Les cheminements de la mémoire albigeoise – Une conférence de René Soula

Dans le cadre du cycle de conférences organisé par le Conseil général à l’occasion du 800e anniversaire de la Croisade des Albigeois, René Soula, auteur du maître ouvrage intitulé La mémoire de l’albigéisme du XIXe siècle à nos jours, proposait hier soir, à la Médiathèque de Mirepoix, une conférence dédiée aux Cheminements de la mémoire albigeoise. Une heure avant la conférence, orage et pluie diluvienne s’abattaient sur Mirepoix. On eût dit que ces convulsions célestes illustraient, sur le mode de la réplique, celles de l’histoire dont René Soula dans sa conférence se préparait à questionner les curieux cheminements mémoriels.

Loin de ces intersignes ténébreux, c’est de façon sereinement lumineuse que René Soula a évoqué au coeur de la Médiathèque les cheminements orageux de la mémoire albigeoise.

Rappelant ainsi le mot de Saint Augustin, René Soula commence par l’observation suivante : celui qui chemine écrit l’histoire – ses pas sont des faits – et l’empreinte qu’il laisse, c’est la mémoire. Dans sa thèse intitulée Les résonances de l’albigéisme, René Soula traite de la mémoire albigeoise, non point de l’histoire qui la précède, et, de façon qui renouvelle ainsi le sujet, il fait de la dite mémoire proprement l’objet de l’histoire, l’objet de l’histoire même.

Histoire, mémoire et patrimoine, remarque René Soula, entretiennent des rapports complexes et souvent ambigus. L’histoire s’écrit ; elle se réclame de la vérité. La mémoire se célèbre ; elle se réclame du coeur, de l’identité, et elle emprunte dans son cheminement essentiellement la voie de la tradition orale. Le patrimoine, qui constitue le substrat matériel de la mémoire et de l’histoire, se conserve. La question albigeoise appelle de la sorte trois types de réponse différents : l’histoire de la Croisade s’écrit ; le 8e centenaire de la Croisade se célèbre ; les Citadelles du vertige, Montségur, Peyrepertuse, etc., se conservent. Le problème, ajoute René Soula, c’est que, dans le traitement de la question albigeoise, histoire et mémoire ne fournissent pas des réponses identiques.

La Croisade, dans le Midi, fait l’objet d’une mémoire douloureuse. Chacun sait qu’il faut en parler avec précaution. Il s’agit là d’un sujet chaud, ou, comme dit René Soula, d’une affaire qui recèle "des cadavres dans le placard" et qui, suite à l’humiliation infligée à Raymond VII en 1229 lors du traité de Paris, demeure symboliquement blessante pour bon nombre de Méridionaux. Fruit de cette mémoire douloureuse, l’albigéisme, à partir du XIXe siècle, s’est constitué dans le champ du politique en culture de la rébellion et de la résistance. On voit se déployer au fil des diverses expressions de cette culture un processus de métaphorisation de la mémoire albigeoise. Celle-ci, dans le cadre d’un tel processus, ne se départit jamais de son caractère initialement douloureux. Il faut en conséquence tenir compte de l’historique susceptibilité méridionale, i. e. y prendre garde et la respecter.   

 

1. Napoléon Peyrat (1809-1881), père de l’albigéisme

 

Né en Ariège, aux Bordes sur Arize, dans une famille bonapartiste et protestante, Napoléon Peyrat  y a, dit-on, hérité de sa grand-mère la mémoire orale de la guerre des Cévennes, et de ses oncles, officiers Empire, l’abomination du papisme et de la monarchie. Tôt devenu orphelin, il bénéficie du soutien du pasteur du village et, à l’instigation de ce dernier, il entreprend des études de théologie, puis soutient sa thèse en 1831 à Montauban. De 1831 à 1842, il mène à Paris la vie de la Bohême romantique, fréquente Béranger, Hugo, Janin, Lamennais, Sainte-Beuve, et il écrit ses premiers poèmes, dont Roland, publié sous la signature de Napol le Pyrénéen.  

Dès 1830, il rêve d’écrire une histoire de "ses ancêtres, Cathares et Camisards". Béranger lui ayant conseillé de commencer par une histoire des Camisards, il se rend en 1837 dans les Cévennes afin de s’y imprégner de l’esprit des lieux et par  là d’en recueillir la mémoire.  Il publie en 1842 les deux volumes de son Histoire des Pasteurs du Désert depuis la Révocation de l’édit de Nantes jusqu’à la Révolution française, 1685-1789.

