Pierre papier ciseaux – Texte ebook reader

 

Ci-dessus : Hommage rendu dans l'émission de TV Un livre, un jour au Traité de Cocotologie de Miguel de Unamuno (1864-1936) ; source : document INA

 

La gigantomachie qui se livre aujourd'hui à propos de la numérisation du livre m'inspire de plus en plus de perplexité (irritée), et il me vient ce genre de pensées que Nietzsche nomme unzeitige, intempestives, et que d'aucuns pourraient qualifier de mauvaises pensées ! 

La numérisation des grands textes m'est apparue d'emblée comme une avancée prodigieuse dans l'histoire de l'humanité, plus importante à mes yeux que la nouvelle du On a marché sur la lune !  Il y a vingt ans déjà que j'ai commencé à lire sur écran, tous les jours, des textes numérisés – en français, en anglais, en latin, en grec ancien. Je travaillais en ce temps-là à ma thèse, j'avais besoin de toutes sortes d'ouvrages qui ne courent pas les rues, et, compte tenu de l'activité professionnelle que j'exerçais en province, je n'avais pas la liberté de fréquenter la BnF à Paris. C'est alors que j'ai découvert, par exemple, les ressources de la Perseus Digital Library (Tufts University, Massachusetts). Dédiée à l'antiquité gréco-romaine, la Perseus, comme on dit familièrement, met à la disposition des lecteurs du monde entier depuis 1987 la plupart des textes des grands Anciens, en version originale et en traduction anglaise, ainsi qu'une superbe collection iconographique.  

 

 

Homère, Iliade, I, 1-10

 

C'est alors également que j'ai commencé de fréquenter Les classiques des sciences sociales (Université du Quebec à Chicoutimi), l'ABU, (Association des Bibliophiles Universels, hébergée par le CNAM, ou Conservatoire National des Arts et Métiers) et peu à peu bien d'autres sites pionniers, dont le très actif Ebooks libres et gratuits. Le nom de ce dernier vaut tout un programme. Il s'agit de la diffusion de livres libres de droits, à titre gratuit. Le travail de numérisation est assuré chaque fois par des bénévoles. 

 

 

Henri Bergson, La pensée et le mouvant, 1903-1923, dans la version numérisée téléchargeable sur le site des Classiques des sciences sociales (et sciences humaines).

 

 

 

Au-delà des nécessités de la thèse, "thèse et foutaise", disent les esprits chagrins, j'ai acquis alors la bonne habitude d'exploiter les ressources du texte online, qui a pour lui d'être disponible partout, tout de suite, dès l'instant qu'on dispose d'une connexion Internet.

 

Je suis certes depuis toujours une lectrice passionnée. Je me souviens du temps lointain déjà où, avant de partir à la campagne pour les vacances d'été, je remplissais en soupirant une ou deux cantines de bouquins, sachant par expérience qu'on n'emporte jamais les livres qu'il faut, car le besoin, le désir, d'un livre vient avec la disposition du moment, et qui sait par avance la disposition du moment à venir ?

Je ne regrette pas le temps des cantines. J'ai remplacé les cantines par l'ordinateur portable, et ajouté à ce dernier, pour plus de mobilité dans la lecture, tour à tour diverses petites machines depuis l'année 2000 : agendas électroniques ou ordinateurs de poche (Palm, Pocket PC, Zaurus), smartphone (Nokia 6630), iPod Touch, téléphone portable (Blackberry), et dernièrement le Sony  Reader Touch Edition.

En 2000, tandis qu'on commence à user du mot ebook pour désigner des livres numérisés, je tombe par hasard sur les trois pubs (géniales) reproduites ci-dessous, et j'achète illico mon premier Palm ! 

Emballée de pouvoir user d'une bibliothèque toute entière dans une petite machine de 100 grammes, je commets une suite d'articles relatifs à la lecture numérique, dans le cadre de ma collaboration au site PDACool, dédié aux Palm users. Seuls les Palmaniaques en effet s'intéressent alors aux ebooks. Ceux-ci, dans le même temps, demeurent aux yeux de l'opinion des OINI, des Objets Informatiques Non Identifiés.  

