1209-1309 – Un siècle intense au pied des Pyrénées (journée 1)

A l'initiative de Claudine Pailhès, conservateur en chef des archives départementales de l'Ariège, le centre universitaire de Foix accueillait ce week-end un colloque scientifique international dédié à "la Croisade contre les Albigeois et à ses suites, dans l'orbite du comte de Foix". Le colloque a rassemblé durant trois jours une pléiade de spécialistes du XIIIe siècle, venus de toute la France, mais aussi de Catalogne, d'Italie et des Pays-Bas. La matière a été si riche que je ne saurais ici en rendre compte sans rien oublier. Je tente seulement de partager une foule de notes prises à la volée.  Les actes du colloque seront publiés d'ici quelque temps.

 

Revenant sur le titre du colloque, Claudine Pailhès montre dans sa conférence inaugurale que le XIIIe siècle "au pied des Pyrénées" doit essentiellement son caractère "intense" à l'engagement historique de la puissante dynastie des comtes de Foix.

Par le jeu de la diplomatie et des alliances matrimoniales, les comtes de Foix ont su, à l'orée du XIIIe siècle, imposer leur règne au pied des Pyrénées, avec des avancées vers la Catalogne puisqu'en en épousant en 1208 Ermesende de Castelbon, Roger Bernard II hérite du Haut-Urgell et de la Cerdagne, ainsi que des vallées de Cabo, de Sant Juan et d'Andorre.

L'expansion de la maison de Foix se trouve stoppée en 1209 par le lancement de la Croisade contre les Albigeois. Roger Bernard, qui s'engage alors à la tête des armées languedociennes, perd bientôt Mirepoix et Laroque d'Olmes. Sommé de comparaître en 1215 au Concile du Latran, il doit s'y défendre de l'accusation d'hérésie, qui l'expose à la confiscation de son fief. Sa défense fait l'objet d'une recension magnifique par l'auteur anonyme de la Chanson de la Croisade 1)La dormeuse blogue : 3ème journée d’automne d’histoire locale – Chant d’amour, chant de guerre. Roger Bernard II sauve finalement son fief, mais il ne récupère ni Mirepoix ni le pays d'Olmes, devenus comme on sait "Terre du Maréchal". 

A noter que, bien qu'il se défende de l'accusation d'hérésie, Roger Bernard II est né et a grandi dans un pays et un milieu hérétiques. Il vit en tout cas entouré de femmes hérétiques, dont Filippa de Moncade, sa mère, et Esclarmonde, sa soeur. Mais il ne s'agit pas d'un homme pieux. Il est excommunié plusieurs fois pour faits de violence.

Mort en 1241, Roger Bernard II laisse à son successeur un fief préservé, mais déjà menacé par l'avancée du pouvoir royal, i. e. par la pression fiscale et judiciaire y afférentes, et demeuré fragile dans le bas-pays, à partir du Pas de la Barre et du Sabartès.

"Le chaînon du Plantaurel ferme la plaine de la basse Ariège et la zone de coteaux qui constituent la limite du sud toulousain. La rivière d’Ariège l’a percé au sud de Saint-Jean-de-Verges, offrant aux hommes de la plaine le seul accès vers la montagne: c’est le Pas de la Barre. Aujourd’hui encore, en arrivant par la « quatre voies », on est forcément frappé par cette trouée, qui fut naturelle et que la main de l’homme a élargie en tranchant dans la roche pour faire passer sa route. De l’autre côté du Pas, sentinelle et gardien immuable, se dresse le château de Foix dont on comprend aisément l’extraordinaire atout stratégique : nul ne pouvait accéder aux vallées sans passer à son pied". 2)Claudine Pailhès, Pays de Fois Haute Ariège, Regards sur un patrimoine

Successeurs de Roger Bernard II, Roger IV († 1265) et Roger Bernard III (1302) seront eux aussi des hommes impétueux et mèneront comme lui "une vie de défi". L'avènement de Gaston Ier en 1302 marque un changement dans l'histoire fuxéenne. Sans doute par indifférence, le nouveau comte cesse d'assurer la protection des hérétiques.

La puissance de la maison de Foix, entre 1209 et 1309 doit beaucoup à la stabilité de la dynastie, qui a bénéficié de règnes longs, et à l'intelligence politique des quatre comtes qui se sont succédé au cours du siècle. Tous ont su exercer un jeu diplomatique exceptionnel, proche du téméraire. Tous ont su échapper à l'accusation d'hérésie. Tous ont su aussi se soumettre lorsqu'il le fallait, par exemple renoncer à Mirepoix et à Laroque d'Olmes pour reprendre ensuite Pamiers et Saverdun. Roger IV, qui cultive la soumission apparente, n'apparaît pas à Montségur, mais continue d'offrir refuge aux hérétiques, de telle sorte qu'il sauve les bonshommes pour quelques années encore. Roger IV a su par ailleurs consolider l'intérieur de ses frontières en promulgant au Mas d'Azil, à Mazères et à la Bastide de Sérou des chartes de coutume, et grâce à la signature de divers accords, il a fait en sorte que l'ancienne fragilité du bas-pays se trouve finalement jugulée.

 

 

Vue projetée sur l'écran de l'amphithéâtre dans lequel se tenait le colloque. Il s'agit du fond d'écran de l'ordinateur à partir duquel les conférenciers projetaient leurs diapos. On reconnaît une scène du livre de chasse de Gaston Phoebus.

