’aucun lieu, ni plus essentiellement encore, de personne.

Le récit présenté ici s’intitule Autre espace, autre temps. Puissamment métaphysique, il l’est sous l’auspice d’une curiosité terrestre, qui intéresse de façon tout aussi puissante la proximité des choses, des bêtes, des gens, et qui s’en saisit sans un mot de trop :

Premier arrêt chez Valentin qui apparaît quand les aboiements des chiens sont calmés.

« – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. »

Hochement de tête, approbation peut-être, considération et envie à coup sûr.

Nous rejoignons deux autres peones dans la salle commune noircie de fumée, près de la cuisinière en fonte rafistolée. Maté. Un vieux calendrier de 1986. On parle foot.

Antoine de Lévis Mirepoix, qui vit en Argentine, évoque dans Autre espace, autre temps, un voyage en Patagonie, entrepris au cours des années 2000 dans la région d’El Maiten-Chubut, i. e . au pays mapuche.

Alors que, depuis les contreforts de la cordillère, il contemple le signe du serpent figuré par la rivière Chubut sur le vert de la steppe,  il forme dans une sorte de vertige la vision des âges du monde, de l’Histoire, de la grandeur et de la décadence des empires…

Quand je regarde l’étendue, les pâturages où paissent les chevaux, où broutent les bovins, me vient la pensée vers la fin de ce sixième jour, des grands voyageurs de jadis. Les conquérants : Gengis Khan, Alexandre le Grand. Ceux qui ont atteint l’Espagne venant d’Arabie, les nomades. Tous ceux qui ont chevauché, des jours, des nuits et des jours, dont la vie même était de chevaucher sans fin. Et les grandes batailles de l’Antiquité, de l’Histoire. Et les voyages du nord au sud de la France, au Moyen-Âge. Les migrations d’autrefois…

Alors qu’il descend dans la même plaine, où serpente la même rivière, luisante sous le soleil, coupée par les barrières de hauts peupliers qui chantaient dans la brise, et où de grands saules odorants tordaient leurs troncs noirs, il se trouve délogé de la vision des temps par le regard du présent :

Au coeur de ce décor bucolique ils découvrirent la misère des masures de Mapuches, les enfants sales et morveux, les haillons, et pourtant le sourire : « – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. »

«- Alors, comme ça, vous êtes en voyage. »

La phrase, qui revient à six reprises dans le cours du récit, constitue un leitmotiv des rencontres. Elle cible la figure du voyageur tel qu’il apparaît aux yeux de ceux qu’il visite : une sorte de Martien, ou, en langue de Voltaire, un Sirien. Elle accuse par là, sans le dire autrement, l’étrangeté des mondes et des âges qui se rencontrent, ou plutôt qui se croisent ici. Elle illustre de la sorte, sur le mode de l’image dialectique, les effets de la pulsation mystérieuse qui induit dans l’histoire des peuples tantôt le rêve, désir et volonté des lointains – en quoi se réserve l’essence même de la conquête ; tantôt, comme une glu, le dépérissement des rêves, qui rend tout opaque sous le soleil de plomb. L’apparente naturalité de tels effets recouvre, au vrai, la longue chaîne des raisons historiquement cruelles qui déterminent, ici et maintenant, le moment respectif de cultures et de peuples non-synchrones dont on sait qu’il ont connu au fil de leur confrontation le lourd statut de vainqueurs et de vaincus.

Et pourtant le sourire : « – Alors, comme ça, vous êtes en voyage » – demeure à prendre ici à la légère, façon «Bon voyage, Monsieur Dumollet ! » Il souligne toutefois l’étrangeté réciproque de ceux qui voyagent et de ceux qui ne voyagent pas, ou encore de ceux qui repartent et de ceux qui restent. L’écrivain, qui fait la part belle à un tel sourire, « – Alors, comme ça, vous êtes en voyage » –, ménage ainsi dans le récit du grand voyage une juste place à l’auto-ironie

J’ai aimé que dans ce beau, très beau récit, l’expérience des confins métaphysiques revête l’allure d’une suite d’aventures picaresques et que la curiosité du pays patagon sache inclure ici le possible d’une rencontre paradoxale avec soi. J’ai goûté l’ironie de la leçon, que soi reçoit au demeurant de soi à soi.

Autre espace, autre temps, ou l’écriture du monde comme figure de soi.

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