 

 

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Certes, l'écran des ordinateurs de poche est petit (320×480 px). L'oeil toutefois s'habitue vite, et même une petite résolution d'écran ne tarde pas à lui devenir familière et tout bonnement agréable. L'affichage, sur les premières machines, se faisait en noir et blanc ; puis la couleur est venue, et avec elle le charme des illustrations en couleur. Il me semble malgré tout que l'essentiel n'est pas là. Qu'importe le flacon, ici la résolution d'écran, l'affichage en noir et blanc ou en couleur, etc., pourvu qu'on ait l'ivresse : le texte ! Tel est du moins mon sentiment, après dix ans de lecture de ebooks sur des readers miniaturisés.  

 

Ci-dessus : Palm TX (320×480 px).

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Blackberry Curve (320×240 px) ; iPod Touch (480×640 px) ; Sony Reader Touch Edition (600×800 px).

 

J'utilise aujourd'hui un Sony Reader Touch Edition, qui conserve l'affichage en noir et blanc, mais présente une résolution plus grande : 600×800 px. Je ne lui trouve pas une lisibilité très supérieure à celle des machines plus petites. Compte tenu de sa taille, par ailleurs, il ne tient plus dans ma poche. Mais il me rend service, et à ce titre je l'apprécie autant que ses prédécesseurs. 

Je me borne la plupart du temps à télécharger des textes libres de droits, des classiques, mis gratuitement à la disposition des lecteurs. Lorsque je les télécharge à la Bnf, il ne s'agit pas de ebooks, mais de textes scannés à partir de l'édition originale et livrés tels quels. On parle de ebooks, lorsque l'édition originale a fait l'objet d'un traitement spécifique, qui a pour fin d'en adapter l'affichage à la résolution d'écran et autres contraintes des readers électroniques. Outre le site Ebooks libres et gratuits, modèle du genre, il existe nombre d'autres sites dédiés à la littérature française ou comportant une section réservée à cette dernière. Pour plus de renseignements, cf. ebouquin.fr : Où trouver des livres électroniques ?   

 

 

 

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Je ne suis pas réfractaire à l'offre payante. J'ai d'ailleurs acheté récemment L'Horizon, le dernier roman de Patrick Modiano, dans sa version numérisée. Pour le lire tout de suite, parce que, dans ma petite ville, je n'ai pu me procurer la version papier.

 

Mais, aujourd'hui du moins, je trouve la diffusion commerciale des ebooks insatisfaisante. Primo, ils sont trop chers, aussi chers parfois que le livre papier. Secundo, ils sont assortis de DRM (Digital Rights Management : droits de gestion numérique), comme naguère les CD audio. Tertio, l'offre, en français, demeure ridiculement pauvre. Quarto, l'édition manque de soin ou pèche carrément dans l'affichage des caractères accentués, le respect des règles de mise en page, voire dans l'orthographe elle-même ! 

 

Ci-dessus : je relis Le Grand Meaulnes sur mon Blackberry. Ça commence mal ! Le nom de Meaulnes se trouve directement estropié. Et il ne s'agit pas d'une coquille unique ; la même faute se reproduit tout au long du livre. J'ai déjà signalé à Mobipocket, l'éditeur de ce ebook bâclé, diverses fautes du même genre : pas de réponse ; pas de correction non plus !

 

Quand j'achète un livre papier, je dispose désormais d'un objet dont je puis user par la suite comme je l'entends, par exemple le prêter à autrui, ou bien en arracher une à une toutes les pages pour emballer les oeufs ou bien pour faire des cocottes en papier. L'objet au demeurant est beau et solide, ou du moins il l'était naguère, du temps où le papier était de chiffon et on le cousait encore, car aujourd'hui le livre collé se lâche dès qu'on l'ouvre trop fort et il devient de la sorte, horresco referens, un produit jetable.