 

Carles Gascon Chopo, de l'université de Madrid, revient ensuite sur L'irruption des comtes de Foix sur le versant méridional à la fin du XIIe siècle, ses motivations et ses conséquences. Rappelant que le Sabartès constitue alors une région frontalière entre le comté de Foix et la Cerdagne,  Carles Gascon Chopo montre que l'irruption des comtes de Foix sur le versant méridional des Pyrénées participe du souci de consolider les marches du comté dans le bas-pays et aussi de se prémunir contre les visées de la monarchie catalano-aragonaise. Cette irruption des comtes de Foix suit, comme indiqué plus haut, du mariage de Roger Bernard II avec Ermesende de Castelbon, qui fait entrer dans la juridiction des comtes de Foix le Haut-Urgell, la Cerdagne et l'Andorre. Concernant le comté de Foix, le Haut-Urgell présente un intérêt hautement stratégique. Aujourd'hui encore, la Seu de Urgell constitue un important carrefour routier, puisqu'il s'agit d'un point de liaison entre la Route trans-pyrénéenne N 260, qui relie Port-Bou en Catalogne à Sabiñánigo en Aragon, la C14 qui vient de Reus-Tarragone en Catalogne, et la voie d'accès en Andorre (N 145), à ce jour la seule depuis le territoire espagnol.  

 

 

En même temps qu'il hérite de ces nouveaux territoires, Roger Bernard II hérite aussi du conflit de puissance qui oppose depuis la vicomté de Pere Ramón, arrière-grand-père d'Ermesende, la maison de Castelbon à l'évêché d'Urgell. Ce conflit revêt au XIIe siècle un caractère d'autant plus aigu que Arnaud de Castelbon († 1226), père d'Ermesende, a embrassé le parti cathare et que l'Inquisition l'a déclaré hérétique post mortem. Le corps de ce seigneur sera d'ailleurs, quarante ans plus tard, déterré et brûlé. Roger Bernard II en tout cas, lors de son mariage en 1208, s'assure en Haut-Urgell d'une sorte de zone tampon au sein de laquelle, loin des évêchés d'Urgell et de Carcassonne, l'hérésie qu'il protège peut trouver refuge de longues années encore.

 

 

La mainmise de Roger Bernard sur l'Andorre a par ailleurs comme conséquence lointaine la transmission de la co-principauté d'Andorre aux rois de France via l'alliance des comtes de Foix aux rois de Navarre en 1472, puis l'accession d'Henri III, roi de Navarre,  au trône de France, sous le nom d'Henri IV. Elle constitue ainsi un coup de maître dans l'ouverture du jeu pluriséculaire qui se conclura en 1659 par la définition de la frontière franco-espagnole, i. e. par la signature du traité des Pyrénées. 

 

 

Après avoir présenté, en quelques superbes clichés, ce qui reste des archives du château de Foix, aujourd'hui conservées à Paris, Ghislain Brunel, conservateur en chef des Archives nationales, traite d'Une captation de l'histoire méridionale par le roi de France. Observant qu'il s'agit là d'une captation oubliée, il indique que celle-ci est l'oeuvre de François de Camps, qui, sans que sa nomination eût jamais été confirmée par le pape, fut évêque de Pamiers après François d'Anglure de Bourlement, de 1685 à 1693. Protégé depuis sa jeunesse par Hyacinthe Serroni, dominicain devenu premier archevêque d'Albi et, entre autres multiples fonctions, intendant de la marine royale, François de Camps obtient pour prix de sa mission l'abbaye de Signy qu'il gardera jusqu'à sa mort. Les archives issues de la dite captation sont transmises au roi de France par l'intermédiaire d'Henri François d'Aguesseau, procureur général et garde des chartes du roi. 54 documents ont été ainsi prélevés. Ils occupent aux Archives nationales les caisses 26 à 45.

Conclusion d'une vieille affaire que la mainmise de Paris sur les archives du comté de Foix, observe Ghislain Brunel. L'affaire en question, dont les rois de France se sont souciés durant des siècles, est en effet celle de "l'Outre-Pyrénées" et plus spécialement celle de la résistance que les comtes de Foix ont opposée au pouvoir royal dans ces parages disputés. De façon significative, le chartier rapatrié à Paris comprend par exemple, datées du 28 février 1027, les lettres d’Ermengaud, comte d’Urgel, portant don à Aton, vicomte d’Albi et de Nîmes, de divers alleux sis au comté d’Urgel 3)Cf. Centre historique des Archives nationales, Série J, Trésor des chartes, Languedoc, Liste des chartes du comté de Foix. Il fonde relativement à Urgell le possible d'un droit français, alors même qu'à la fin du XIIIe siècle, Urgell a été intégré au royaume d'Aragon et de Majorque, et qui légitime lointainement le co-principat ultérieurement exercé sur l'Andorre à la fois par la France et par l'évêché d'Urgell.

 

 

Dominique Bidot-Germa, de l'université de Pau et des Pays de l'Adour, s'interroge sur la nature du processus qui aboutit à L'Union de Foix et du Béarn en 1290 autour de Roger Bernard III et de Gaston VII Moncade.

 

 

Après avoir épousé en 1267 Marguerite de Moncade, fille de Gaston VII, vicomte de Béarn, Roger Bernard III, en 1290, date de la mort de son beau-père, se trouve à même de parachever l'union de Foix et du Béarn.

Il s'agit là d'une union avec un pays qui n'abrite pas d'hérétiques, mais qui a connu une forte implication dans la Croisade. Gaston VI, père de Gaston VII, a été excommunié pour sa participation à la bataille de Muret. Il s'agit également d'une union qui rapproche le comté de Foix de la couronne d'Aragon, car la famille de Moncade, qui est catalane, entretient des liens étroits avec cette dernière.

Pourquoi Gaston VII, vicomte de Béarn, n'a-t-il pas développé une politique pangasconne ? questionne ici Dominique Bidot-Germa. En s'engageant dans la Croisade, Gaston VI honorait de fait la vassalité qui le liait au roi Pierre d'Aragon. Il meurt au service de ce même roi, lors du débarquement à Majorque. Gaston VII en 1229, date à laquelle il accède au trône vicomtal, demeure ainsi tout à la fois un seigneur catalano-aragonais et un seigneur occitan. Mais constatant bientôt que la puissance catalano-aragonaise faiblit et que celle des ducs de Guyenne, suppôts de l'Angleterre, s'accroît, il se préoccupe alors de ménager un jeu subtil de balance entre les deux puissances actuellement montantes, l'aquitaine et la capétienne. C'est en vertu de ce jeu de balance et suite à la révolte des seigneurs béarnais inquiets d'avoir à rendre hommage au roi de France, qu'il choisit d'unir sa maison à celle des comtes de Foix.

