Philippe Batini, La sentinelle du Danube 2

Philippe Batini graphiste poursuit loin des foules sa carrière de créateur d’images en 3D. Il réalisait ainsi dernièrement l’ensemble des vues relatives à l’aménagement intérieur d’un yacht de grand luxe. Après livraison de la commande, good bye, farewell, le graphiste s’est replongé dans la lecture du Journal des Voyages et des Aventures de Terre et de Mer. Il voyage ainsi depuis l’enfance. Hier, autour de sa chambre. Aujourd’hui, autour de son atelier. Le jardin, de temps en temps, cogne à la fenêtre. Un jardin, suspendu au-dessus de la ville basse. Au fond du jardin, la maison, puis l’atelier. Un sentier, qui mène, sous les arbres, de la maison à l’atelier, assure la circulation de l’air bleu 1)Cf. La dormeuse : Philippe Batini, Images numériques ; La sentinelle du Danube.

Ci-dessus : Philippe Batini, Docteur, la voyez-vous ?… 
– Docteur, voyez vous la nacelle se soulever ?…
– Non. L’extrémité du trépied de sustentation s’est taillé un logement dans la glace. Je ne constate aucun soulèvement.

 

De la lecture du Journal des Voyages à la création des images qui naissent de cette dernière, il y a le bal des fantômes, surgis des boîtes du souvenir, ou descendus des étagères sur lesquelles ils feignent de constituer une collection de figurines bon marché, sauvées du naufrage de l’enfance, – petits soldats, personnages échappés aux pages des comics à deux sous. Philippe Batini les photographie, les scanne. Tous les accidents de la matière et de la forme l’intéressent. L’usure du temps fait cruellement paraître ce rien d’étant et cependant étant qui signe, à la façon d’une ultime clarté réfléchie sur les nuages du soir, la mystérieuse humanité de tels objets. Le travail de l’artiste procède tout entier de la fascination relative à cette abyssale proximité du jour et de la nuit, de la matière et de l’âme, du vif et du mort.

 

Ci-dessus : Philippe Batini, Portrait 23

 

His ibi me rebus quaedam divina voluptas percipit atque horror 2)Lucrèce, De rerum natura, III, 26-29
"La vue de telles choses m’inspire une sorte de volupté divine en même temps qu’un frisson d’horreur".

Scanning, collage, fusion, les moyens de l’image numérique servent ici au déploiement d’une question qui s’impose à l’artiste et que celui pose chaque fois à nouveaux frais : qu’est-ce qui fait, en dépit de leur apparente plasticité, l’identité d’un visage, l’identité de genre, et, plus originairement encore, l’organicité d’un corps ? 

 

Ci-dessus : Philippe Batini, Rudolf !
"Rudolf ! s’écria le vieux docteur, tu ne me reconnais donc pas ? Rudolf, éveille-toi !… Je le veux !"

 

 

De gauche à droite : Philippe Batini, Portrait 16 ; Philippe Batini, Portrait 17

 

Détourné de sa visée initiale, le style "Studio Harcourt"  creuse, de façon implacable, l’énigme des transformations. C’était ici, dans les années profondes, la figurine d’un chef indien. 

L’oeuvre de l’artiste est cruelle, de cette cruauté essentielle dont Apollinaire en son temps disait superbement le caractère sans pourquoi

Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d’un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indifférent… 3)Guillaume Apollinaire, Alcools, "Cors de chasse", 1913

L’artiste, quant à lui, n’est ni cruel ni triste, mais de moeurs riantes et douces. La cruauté de l’oeuvre se double, au demeurant, du velours paradoxal que constitue l’humour noir. Etrange politesse, qui assure le rire de décharge.

 

Ci-contre : Philippe Batini, Tout concourait à parer
Tout concourait à parer à ses yeux cette jeune fille d’une poétique auréole : la solitude, le danger, son origine, ce cadre fleuri qu’elle s’était créé, et ce je ne sais quoi qu’elle avait gardé de la grâce et du charme des Françaises du vieux temps.

 

Ci-contre : Philippe Batini, Pourquoi ?
Il s’était penché un peu vers elle, leurs haleines se confondaient… Et tout bas, avec l’audacieuse pudeur des vraies jeunes filles,elle dit pour lui seul ; "Je viens de comprendre que l’on peut mourir de bonheur".
Et ils ne parlèrent plus.

 

Je ne puis m’empêcher de voir dans cet étrange roi une sorte de portrait idéal de l’artiste. Quittant à regret l’aventure qu’il vient de lire, il songe qu’il lui reste d’autres volumes encore du Journal des Voyages

 

NB : Toutes les images reproduites ci-dessus sont tiré de La sentinelle du Danube, le blog de travail de Philippe Batini. Tous les textes qui servent de légende aux images sont empruntés par Philippe Batini au Journal des Voyages.

Concernant l’oeuvre de Philippe Batini, voir aussi :
La dormeuse blogue : Philippe Batini online
La dormeuse : Philippe Batini, La sentinelle du Danube
La dormeuse : Philippe Batini, Images numériques

Notes   [ + ]

1. Cf. La dormeuse : Philippe Batini, Images numériques ; La sentinelle du Danube
2. Lucrèce, De rerum natura, III, 26-29
3. Guillaume Apollinaire, Alcools, "Cors de chasse", 1913