Quand j'achète un ebook, je dispose seulement d'un produit virtuel, dangereusement volatil, puisqu'il suffit d'un crash du disque dur de mon ordinateur ou de mon reader électronique, ou encore d'une défaillance impromptue du CD-ROM sur lequel j'ai gravé ma bibliothèque, et pfft ! plus rien, il ne me reste que mes yeux pour pleurer.

Ce produit-là, lorsqu'il s'agit d'un ebook commercial, je ne peux le prêter à personne, car assorti de DRM, il nécessite la vérification d'une signature numérique propre à la machine – la mienne bien sûr – sur laquelle seulement il a autorisation d'être lu.

N'y a-t-il pas là quelque chose qui blesse la vocation de toute littérature, son partage essentiel : "La littérature est une amitié", dit en quelques mots magnifiques, Ghislain Sartoris, traducteur d'Ezra Pound. Heureusement qu'on a encore le droit de partager verbalement avec ses amis, verba volant, l'amitié du dernier ebook qu'on vient de lire ! et pourquoi pas de leur en réciter une page apprise par coeur ! Comme font les hommes-livres dans Fahrenheit 451, le roman de Ray Bradbury, puis le film de François Truffaut !         

 

 

Ci-dessus : François Truffaut, Fahrenheit 451, film réalisé en 1966 (déjà !) d'après le roman de Ray Bradbury, extrait de la scène finale, où l'on voit les hommes-livres répéter dans la forêt le livre dont ils sont devenus la mémoire vivante.

 

Quand j'achète un livre papier, je paie le travail de l'auteur, celui de l'éditeur, celui du diffuseur et celui du libraire. Il m'arrive de trouver ce prix excessif quand le travail, à une étape ou un autre, fait manifestement défaut. Trop de livres, par exemple, émaillés de fautes d'orthographe grossières, n'ont pas bénéficié de l'étape correction. Trop de livres, de façon plus générale, ne valent pas leur prix, eu égard à la médiocre qualité de leur fabrication ou à celle de leur propos, sachant en outre qu'ils finiront six mois plus tard au pilon. Je ne conteste jamais en revanche le prix d'un livre digne de ce nom, i. e. solide et, avant tout, doué d'une substance quelconque, mais d'une substance quand même !

Quand j'achète maintenant un ebook commercial, produit dérivé du travail d'édition déjà réalisé en amont (on l'espère !) pour l'édition papier, produit en outre non grevé par le coût du stock ni par celui de la diffusion, je trouve scandaleux qu'on me le vende si cher, si ce n'est au prix du livre papier ! En l'état actuel des choses, je n'envisage pas de contribuer au financement de cette extravagante tirelire !  

Je suis déçue de constater qu'en réponse à la crise actuelle de la lecture, les grandes maisons d'édition françaises ne trouvent à déployer qu'une politique de marchands de savonnettes, – des savonnettes hérissées de DRM ! Ainsi, pour lire sur mon ordinateur ou bien sur mon Sony Reader la version numérisée de L'Horizon de Patrick Modiano, qui m'a coûté 13, 20 € contre 16,50 € en version papier, j'ai dû préalablement installer sur l'ordinateur en question Adobe Digital Editions (19,1 Mo), programme nécessaire à la seule validation de la signature numérique qui m'autorise à ouvrir le fichier correspondant. J'exècre cet impedimentum !

 

Je déteste également que les éditeurs fassent disparaître la version à petit prix d'un classique lorsque, sous prétexte de renouveler l'illustration de ce dernier, ils sortent une nouvelle édition, plus chère bien sûr. J'ai ainsi cherché en vain l'édition de poche du Vent dans les Saules de Kenneth Grahame, avec les illustrations originales de Ernest H. Shepard, jusqu'au moment où j'ai découvert  que la disparition de cette édition de poche coïncidait avec le lancement de la BD éponyme, en 4 volumes, signée Michel Plessix "d'après le roman de Kenneth Grahame". Je n'ai rien contre cette BD, qui est charmante, mais je m'élève contre cette stratégie malhonnête qui consiste à organiser la disparition de l'édition plus ancienne, fidèle à l'édition originale, bon marché, au profit d'une adaptation plus chère, dont la promotion matraquée tend à faire oublier dans la mémoire collective l'existence même de la version originale.