A Orthez, dont il fait sa capitale sans toutefois abandonner au nord de Barcelone son fief de Moncade, Gaston VII développe une première ébauche de structures étatiques. Il organise des baillages, met en place une procédure inquisitoriale et un notariat public. Cette structuration s'opère sur fond de pactisme, i. e. sur le principe du donnant-donnant : le seigneur assurant la paix et de la justice, ses sujets lui doivent obéissance.  

Marié à Mathe de Mathas, comtesse de Bigorre, Gaston VII, au chapitre de sa succession, n'a finalement que des filles. Soucieux d'assurer la pérennité de l'entité territoriale Béarn-Bigorre, il ménage là encore un subtil jeu de balance dans le choix de ses gendres. Constance, vicomtesse de Marsan et de Bigorre, épouse en 1260 Alphonse d'Aragon (mort trois jours après son mariage), puis la même année Henry de Cornouailles. Marguerite, vicomtesse de Béarn, épouse en 1252 Roger Bernard III, comte de Foix. L'annonce publique de ce mariage ne se fera toutefois qu'en 1267. Mathe épouse en 1260 Géraud VI, comte d'Armagnac. Guillelme épouse en 1291 Pierre d'Aragon.  

A sa mort, survenue en 1290, Gaston VII laisse par testament Béarn et Bigorre à sa fille aînée Constance. Morte en 1310 sans postérité, celle-ci lèguera Béarn et Bigorre à sa soeur Marguerite. En la personne de Roger Bernard III, comte de Foix, Gaston VII choisit un gendre de tempérament semblable au sien, hardi, batailleur, enclin aussi aux subtilités du jeu diplomatique.

Fort du soutien politique de son épouse, Roger Bernard III dès 1290 prend possession de la Bigorre par la force. Ce coup d'éclat marque le début d'un long conflit lignager et sororal. Il suscite en particulier de nombreux affrontements avec Bernard VI, comte d’Armagnac, fils de Géraud VI et de Mathe de Béarn, qui conteste à Roger Bernard III la possession de la Bigorre et du Béarn, et plus spécialement encore celle de la région de Rivière Basse et celle du Nord de l'Armagnac. Philippe le Bel, qui ne peut accepter cette instabilité, entreprend alors d'imposer "la paix des rois".  Tentant d'abord de privilégier les intérêts des Armagnac, il met un séquestre sur la Bigorre. Il opte ensuite pour l'apaisement par le mariage. Gaston Ier, fils de Roger Bernard III épouse en 1301 Jeanne d'Artois, princesse capétienne, fille de Philippe d'Artois et de Blanche de Bretagne. Le traité de Paix signé en 1303 entérine le séquestre mis sur la Bigorre. Marguerite de Moncade, veuve de Roger Bernard III, signe dans le même temps un accord avec Jacques II d'Aragon qui lui garantit le maintien de ses possessions à Moncade. Gaston Ier son fils, quant à lui, fait montre d'une intermittente fidélité au roi de France. Retardant toujours le moment de rendre hommage à ce souverain, il relance par exemple en 1308 la guerre contre son cousin Armagnac.

 

Marquée par deux épisodes de régence, celle de Marguerite de Moncade, de 1290 à 1302, puis celle de Jeanne d'Artois, de 1318 à 1324, l'histoire de la maison de Foix-Béarn demeure grevée par les dissensions familiales. Jeanne d'Artois, sur ordre de son fils Gaston II, est emprisonnée en 1329 à Foix, puis à Orthez, Lourdes et Carbonne, pendant 24 ans !  La période voit toutefois la naissance de la symbolique relative aux prétentions nouvelles affichées par les comtes de Foix-Béarn : c'est, dans le registre biblique, l'emblème des deux vaches qui tirent le char des Hébreux.

Revenant sur le titre de sa conférence, Dominique Bidot-Germa observe que l'union de Foix et du Béarn en 1290 autour de Roger Bernard III et de Gaston VII Moncade constitue un bouleversement qui parachève une évolution. Tous les souverains de l'époque se trouvent dans le même temps contestés. D'où l'effacement des vieilles titulatures politiques, la recherche d'alliances prestigieuses, et, en germe, le possible de la "petite couronne" dont jouira un peu plus tard Gaston Phoebus. 

 

 

Emmanuel Johans, de l'université du Mans, traite de l'épineux sujet que constitue Le conflit entre Foix et Armagnac sur la succession du Béarn, à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle. L'union de Foix et du Béarn en 1290, observe-t-il, ne va pas sans entraîner une guerre de succession longue et violente entre la maison d'Armagnac et celle de Foix-Béarn, alors même que celles-ci ont été, dans le passé, partenaires et alliées.

 

 

Carte de 1150. Source : Odejea.

 

A l'issue de la première guerre de Guyenne, un partage s'est opéré au Nord des Pyrénées, entre, à l'Ouest, le duché de Guyenne (pays de Bordeaux, Gascogne) contrôlé par l'Angleterre, et, à l'Est, le  comté de Toulouse. D'abord vassaux du comte de Toulouse, les comtes de Foix deviennent plus tard vassaux directs du roi de France. Les seigneurs gascons, quant à eux, se trouvent, selon le cas, vassaux des comtes de Toulouse et de Foix, ou bien vassaux des comtes de Guyenne, mais il faut les payer pour asseoir leur fidélité, et ils se révoltent de temps à autre, car ils se répugnent à l'hommage. 

