Il était une fois… la princesse de Clèves

 

De gauche à droite : Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois ; Henri II ; Catherine de Médicis, épouse d’Henri II.

 

On parle beaucoup de La Princesse de Clèves, ces temps-ci. Pro et contra, comme s’il y avait lieu jamais de faire le procès d’un livre. Circonstances obligent, il y a lieu en tout cas de lire ou relire l’ouvrage incriminé. Avant que de le brûler. J’en reproduis ici l’incipit. Nous sommes à la cour d’Henri II. Ils sont jeunes, ils sont beaux, intelligents, amoureux, comme dans les contes de fées…  

 

"La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce prince était galant, bien fait et amoureux ; quoique sa passion pour Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus de vingt ans, elle n’en était pas moins violente, et il n’en donnait pas des témoignages moins éclatants.

 

Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses plus grandes occupations. C’étaient tous les jours des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, ou de semblables divertissements ; les couleurs et les chiffres de madame de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa petite-fille, qui était alors à marier.

 

La présence de la reine autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu’elle eût passé la première jeunesse ; elle aimait la grandeur, la magnificence et les plaisirs. Le roi l’avait épousée lorsqu’il était encore duc d’Orléans, et qu’il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la place du roi François premier, son père.

 

L’humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à régner ; il semblait qu’elle souffrît sans peine l’attachement du roi pour la duchesse de Valentinois, et elle n’en témoignait aucune jalousie ; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu’il était difficile de juger de ses sentiments, et la politique l’obligeait d’approcher cette duchesse de sa personne, afin d’en approcher aussi le roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il n’était pas amoureux : il demeurait tous les jours chez la reine à l’heure du cercle, où tout ce qu’il y avait de plus beau et de mieux fait, de l’un et de l’autre sexe, ne manquait pas de se trouver.

 

Jamais cour n’a eu tant de belles personnes et d’hommes admirablement bien faits ; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes…"  

 

Le lecteur instruit de l’Histoire sait que Henri II, ce prince "galant, bien fait et amoureux", qui "réussissait admirablement dans tous les exercices du corps", est mort accidentellement en 1559, lors d’un tournoi de chevalerie organisé à Paris, en l’hôtel des Tournelles. Blessé à l’oeil, Henri II, malgré les soins dispensés par l’illustre Ambroise Paré, décède à l’issue d’une longue agonie. Il venait d’avoir quarante ans. 

La lecture de La Princesse de Clèves est, ainsi informée, celle du roman de la jeunesse – ah ! les beaux jours de bonheur indicible – tragiquement ignorante de se jouer déjà à l’ombre de la mort qui vient.  C’est, dans le roman, M. de Clèves qui meurt avant Henri II. Puis Mme de Clèves tombe dans "une maladie de langueur, qui ne laissait guère d’espérance de sa vie". M. de Nemours enfin, qui aimait si follement Mme de Clèves, se déprend : "des années entières s’étant passées, le temps et l’absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion". O saisons, o châteaux, j’ai fait la magique étude du Bonheur, que nul n’élude, et puis j’ai oublié.  

De l’incipit à l’excipit de La Princesse de Clèves, on passe du conte de fées à la leçon des ténèbres. Sigmund Freud, dans Malaise dans la civilisation (1929), montre qu’on assiste ainsi au triomphe du principe de réalité sur le principe de plaisir. Une leçon certes dérangeante pour un siècle hédoniste, épris de jeunesse éternelle.

A lire et à télécharger : texte complet de La Princesse de Clèves.

 

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