 

Ci-dessus : Edouard H. Shepard, Ratty et Mole, illustration originale pour Le Vent dans les Saules.
Cf. La dormeuse : Kenneth Grahame – Le Vent dans les Saules

Il n'avait encore jamais vu de rivière. Il ne connaissait pas cette sorte d'animal au corps bien plein, lisse, serpentin, qui va à la chasse dans un bruit de rire étouffé… 

 

Je voulais le texte de Kenneth Grahame : j'ai fini par trouver une édition dite "pour la jeunesse", ornée d'illustrations nouvelles, très moches à mon goût, en tout cas moins fines que celles de Ernest H. Shepard ; effet de ce vice impuni, la lecture, je m'apprêtais à acheter malgré tout cette édition chèrement enrichie d'une illustration bêtifiante, quand, las ! je me suis aperçu que, dès la page 2, il manquait du texte : on avait supprimé les descriptions ! "C'est pour faciliter la lecture", m'a dit benoîtement le libraire. Adieu ! Je suis partie en courant.

Ce paternalisme des libraires et plus généralement des institutionnels de la culture me choque. A un journaliste qui lui demandait récemment pourquoi la BnF a pris tellement de retard dans la numérisation des livres et pourquoi il faudrait s'opposer à la numérisation des livres de la BnF par Google, Jean-Noël Jeanneney, par exemple, président de la BnF jusqu'en 2007 et promoteur de la bibliothèque numérique européenne Europeana, répond que Google a le tort de numériser "en vrac", alors que la BnF prend le temps de réfléchir à la "cohérence" de l'offre qu'elle propose, partant, qu'elle se préoccupe aujourd'hui de "hiérarchiser" ses millions de documents et ouvrages en fonction de l'intérêt que ceux-ci peuvent bien présenter, suppose-t-on, pour les lecteurs potentiels. Les dits lecteurs, sinon, "s'y perdraient".

Ma réaction : 1. Lente festinans… Je peux encore attendre la numérisation de tel ou tel ouvrage rare de Frédéric Soulié ! (Heureusement, j'en ai déjà trouvé plusieurs chez Google) ; 2. Mais, lâche-moi ! Pardon d'user ici d'une expression triviale, mais quand je vois qu'on tient le lecteur pour un benêt, un incapable, au point qu'on prétend savoir à sa place ce qui sera intéressant pour lui, en somme ce qui fera son bonheur, je suis en colère. Je n'ai jamais demandé que l'on fasse ainsi mon bonheur. Je me méfie de ceux qui prétendent "l'organiser", même si, comme dans le cas présent, ils arguent de leurs bonnes intentions. Les lecteurs contemporains, en tout cas, ne méritent pas qu'on les traite de cette façon misérabiliste.

La curiosité de chacun d'entre nous porte en soi de façon heureuse le possible de la sérendipité. On désigne sous ce nom, étrangement forgé par Horace Walpole à partir des Voyages et aventures des trois princes de Serendip, conte de style oriental publié par l'écrivain en 1722 1)L'ouvrage d'Horace Walpole est inspiré du Peregrinaggio di tre giovanni figlivoli del re di Sarendippo de Cristoforo Armeno, publié à Venise en 1557, traduit en 1776 par le chevalier de Mailly, disponible sur le site de la Bnf : Histoire du prince Soly, surnommé Prénaty, et de la princesse fêlée / Pajon. Le voyage et les aventures des trois princes de Serendip, "l'effet de tomber par hasard sur quelque chose qui nous aide dans une tâche ou un problème en cherchant quelque chose de totalement indépendant" 2)Wikipedia : Sérendipité. "Sérendipité, un mot qui dit beaucoup", observe Horace Walpole, qui l'utilise dans ses lettres et fournit à ce propos l'exemple suivant : "Beaucoup de découvertes sont faites par des gens qui étaient à la chasse de quelque chose de très différent. Je ne suis pas totalement sûr si l'art de faire de l'or ou la vie éternelle sont inventés – mais combien de découvertes nobles ont été déjà mises en lumière parce qu'on cherchait ces moyens miraculeux !" Outre qu'elle est une "amitié", la littérature est, comme on parle d'invitation au voyage,  "la-bas, au pays qui te ressemble", invitation à la sérendipité.