La maison d'Armagnac et celle de Foix-Béarn s'affrontent à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle à propos de l'héritage de la Bigorre. Celui fait l'objet d'un différend initial entre Simon V de Montfort, comte de Leicester, gouverneur de Guyenne (fils de Simon IV de Montfort, le chef de la croisade contre les Albigeois) et Pétronille de Comminges, comtesse de Bigorre et vicomtesse de Marsan, mariée cinq fois, qui, durant les dernières années de sa vie, a confié à Simon V de Montfort le gouvernement de la Bigorre. A la mort de Pétronille de Comminges, Simon de Montfort prétend hériter de la Bigorre.

Pétronille de Comminges, quant à elle, a légué par testament le comté de Bigorre à Alix de Montfort, fille qu'elle a eue de son mariage avec Guy de Monfort (fils cadet de Simon IV de Montfort), et la vicomté de Marsan à Mathe de Matha, fille qu'elle a eue de Boson de Matha.

Alix de Montfort épouse en 1230 Jourdain Eschivat, seigneur de Chabanais ; à sa mort, elle lègue le comté de Bigorre à son fils Eschivat IV de Chabanais. Eschivat IV de Chabanais épouse en 1255 Mascarose II, comtesse d'Armagnac et de Fézensac. 

Mathe de Matha épouse entre 1245 et 1250 Gaston VII de Moncade, vicomte de Béarn, dont elle a quatre filles, Constance, Marguerite, Mathe, et Guillelme ; à sa mort, elle lègue le pays de Marsan à sa fille aînée Constance. Gaston VII soutient d'abord Eschivat IV de Chabanais Simon V de Montfort., puis Constance, l'aînée de ses quatre filles, contre Eschivat de Chabanais. Il voit dans le même temps paraître les ambitions des soeurs de Constance et de leurs maris respectifs. Roger Bernard III, comte de Foix, qui a épousé Marguerite, ne tarde pas à user de la force pour s'emparer du pays de Marsan. Héritier de Mascarose II, comtesse d'Armagnac et de Fézensac, Géraud VI, qui a épousé Mathe, ne tarde pas lui non plus à disputer le pays de Marsan et le comté de Bigorre au nom de son épouse. A la mort d'Eschivat IV, qui n'a pas eu d'enfants, c'est sa soeur Laure qui entre à son tour sur la liste des candidats à l'héritage. C'est également Vezian III, vicomte de Lomagne, cousin de Géraud VI, neveu de Mascarose II (épouse d'Eschivat IV de Chabanais). Etc. !

A noter que, dans le cadre de ce conflit, les comtes de Toulouse, qui ont d'abord soutenu Eschivat IV sontre Simon IV de Montfort, soutiennent ensuite Géraud IV contre Roger Bernard III, comte de Foix.

 

 

Signé en 1256 à l'initiative du roi d'Angleterre, un premier accord se conclut par le rappel de Simon IV de Montfort en Angleterre. Géraud VI conserve l'Armagnac ; Eschivat de Chabanais conserve Fezensac et épouse Agnès de Foix. Gaston VII conserve le territoire de Rivière Basse et la vicomté de Marsan. 

Suite à la mort de Raymond VII, comte de Toulouse, puis à l'avénement d'Alphonse de Poitiers, les maisons de Béarn-Armagnac-Foix font provisoirement cause commune contre le nouveau comte de Toulouse, qui incarne la puissance capétienne.

En 1260, les opérations de harcèlement reprennent de part et d'autre. Esquivat de Chabanais, avec l'aide de Gaston VII et le soutien tacite d'Alphonse de Poitiers, s'empare du Comminges. En 1266-1267, les combats se concentrent autour de Gimon et de Condom. 

Après la mort d'Alphonse de Poitiers, qui survient en 1271, la monarchie capétienne fait à son tour irruption dans le conflit méridional en prenant possession des terres raymondines. Géraud VI d'Armagnac, la même année, s'allie à Roger Bernard III de Foix pour attaquer Géraud de Cazaubon qui, refusant de lui rendre hommage, a remis son château de Sompuy (Mansepuy, commune de Mauvezin, Gers) et sa seigneurie au roi de France et sollicité la protection de ce dernier. Le sac du château de Sompuy justifie alors une intervention militaire royale. Géraud VI se soumet immédiatement. Roger Bernard III  résiste. Mais la prise de Foix en 1272 l'oblige finalement à la soumission. 

Face à l'affirmation de la puissance souveraine, tous les seigneurs irréductibles, comme Géraud VI d'Armagnac et Roger Bernard III de Foix, un à un se soumettent, optant, selon le cas, pour le roi d'Angleterre ou pour le roi de France. Gaston VII, en 1279, fait ainsi acte de soumission définitive au roi d'Angleterre. Géraud VI, lui aussi, prête finalement hommage au roi d'Angleterre.

En 1298, deux mariages princiers témoignent du virage politique qui s'opère dans la maison d'Armagnac. 

Bernard VI, fils de Géraud VI d'Armagnac, se remarie avec Cécile de Rodez, fille héritière d'Henri II, comte de Rodez, et de sa deuxième épouse, Mascarone de Comminges. Gaston d'Armagnac, autre fils de Géraud VI, épouse Valpurge de Rodez, soeur de Cécile de Rodez. Suite à ces deux mariages, la maison d'Armagnac-Rodez rend hommage à Philippe le Bel, de telle sorte qu'en 1302, Foix-Béarn et Armagnac-Rodez se trouvent désormais vassaux directs du roi de France.

Mariée successivement trois fois, Constance de Moncade, fille de Gaston VII, reste sans enfants. A sa mort, qui survient en 1310, la querelle qui oppose les Armagnac aux Foix concernant la succession de la Bigorre reprend momentanément. Un dernier arbitrage royal intervient en 1322. Il se conclut par le rattachement de la Bigorre au domaine royal.  

