A propos de la famille Calages – Une lettre de Françoise de Plos, ou le voyage d’hiver

Après avoir publié en 1660 Judith ou la délivrance de Béthulie, Marie de Calages meurt en 1661 à Mirepoix, des suites de ses dernières couches. Henri de Calages, son époux, receveur de la gabelle à Mirepoix, reste en charge de ses deux fils survivants. En 1665, il épouse en secondes noces Françoise de Plos,  jeune femme originaire de Revel, veuve de Charles Lagarde, soeur de Jean Plos, receveur de la gabelle à Limoux. Six enfants naîtront de ce second mariage. Henri de Calages meurt à Mirepoix en 1680. Datée du 13 février 1684, la lettre reproduite ci-dessous montre qu’après la mort de son époux, Françoise du Plos se trouve dans une situation difficile. Henri de Calages a laissé derrière lui des "afferes andesordre". Françoise du Plos s’adresse à son frère Jean Plos pour lui demander "secour". L’orthographe de la lettre est naïve. Du vivant de son mari, Françoise de Plos n’écrivait pas. On remarquera ici le chemin parcouru en l’espace de quatre ans.  

 

A Monsieur
Monsieur plos reseueur
des gabeles
       alimoux

  

A mirepoiex ce 13 fevrier 1684






Monfrere 

si ie ne vous ai pount ecrit depuis
longtans ce que ie vous croies a mon[t]p[elli]er
mes ie appris par monsieur chevalier
que vous netes pas encore
parti si ce netoit le mauves tans quil
afet et unne fluction que margotton
a sur les nieux depouis dix ou douse
iours qui lanpesche de voir ansorte
quele ne sauret sortir ie naurois pas
manque daler paser le carneuval
avec vous comme ie la vois cerita
(??) mes iespere me changer
alimoux avec ma famille insesament
set a dire des que ma fille se portera
mieux ie voudres bien que vous me 
mandassiez si ie trouveres quelque
chese dans sete meson que ie doies aller
afin que ie nanporte des lis que se
quil manfot pour un cepandant parce
que les chertes [= charettes] ne sauret aller acose
des mechans chemins et mon chagrin
sera quand ie sere alimoux et que
vous ni seres pas et que mes
afferes seront touiours andesordre
par ce que votre secour me for nesesaire
ie vous anvei si iont la copie dunne
lettre que mr martin ma ecrit
le 5 du moies paser par laquele il
memarque avoier trouve un billet
de fu mr Calages mes comme il dit
quil panse qur mr calages loui a
paie sete soume et que ie ne pouint
trouve parmi mes papiers aucun billet
du sieur Courcel de faniaux ie cre que
set unne negliganse du fu mr calages
de navoier pas songe a ritirer son
billet qui ie qua aparamant il ut paie

parce que mr martin lui-même dans sa lettre
neamoins il napas lese que de manvoier
ihier demander sete soume comme vous le
voies par son billet si jont ce pour quoi
 ie vous prie de luoi ecrire ace suget
afin quil ne me chagrine pount la dessus
vous saures comme meusier souet (?= ilea
narbonne pour ce remetre pour ce fere
relaxer a ce que lon ma dit set on fripioun
qui dit partout qui’l antan mieus les aferes
que sus qui loun fet metre anprison
et quil lur donnera plus daferes quil
ne panse cepandan ie vous prie de me 
conserver touiours votre amitie              

ie souis 

                                                   monfrere votre tres houmble
                                                   et tres obisante servante
                                                                Françondeplos 

souvenes vous
de vous de ses papiers
que ie vous anvoies
aparis il y a anviron
quatre moies parce que ce sont
les contes en original

                                                        ie vous prie dasurer ma sour
                                                        de mon tresumble respet 1)Fonds Calages, Archives départementales de l’Aude. Document déchiffré et restranscrit par Martine Rouche et Claudine L’Hôte-Azéma.

 

Emportée par le mouvement de son coeur, Françoise de Plos, dans cette lettre touchante, dit successivement à son frère tout ce qui lui cause du "chagrin". On devine qu’elle s’adresse à un être qui la comprend, avec qui elle partage le souvenir des belles journées du "carneuval" de Limoux 2)Cf. pour le pittoresque : 25 septembre 1660 – Une ordonnance du sénéchal de la ville fait interdire les danses lubriques, déshonnêtes, scandaleuses, et lascives qui se déroulent en période de Carnaval, qui a veillé, comme on sait 3)Cf. La dormeuse blogue : A propos de Marie de Calages – Une lettre curieuse, sur son mariage, qui la reçoit avec ses enfants, et qui constitue aujourd’hui son unique soutien.

De façon toute naturelle et sincère, Françoise de Plos évoque d’abord ses chagrins de femme et de mère, "unne fluction que margotton a sur les nieux depouis dix ou douse iours qui lanpesche de voir ansorte quele ne sauret sortir", "le mauves tans quil afet" et qui l’a empêchée de se rendre à Limoux au temps du "carneuval", sa nostalgie du bonheur familial : "mes iespere me changer alimoux avec ma famille insesament". Elle évoque également les soucis d’ordre pratique propres à une femme chargée d’enfants qui s’avise, au coeur de l’hiver, de voyager en "cherte" (charrette), sur de "mechans chemins", de Mirepoix à Limoux, et qui s’inquiète de savoir si elle doit emporter aussi des "cheses" et des "lis" (lits). 