Encore faut-il que le désir de lire puisse aller son chemin sans balises pseudo-pédagogiques ni minables embûches. Encore faut-il tout simplement qu'il ne se heurte pas chez les libraires traditionnels au refus de diffuser les ouvrages produits par de petits éditeurs, ou, pis encore, à la désertification du stock. Deux exemples :

1. Envoyé par courrier électronique, le Bulletin Nerval m'annonce en 2007 la publication de L'Hirondelle et le Corbeau, ouvrage qui recueille pour la première fois la très belle correspondance échangée dans les années 1840 par Gérard de Nerval et Théophile Gautier.  L'ouvrage est une réalisation des éditions Plein Chant. Je ne connais pas cet éditeur ; le livre n'apparaît par ailleurs sur aucun catalogue des grandes librairies online. Après une recherche compliquée, je dispose enfin d'un maigre renseignement : Plein Chant est le nom d'un atelier d'impression-édition, installé, près de Bordeaux, dans un petit village de Charente. Un peu plus tard, de passage à Bordeaux, je me rends chez Mollat, la grande librairie de la ville – une institution -, où je me crois assurée de trouver mon livre, un livre essentiel, produit de surcroît par un éditeur "régional". Bernique ! Le libraire m'explique fort poliment qu'il ne diffuse pas les livres de Plein Chant car ceux-ci ne correspondent pas à son critère, qui est ici le seuil minimum de tirage : le coût du stock serait, sinon, supérieur au bénéfice escompté. Economiquement juste, en-deça ; littérairement injuste, i. e. essentiellement injuste, au-delà !

Je me suis procuré, non sans peine, le numéro de téléphone de Plein Chant, j'ai téléphoné à l'éditeur, qui oeuvre solitairement ! et j'ai obtenu enfin le livre désiré. Il y faut ici de l'opiniâtreté. Nous en sommes convenus avec l'éditeur, un passionné, qui ne désespère pas, mais juge que le destin de certains livres n'est pas de rivaliser avec celui des savonnettes.

Concernant L'Hirondelle et le Corbeau heureusement, j'ai pu constater qu'en 2010, on le trouve sur Internet chez certains libraires spécialisés.          

2. Cette année, toujours fidèle à ma passion de Nerval, je me rends à Toulouse chez Ombres Blanches, la grande librairie de la ville – une institution bis repetita -, et je me dirige vers le rayon Nerval afin voir s'il comporte de nouveaux ouvrages critiques ou bien d'autres ouvrages, plus anciens, qui me font défaut. Ombres Blanches est une librairie universitaire, donc supposément une librairie de fonds. Surprise ! Le rayon est quasi vide. Il n'en reste plus que deux ou trois ouvrages, qui s'écroulent faute d'appui. Décontenancée, mais pas encore battue, je tente de trouver au rayon Baudelaire le Baudelaire en passant de Didier Blonde, un très joli livre, dédié aux aux différents domiciles parisiens du poète et au génie du lieu, tel que l'entend ce dernier. Le livre date de 2003. Je ne le trouve pas davantage, dans un rayon également déserté. J'ai fini par comprendre au fil des rayons qu'en matière de critique littéraire, la librairie ne fournit plus désormais qu'aux besoins du programme de l'agrégation.

 

Même genre de constat au rayon philosophie : Ombres Blanches est partenaire de la formation Erasmus Mundus EuroPhilosophie ; je cherche donc en confiance un titre quelconque de Leszek Kołakowski, célèbre philosophe polonais, penseur de la fin de l'histoire communiste, dont l'oeuvre a été couronnée en 1980 par le prix de l'essai Charles Veillon. Hélas ! Leszek Kołakowski est absent du rayon Philosophie, par ailleurs inconnu du responsable du rayon. Celui-ci, navré, constate sur son ordinateur que Leszek Kołakowski existe bel et bien, qu'il a écrit de nombreux ouvrages et que la plupart d'entre eux ont été traduits en français. Que dire… ? 