Le conflit entre Foix et Armagnac sur la succession du Béarn contribue à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe à la transformation du contexte politique dans le Midi. L'arrivée de la puissance royale marque la fin du règlement des problèmes "entre soi" et l'implantation du système capétien, qui rend désormais les seigneurs tributaires de la faveur royale. La compétition entre les Foix-Béarn et les Armagnac sera toutefois longtemps entretenue par la monarchie, remarque au passage Emmanuel Johans.

 

Ci-dessus : carte de 1343.

 

L'implantation du système capétien souffre cependant de faiblesses sur ses marches. Le roi de France contrôle-t-il effectivement la seigneurie de Mirepoix à l'époque de Jean de Lévis II ? Contrôle-t-il les zones à personnalité ibérique, telle que le royaume de Jaca, qui relève plus sûrement du contrôle du comte de Foix ? Demeuré hostile à l'alliance Foix-Béarn, tenté par l'alliance avec les Armagnac, le comté de Comminges, quant à lui, continue de se dérober à l'emprise capétienne et demeure, pour un temps encore, un territoire diversement disputé.   

 

 

Pere Benito y Monclus, de l'université de Lleida,  intitule Bruit de sabres la conférence qu'il consacre aux Répercussions directes ou indirectes de la croisade albigeoise dans la seigneurie catalane du XIIIe siècle

 

Intéressant la seigneurie catalane de Pierre Ier et induisant des changements dans le rapport que l'Eglise et l'Etat entretiennent au sein de la province de Tarragone, ces répercussions se traduisent par un renforcement des seigneuries ecclésiastiques.

En septembre 1202, lors de l'Assemblée de Cerbère, réunie à l'instigation des évêques de Tarragone et de Narbonne, Pierre Ier signe une garantie de protection et d'indépendance des seigneurs ecclésiastiques contre la justice des seigneurs laïcs. La signature d'une telle garantie entraîne pour la paysannerie une rapide dégradation de sa condition dans les seigneuries ecclésiastiques.

Le 11 décembre 1204, Pierre 1er obtient d'être couronné à Rome par le pape Innocent III. Il jure de défendre la foi catholique et reconnaît la suzeraineté pontificale. Il passe ainsi de l'exercice d'un règne autarcique à celui d'une vassalité romaine qui suscite le mécontentement de nombreux seigneurs catalans. 

Allié de Simon de Monfort dans le cadre de la croisade contre les Albigeois, il s'applique à renforcer en Catalogne le pouvoir de l'Eglise et à obtenir, y compris par des méthodes violentes, la soumission de ses propres vassaux. Il trouve la mort le 12 septembre 1213 au siège de Muret. De nombreux Cathares, par la suite, viennent chercher refuge en Catalogne.   

Lors de la promulgation de la Constitution de 1211, Pierre Ier confère aux seigneurs catalans le pouvoir de négocier les droits d'entrée et de permutation dans leur seigneurie. Il signe ainsi le premier texte administratif relatif à l'emphythéose, ou droit de quasi-propriété sur un bien donné à bail. L'existence de ce nouveau droit favorisera au cours du siècle l'installation de nombreuses familles juives, dont une partie venue de France.

 

 

Josep Serrano Daura, de l'université internationale de Catalogne, traite ici du Droit catalan au temps de la croisade contre les Albigeois.  Il le fait de façon si savante que j'ai renoncé à prendre des notes de façon suivie. J'attendrai la publication des actes du colloque pour tenter d'approfondir ma compréhension du sujet.

J'ai noté seulement quelques repères concernant l'histoire de la Catalogne médiévale et celle des différents modes du droit que la Catalogne perpétue ou expérimente, du VIIIe siècle au XIIIe siècle.

La Catalogne médiévale connaît successivement trois âges. L'âge de la "vieille Catalogne" se situe aux VIIIe et IXe siècles, La Catalogne s'étend alors de la Cerdagne jusqu'à Barcelone. L'âge de la "nouvelle Catalogne" va du Xe siècle au XIIe siècle. La Catalogne s'étend alors jusqu'à Tarragone. Le comté de Barcelone exerce une influence dominante et connaît un essor important. Le XIIIe siècle constitue un âge de consolidation et d'expansion. La Catalogne s'augmente du royaume de Majorque. L'administration, comme indiqué dans la conférence précédente par Pere Benito y Monclus, se dote pour la première fois de règles écrites. La mise en oeuvre du premier texte administratif relatif à l'empythéose inaugure l'avénement d'un jus commune qui, à partir du noyau embryonnaire fourni à l'échelle locale par l'usage, puis réitéré à l'échelle municipale par la coutume, reconduit finalement à la systématicité de l'antique droit romain.

 

 

François Bordes, conservateur en chef des Archives de Toulouse, évoque, Du premier au deuxième cartulaire municipal (1205-1295), les consuls de Toulouse et leurs privilèges.

Devenu comte de Toulouse de 1215 à sa mort en 1218, Simon de Montfort inaugure pour les consuls de Toulouse une période de difficultés qui iront croissant au cours du siècle. Devenue ville royale en 1270, Toulouse conserve ses consuls, mais, étroitement assujettis au pouvoir du roi, ceux-ci ont désormais bien du mal à préserver les libertés et les franchises d'antan.Exercice de la justice dans la ville, coutume, droit privé, élections consulaires font en tout cas l'objet d'une sévère remise en cause.

Les élections consulaires se déroulaient auparavant, i. e. à la grande époque raymondine, conformément à une périodicité annuelle, sans aucun établissement, sur la base de listes constituées et conformément au droit de facto.  