Françoise de Plos a l’orthographe naïve mais la plume belle, inspirée par l’élan de son coeur.  Au bout du voyage de Limoux, qui sera dans la "cherte" comme la traversée de l’hiver, il n’y aura que le "chagrin" de l’absence, Jean de Plos, appelé par ses affaires, ayant quitté Limoux pour se rendre à Montpellier. "Mon chagrin sera quand ie sere alimoux et que vous ni seres pas", dit Françoise de Plos avec des accents raciniens. Le futur dont use ici Françoise de Plos exprime, au-delà du chassé-croisé des jours prochains, l’angoisse du soutien qui se dérobe, et, après la mort d’Henri de Calages, la peur d’un avenir dans lequel Jean Plos ne serait plus, la laissant ainsi seule, sans "secour". Là, cruellement, se situe le tournant de la lettre. 

Françoise de Plos raconte ensuite tout à trac le désordre des "afferes" de "fu mr Calages", les créanciers qui viennent réclamer le paiement de "soumes" impayées, ou bien celui de soumes  déjà payées, que "fu mr Calages navoit pas songe a ritirer son billet qui ie qua aparamant il ut paie". Elle raconte aussi le "fripioun" qui rôde autour d’elle, flairant le pigeon, et "qui dit partout qui’l antan mieus les aferes que sus qui loun fet metre anprison". Françoise de Plos use là d’une syntaxe de plus en plus désordonnée qui traduit son sentiment d’impuissance, par là son profond désarroi. 

Cette lettre de Françoise de Plos illustre de façon très vivante les difficultés matérielles et morales qui attendent nombre de femmes du XVIIe siècle, après le décès de leur époux.  Outre huit enfants de deux lits, dont Françoise de Plos s’est occupée sans faire de différences, Henri de Calages laisse derrière lui des affaires embrouillées, dont des dettes, et peu de biens. Françoise de Plos tente de faire face. Sa condition de femme, son manque de formation la désignent à l’attention des signataires indélicats, voire des escrocs. Françoise de Plos, comme tant d’autres, se doit d’en appeler à l’autorité d’un homme, en l’occurrence son frère. 

La lettre révèle surtout l’attachante personnalité d’une femme courageuse, sensible, aimante, qui, malgré le deuil, les difficultés de la vie, porte encore des rêves de petits bonheurs innocents, charger la charrette de lits et de chaises, aller ainsi de Mirepoix à Limoux, passer quelques jours chez les siens, assister au carnaval… Une femme simple. Cette simplicité me touche profondément.  

 

 

Stefano di Giovanni, dit Sassetta, Le voyage des rois mages, circa 1432-1436

 

 

 

Notes   [ + ]

1. Fonds Calages, Archives départementales de l’Aude. Document déchiffré et restranscrit par Martine Rouche et Claudine L’Hôte-Azéma.
2. Cf. pour le pittoresque : 25 septembre 1660 – Une ordonnance du sénéchal de la ville fait interdire les danses lubriques, déshonnêtes, scandaleuses, et lascives qui se déroulent en période de Carnaval
3. Cf. La dormeuse blogue : A propos de Marie de Calages – Une lettre curieuse

5 réflexions sur « A propos de la famille Calages – Une lettre de Françoise de Plos, ou le voyage d’hiver »

  1. Martine Rouche

    Merveille. Voilà tout. Ton commentaire est une merveille parce que tu touches au coeur de la lettre, tu comprends et, quelque part, sauf si je fais erreur, tu as de l’amitié pour Françoise de Plos, comme Claudine et moi en avons. Ces lettres qui nous attendent dans les cartons d’archives, écrites il y a plus de trois cents ans, sont émouvantes. Elles ne nous étaient pas destinées, pourtant nous avons en quelque sorte la permission de nous introduire dans ces vies disparues. Comme tu le dis si bien, Françoise de Plos nous fait peine, on la sent en proie à tant de soucis ! Nous savons aussi, par d’autres lettres, que la petite Marguerite, ou Margotton, devait avoir de nombreux problèmes de santé et qu’elle dut même être placée à l’hospice de Limoux, justement. Et, comme tu le soulignes, Françoise de Plos eut à élever huit enfants, dont deux du premier lit de son époux. Mais, juste récompense pour elle, nous avons une lettre de l’un de ces deux fils du premier lit, qui exprime on ne peut plus clairement la reconnaissance qu’il éprouve à l’égard de la deuxième épouse de son père pour les soins qu’elle leur a prodigués. En retour, il prend le plus grand soin de ses demi-frères et soeurs. Merci de t’associer si sincèrement et si joliment à notre quête ! Nous te sommes reconnaissantes !

  2. La dormeuse Auteur de l’article

    Complément d’information, transmis par Martine Rouche :

    « Ages des huit enfants Calages en 1684 :
    Pierre Pol, 27
    Henry Alphonce , 25

    Jean, 18
    Marie, 16
    Jean François, 14
    Marguerite, 13
    Pierre, 10
    Louis, 8

    On comprend d’autant mieux sa détresse ! »

  3. La dormeuse Auteur de l’article

    Message de Martine Rouche, le 29 décembre :

    « Dans un relevé du fonds Calages de Carcassonne, j’ai retrouvé la date de baptême de Françoise de Plos : le 8 août 1644, parrain Bernard Plos (dont je ne sais rien), marraine Françoise Ferrière. Nostre Françou n’avait que quarante ans quand elle rédigea cette lettre qui nous touche tant … »

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