Quant à moi, sur Internet, j'ai dès le lendemain trouvé sans peine les livres vainement recherchés à Toulouse. A noter qu'Ombres Blanches à Toulouse est avec Le Furet du Nord à Lille l'une des deux plus grandes librairies de France.  

Je ne m'étends pas ici davantage sur les raisons pour lesquelles la partie de bras de fer qui se joue entre Google et les éditeurs & libraires français m'inspire des pensées intempestives, sinon de mauvaises pensées. J'y assiste en me souciant surtout de continuer à lire et à lire encore, par tous les moyens aujourd'hui disponibles. On peut y voir une stratégie du sauve-qui-peut, ou une variante post-moderne du système D, ou encore une figure de la tour d'ivoire. C'est ainsi.   

Suave, mari magno turbantibus aequora ventis, e terra magnum alterius spectare laborem ; non quia vexari quemquamst jucunda voluptas, sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest. Suave etiam belli certamina magna tueri per campos instructa tua sine parte pericli ; sed nihil dulcius est bene quam munita tenere edita doctrina sapientum templa serena… 3)Lucrèce, De rerum natura, II, 1-8

Il est doux, lorsque les eaux de la haute mer tourbillonnent sous l'effet de vents violents, d'assister depuis la terre aux pénibles manoeuvres d'autrui ; non qu'on trouve plaisir aux malheurs des autres, mais parce qu'il est doux de mesurer les maux auxquels on échappe soi-même. Il est doux également de considérer les grande batailles qui se livrent sur le théâtre de la guerre, sans qu'on ait à craindre pour soi. Mais rien n'est plus doux que de conserver la position des sages, de s'en tenir aux templa serena…     

Comme tout le monde, j'aime et je continue d'aimer par-dessus tout le livre papier. Surtout quand, fait de beau papier, paré de beaux caractères, il flatte l'oeil et la main. La maison, on s'en doute, est pleine de livres.

Mais comme tous ceux qui lisent  beaucoup, j'ajoute aux livres papier les ebooks et les textes numérisés. Je cumule, en somme, et je ne voudrais certes pas revenir en arrière. 

Le parcours de lecture que je décris ici demeure un peu singulier. Je suppose malgré tout que d'autres passionnés s'y retrouveront.  On aura deviné que selon moi, les templa serena, ce sont les livres, i. e. essentialiter les textes, les beaux, les grands textes, d'abord. 

Notes   [ + ]

1. L'ouvrage d'Horace Walpole est inspiré du Peregrinaggio di tre giovanni figlivoli del re di Sarendippo de Cristoforo Armeno, publié à Venise en 1557, traduit en 1776 par le chevalier de Mailly, disponible sur le site de la Bnf : Histoire du prince Soly, surnommé Prénaty, et de la princesse fêlée / Pajon. Le voyage et les aventures des trois princes de Serendip
2. Wikipedia : Sérendipité
3. Lucrèce, De rerum natura, II, 1-8

1 réflexion sur « Pierre papier ciseaux – Texte ebook reader »

  1. Martine Rouche

    Souviens-toi : je t'ai envoyé il y a plus d'un an la copie d'un courrier que j'envoyais à une journaliste, pour lui exprimer ma très grande contrariété sur le fond d'un article qu'elle avait consacré à Mirepoix et son his toire. Tu m'avais répondu : Quelle mercuriale ! Je n'aimerais pas en être la destinataire !
    Je te retourne le compliment ! Je suis loin d'être à ta hauteur dans la lecture, toutes formes confondues, ou dans les recherches, mais je ne peux qu'applaudir ton discours. Je supporte mal, moi aussi, que quelqu'un soit en position de décider si ma recherche ou ma demande de prêt ( je parle des PIB) est légitime. En attendant, je me permets de me réjouir que l'université d'Harvard, par exemple, ait un jour acheté un énorme stock de livres français du XIXe siècle, et que Google Books les ait numérisés et mis librement et gratuitement à la disposition de tous.
    Bravo pour ton article !

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