Durant l'occupation par Simon de Montfort, le consulat est organisé et confirmé par ce dernier. Les consuls doivent prêter serment à l'homme du roi de France. Simon de Montfort dispose ainsi de créatures "à sa main", mandatées pour "faire entrer l'argent", mais dénuées de tout autre pouvoir. A noter que dans l'équipe de consuls ainsi constituée, tous ont déjà exercé cette charge sous les anciens comtes. C'est ce seul et unique consulat qui s'exerce jusqu'en 1222.  

Après le retour de Raymond VI dans sa ville en 1217, Raymond VII, son fils, accorde pourtant aux Toulousains, en 1922, totale liberté d'élire leurs représentants aux élections consulaires. Il stipule également l'interdiction d'élire un fils ou un frére, l'obligation de parité numérique entre les consuls de la ville et leurs homologues du bourg, et, concernant les comtes de Toulouse, décrète que ceux-ci n'ont pas le droit d'élire. Mais contrairement à cette déclaration d'intention, Raymond VII maintient le même consulat à partir de 1246. Il tire sans doute argument d'une situation difficile, en particulier après le meurtre d'Avignonet. Il succombe sans doute aussi à la tentation de la solidarité des grandes familles, "commandataires de la commune". 

Alphonse de Poitiers, qui succède à Raymond VII par voie de mariage avec la fille de ce dernier, qui est comte de Toulouse de 1249 à 1271, et qui se méfie de la communauté toulousaine, adopte à la faveur de cette période dite "alphonsine" la même politique de Raymond IV, de telle sorte qu'un seul et même consulat trouve à s'exercer jusqu'en 1272.

En 1272, l'avénement de Philippe III, dit le Hardi, sur le trône de France marque pour Toulouse une nouvelle période. Affirmant à nouveau leurs prétentions, les consuls réclament le droit d'élire les membres de leur chapitre. Ils demandent également confirmation des privilèges et coutumes de la ville. Après avoir entrepris une grande enquête, le roi promulgue en 1283 un nouveau règlement. Soucieux de concilier l'intérêt du roi et celui des consuls, ce règlement a pour effet d'introduire dans les élections consulaires une "dose de cooptation" et une "dose de nomination".  

 

 

Gaël Chenard, conservateur des Archives départementales des Hautes-Alpes, s'intéresse à la personnalité complexe et à l'oeuvre controversée d'Alphonse de Poitiers, héritier du Toulousain, entre Capétiens et Raymonides.

 

Alphonse de Poitiers, qui a pour mission de faire aimer à Toulouse la domination française,  est, dixit Gaël Chenard, un "comte absent. Il gouverne Toulouse depuis Paris et ne se rend dans "sa" ville, en tout et pour tout, que deux fois. Frère de Saint Louis, il passe pour avoir été un "pur exécuteur des volontés royales". Ce n'est pas toutefois le "parfait capétien", dixit toujours Gaël Chenard, car, de façon certes plus sourde et plus légaliste que celle de ses prédécesseurs, il ne laisse pas manifester une certaine opposition à son royal frère.

Alphonse de Poitiers fait casser le testament de son beau-père, Raymond VII, parce qu'il trouve ce testament trop généreux envers les institutions ecclésiastiques. Il assure la permanence du personnel politique et administratif anciennement mis en place par Raymond VII. Il refuse en revanche d'investir le Château Narbonnais, qui a été jusqu'ici le lieu traditionnel du pouvoir. Il entend peut-être marquer de la sorte aux yeux des Toulousains ce qui le distingue de Simon de Montfort, naguère familier du Château Narbonnais. 

En matière de frappe monétaire, Alphonse de Poitiers continue l'émission du denier toulousain. Conforme au modèle du tournois royal, celui-ci comporte au revers une mention toulousaine. Ce denier toulousain fait certes l'objet d'une équivalence artificielle avec le denier tournois, puisque sa valeur demeure de 25% inférieure à celle du modèle parisien. 

En matière de titres, Alphonse de Poitiers choisit d'abandonner le qualificatif de comte "à la grâce de Dieu", et il renonce dans le même temps à son titre de marquis de Provence.

Concernant l'héritage politique des anciens comtes de Toulouse, Alphonse de Poitiers opte pour l'abandon de l'alliance aragonaise. Il poursuit par ailleurs la même stratégie d'extension négociée, – par exemple en Agenais, avec la fondation de la bastide de Monflanquin.

Incarnation de l'autorité royale, Alphonse de Poitiers prend soin en revanche d'afficher l'image du pouvoir qui ne cède pas. Il réclame Narbonne et le paiement des charges correspondantes. Exigeant l'hommage de ses vassaux, il fait à ces dernier, dans le même temps, défense de rendre hommage aux évêques de son fief. On notera toutefois, observe in fine Gaël Chenard, qu'Alphonse de Poitiers  évite jusqu'au bout de requérir l'hommage des maisons de Lévis-Mirepoix et de Foix ! 

 

 

Michel Barrère, conservateur en chef du service régional d'archéologie Midi-Pyrénées, évoque de façon subtile La perception par l'archéologie de la Croisade et de ses conséquences.

 

 

Il part pour cela de deux "contre-exemples" : l'église de Sainte Juliane, à Roquecourbe (près de Lautrec, dans le Tarn), qui aurait été un monastère de moniales cathares, parmi lesquelles Béatrix de Béziers, soeur de Roger II de Trencavel, toutes massacrées par l'armée des Chrétiens ; le Castellas de Cabrilles, sur la commune de Lautrec, qui aurait abrité des fosses à offrandes ou des tombes, là où l'archéologie voit plutôt des silos médiévaux. La tradition a fait de tels sites les haut-lieux du catharisme populaire rural qui alimente de nos jours le folklore que l'on sait. L'archéologie, quant à elle, ne confirme rien de ladite tradition. 

Michel Barrère constate ensuite qu'on ne dispose d'aucun matériel archéologique relatif à la Croisade. On ne trouve en effet aucune trace des champs de bataille – aucune trace, entre autres, du champ de bataille de Muret – non plus que des maisons détruites par l'Inquisition. 

L'étude de l'habitat castral, associée à la périodisation de ce dernier, permet toutefois de repérer certains changements, lesquels, du point de vue de l'histoire, restent évidemment à interpréter.

 

 

Michel Barrère invoque à cette occasion l'exemple de Termes (Aude). Pourvu d'une première enceinte, le château l'est ensuite d'une enceinte seconde, plus grande, édifiée après le siège de 1210. Pris et vendu en 1228 sur ordre du roi, il est augmenté d'une courtine et de deux tours au XVIIe siècle. On repère le doublage des murs, l'insertion d'archères. De forteresse, le château est sans doute devenu garnison. Le village est abandonné en 1260, suite probablement à l'intensification des combats qui affectent la région. Il se trouve par la suite reconstruit plus bas.

A Lastours (Aude), on observe que les maisons ont été brutalement abandonnées, sans doute entre 1212 et 1240, période correspondant à la révolte de Raimond Ier de Trencavel.Il s'agit là peut-être d'une désertification planifiée, par effet de déplacement du village.

A Fenouillet (Pyrénées Orientales), des fouilles récentes ont permis de redécouvrir une tour, datant du IXe siècle, qui a abrité un temps la dépouille de Pierre de Fenouillet, mort en 1243. On sait que les ossements de Pierre de Fenouillet, seigneur cathare ou sympathisant de la cause, ont été exhumés en 1272 et transportés ailleurs. Le bâtiment a été rasé par les Espagnols au XVIIe siècle.   

A Montaillou, village cathare, les fouilles montrent qu'après 1260, le mur d'enceinte a été doublé et que l'une des maisons au moins a été remplacée par un local à usage militaire. 

A Toulouse, les travaux de restructuration du palais de justice ont mis au jour en 2005 les vestiges du Château Narbonnais. L'examen de ces vestiges indique l'ajout d'un fossé considérable et l'édification d'un nouveau rempart, lesquelles modifications ont été réalisées au XIIIe siècle, i. e. au moment où, d'ancienne résidence comtale, le Château Narbonnais devient bâtiment administratif.

L'étude des monnaies de fouille permet également de constater, au titre des effets de la Croisade, la substitution de la monnaie royale à la monnaie féodale. Le basculement civilisationnel s'opère, dit Michel Barrère, dès 1260, soit 20 ans seulement après la fin de la Croisade. Ce basculement se lit jusque sur les boucles de ceinture, retrouvées en grand nombre à Montaillou. Les décors héraldiques disparaissent de ces boucles à partir de 1250. Cette disparition constitue l'indice de l'effacement du monde qui était hier encore celui de l'aristocratie féodale.

L'archéologie perçoit les conséquences de la Croisade le plus souvent de façon indirecte et par effet de bord, conclut Michel Barrère. Elle les perçoit, par exemple sur le site de Peyrepertuse qui a été réaménagé de fond en comble, au vu seulement du mobilier métallique qui a été jeté dans un dépotoir au pied des remparts et qui comprend un caparaçon orné d'un monstre dévorant un cheval, i. e. peut-être d'une allégorie de la Croisade.

L'archéologie, ajoute Michel Barrère, perçoit les conséquences de la Croisade avec un "effet retard", sachant que le retard est ici l'indice même des conséquences de la Croisade. Les années 1250-1280 marquent l'effacement de la petite aristocratie locale aux bénéfices des sénéchaux ou encore au profit de la seigneurie de Mirepoix, terre du Maréchal. Cet effacement coïncide dans la vallée du Douctouyre avec l'abandon de Malléon au profit de Ventenac, de Péreille au profit de Roquefort les Cascades, d'Arvigna au profit de Dun. C'est la ruine naturelle des châteaux correspondants qui marque seule ici les conséquences de la Croisade.  

 

 

Florence Guillot, docteur en histoire et en archéologie,  conclut cette première journée du colloque par une conférence dédiée à la Richesse et diversité insoupçonnées des occupations troglodytes en haute vallée de l'Ariège.

Le troglodytisme, observe-t-elle, est ici un phénomène banal, car 50% des grottes situées dans la vallée de l'Ariège ont été utilisées 4)Pour une liste complète des grottes de l'Ariège, consultez le site Cavités souterraines du Ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de la Mer. Les raisons de ce troglodytisme font toutefois l'objet de spéculations fantaisistes qui alimentent les rêveries des mystagogues. Florence Guillot, sur ce point, renvoie au livre d'Anne Brenon, Grottes initiatiques et grottes sépulcrales – Une mystification séculaire.

Les karsts calcaires situés autour de Tarascon abritent un nombre particulièrement important de ces grottes. Peu profondes, celles-ci sont généralement dotées d'un grand porche, témoin du retrait des glaciers.

Les spécialistes distinguent ici deux types de grottes.

 

Aménagées au XIIIe siècle et jusqu'au XVe siècle, les spoulgas, ou grottes fortifiées, constituent autant de forteresses isolées du monde civil. Elles font partie d'un réseau qui dépendait du comte de Foix.

Formée de plusieurs grottes protégées par un grand mur d'enceinte, la spoulga de Bouan comprend des casernes frontales et des citernes. Elle est abandonnée à partir du XIIIe siècle.  

Ci-contre : la spoulga du Bouan ; source : photosariege.com

Réduites à un porche et à un mur de blocs mal équarris, maintenus par une grande quantité de chaux, les grottes simples ne sont rien d'autre, le plus souvent, que des "châteaux pas chers". Leur profondeur n'excède pas 20 mètres et elles comportent rarement plus d'un étage.

Le massif du Sédour abrite, à proximité de la grotte préhistorique de Bédeilhac, 28 de ces grottes. Quelques unes ont servi de bergeries, dont la grotte dite "des moutons". Elles se reconnaissent à leur faible hauteur de plafond.

Florence Guillot  a fouillé dans le massif du Sédour les grottes SR9 et SR11. Celles-ci comportent chaque fois un mur de faible hauteur, fait de pierres sèches non maçonnées. L'utilisation de blocs équarris et l'élévation parfaitement rectiligne du mur indiquent qu'il ne peut s'agir ici de bergeries. Les fouilles menées dans ces deux grottes ont mis au jour des ossements d'animaux en grande quantité (sans doute issus d'une consommation bouchère), des fragments de céramique, une grande dalle taillée qui pourrait être une stèle, et des ponctuations rouges, semblables à celles qu'on trouve, non loin de là, dans la grotte de Pradières. L'ensemble donne à penser que SR9 et SR11 ont été un site d'habitat. La présence d'un petit mur maçonné, d'époque médiévale ou moderne, atteste de plusieurs occupations dans le temps.

Les massifs d'Alliat et de la Lesse ainsi que celui du Calamès abritent, près de Niaux, des spoulgas classiques. On remarque dans la grotte Saint Georges l'utilisation de mortaises carrées ou rectangulaires, indices de l'installation d'un plancher. La fouille a mis au jour des restes de céramiques médiévales.

Les massifs de la rive droite de l'Ariège, i. e. le Quié de Sinsat, le Pas de Solumbrié, le Clos de la Carbonnière, le Bouan, abritent également des spoulgas. 

Fermée par un mur, la grotte de Fontanet a livré de nombreux vestiges. La spoulga d'Ornolac, également, dont un grand nombre de céramiques, qui datent de la fin du XIIe au milieu du XIVe siècle. La grotte du Grand-Père bis a révélé des gravures et des graffiti 5)Gravures et graffiti signalés en 1944 dans le Bulletin de la Société préhistorique française, séance du 28 Décembre 1944, année 1944, volume 41, n° 10-12, pp. 147-158 : "A Tarascon-sur-Ariège, nous avons décelé une nouvelle école de gravures assez énigmatiques. Les grottes du Grand-Père, des Eglises supérieure, de Ste-Eulalie, du Mont St-Béat et du Peyort montrent des guerriers dansant et implorant des figurations féminines qui peuvent être l'émanation de la Grande Déesse Mère. L'un d'eux tient une tête coupée […]. Quatre lignes d'écritures exotiques tracées au milieu des figures de la Grotte du Grand-Père étudiées par M. Guenin placeraient ces graffiti entre le Ve et le IIe siècle av. notre ère".. Visibles dans la montée, deux mortaises suggèrent la possible installation d'une échelle ou d'une rampe.

La grotte des Eglises inférieures, à Ussat, mesure 60 mètres de long sur 7 mètres de large. Elle est fermée de chaque côté par un mur maçonné, et elle comportait deux étages. On remarque la présence d'une centaine de mortaises.

La grotte du Midi comporte des mortaises, indices d'un plancher, situé à  2,20 ou 2,30 mètres de hauteur. Abritant des céramiques, elle a sans probablement servi d'habitat.

L'accès à la grotte de la Ramploque intérieure nécessite une escalade de 15 mètres. La grotte est fermée par un mur de pierres sèches. On remarque les vestiges d'une rampe d'accès (ou d'un escalier ?). 

Résumant ainsi son propos, Florence Guillot, qui continue à fouiller d'autres grottes, constate que, si parmi les grottes déjà explorées, certaines d'entre elles ont pu servir d'habitat ou, plus rarement, de bergeries, la plupart d'entre elles participent du glacis de fortifications constitué au Moyen Age dans la vallée de l'Ariège à des fins politiquement stratégiques. L'implantation d'un tel glacis témoigne d'une volonté d'homogénéisation du pouvoir comtal, en l'occurrence celui des comtes de Foix, et du gonflement effectif de ce pouvoir-là. La fonction des grottes est ici essentiellement militaire, et, en termes d'efficience, moins défensive qu'ostentatoire. Dans ces régions éloignées, peu passantes, observe Florence Guillot, "le principal souci du pouvoir n'est pas de voir, mais d'être vu".     

 

A lire aussi :

1209-1309 – Un siècle intense au pied des Pyrénées (journée 2)
1209-1309 – Un siècle intense au pied des Pyrénées (journée 3)

Notes   [ + ]

1. La dormeuse blogue : 3ème journée d’automne d’histoire locale – Chant d’amour, chant de guerre
2. Claudine Pailhès, Pays de Fois Haute Ariège, Regards sur un patrimoine
3. Cf. Centre historique des Archives nationales, Série J, Trésor des chartes, Languedoc, Liste des chartes du comté de Foix
4. Pour une liste complète des grottes de l'Ariège, consultez le site Cavités souterraines du Ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de la Mer
5. Gravures et graffiti signalés en 1944 dans le Bulletin de la Société préhistorique française, séance du 28 Décembre 1944, année 1944, volume 41, n° 10-12, pp. 147-158 : "A Tarascon-sur-Ariège, nous avons décelé une nouvelle école de gravures assez énigmatiques. Les grottes du Grand-Père, des Eglises supérieure, de Ste-Eulalie, du Mont St-Béat et du Peyort montrent des guerriers dansant et implorant des figurations féminines qui peuvent être l'émanation de la Grande Déesse Mère. L'un d'eux tient une tête coupée […]. Quatre lignes d'écritures exotiques tracées au milieu des figures de la Grotte du Grand-Père étudiées par M. Guenin placeraient ces graffiti entre le Ve et le IIe siècle av. notre ère".

Une réflexion au sujet de « 1209-1309 – Un siècle intense au pied des Pyrénées (journée 1) »

  1. dambies anne- marie

    Pour y avoir été, je confirme la qualité de ce compte rendu; quand je prends des notes je ne les relie jamais, je vais pouvoir conserver cette très juste vue d’ensemble du colloque,passionnant pour la variété des communications.

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