De 1842 à 1847, tandis qu’il exerce la fonction de précepteur chez une famille protestante de Bordeaux, il entreprend la rédaction de l’ouvrage somme intitulé Histoire des Albigeois

En 1847, après avoir reçu la consécration pastorale, il est nommé pasteur à Saint-Germain en Laye, où il exercera sa charge jusqu’à sa mort. En 1851, il épouse Eugénie Poiré et le couple aura 4 enfants. En 1857, il rencontre Michelet, avec qui il noue une profonde amitié. 

Révolté par la défaite de la France, puis par l’écrasement de la Commune, il publie entre 1870 et 1872,  les trois volumes de l’Histoire des Albigeois. Les Albigeois et l’Inquisition, puis La grotte d’Azil en 1874. En 1876, il inspire la création du groupe des Félibres rouges. En 1877, il publie Les Pyrénées, romancero ; en 1878, Le Mas d’Azil depuis le siège de 1625 jusqu’à la Révocation et Le Mas d’Azil depuis la révocation de l’édit de Nantes juqu’à la fin du règne de Louis XIV (1685-1715). A partir de 1880, il entame la publication de l’Histoire des Albigeois, La civilisation romane et La croisade. Il meurt en 1881. 

De la méthode de Napoléon Peyrat dans l’Histoire des Albigeois, René Soula dit  qu’elle est caractéristique de l’historiographie romantique et qu’à ce titre elle fait de lui à la fois un historien à part entière et un mythographe, dans l’acception positive du mot. Napoléon Peyrat historien connaît les documents de l’Inquisition ; il va sur le terrain et, en ce sens, initie la démarche de la topologie historique. Napoléon Peyrat mythographe donne dans les envolées romantiques, les étymologies forgées, et plus généralement dans l’hyperbolisme épique. C’est ainsi qu’il invoque "un peuple inconsolé", le "tribunal de l’histoire", et le sang des martyrs, "rouge comme le marbre des Pyrénées". 

Immédiatement décriée par les historiens "positivistes", il semble que l’Histoire des Albigeois n’ait pas trouvé la réception attendue, parce que, publiée trop tard dans le siècle, elle n’était plus portée par la vague romantique qui avait déferlé dans les années 1840. D’où l’oubli dans lequel elle est rapidement tombée, avant le surprenant retour en grâce des années 1970.

Parallèlement à la publication de son oeuvre et de façon lisible dans cette dernière, Napoléon Peyrat a défendu des idées politiques, républicaines, fédéralistes, anticléricales, qui ont suscité l’admiration des Communards et fait de lui aux yeux des Félibres rouges l’Aujol, l’Ancêtre de la "patrie romane" :

Quan emplena d’alen la trompo lugrejanta
Aquo’s tu, grand aujol, mestre a l’ama giganta
Guillaume de Tudela et Guilhabert de Castras !
E mai bèl que Rotland, a ta boca l’enclastras
E l’tieu buf eroic i ronfla bèlamant.
1)Sonnet dédicacé à Napol le piranean par Auguste Fourès sur une épée trouvée à Fanjeaux par un laboureur

D’où, en 1876-1878, le différend qui oppose Napoléon Peyrat à Frédéric Mistral, figure emblématique du félibrisme blanc, nostalgique de l’Avignon des papes et de la France des rois.

 

2. L’Albigéisme actif du XXe siècle 

 

Cet albigéisme actif s’annonce dès 1876 dans La Lauseto, L’Alouette, puis en 1885 dans Le Languedoc, journaux fondés tous deux par Louis Xavier de Ricard (1843-1911), fils d’un général bonapartiste, républicain, communard, co-fondateur du Parnasse contemporain. Appelant au "relèvement de la patrie albigeoise", celui-ci presse les félibres rouges de "défendre notre nationalité contre le catholicisme" ou, d’un mot emprunté à Napoléon Peyrat, contre la mainmise des "henriquinquocléricalistes". 

Après la mort de l’Aujol, Louis Xavier de Ricard, Auguste Fourès (écrivain, 1848-1891), Antonin Perbosc (instituteur, écrivain, 1861-1944) et Prosper Estieu (instituteur, écrivain, 1860-1839) constituent la génération de la relève : "Y a pos cap dé relaïs a las bouts ardérousos", "Il n’y a pas de pause dans la voix des vaillants", dixit Prosper Estieu. Ils fondent en 1892 l’Escolo moundino, l’Académie raymondine, puis en 1896 l’Escolo de Mountsegur, instances qui se donnent pour but non seulement de maintenir ou restaurer l’usage de la langue moundino, raymondine ou occitane, mais aussi de rendre à la "patrie romane" le rang et la fortune dont celle-ci a été jadis dépossédée par Louis IX, le pape Innocent III, Saint Dominique et autres Mountfort (clones de Simon de Montfort). Remembratz-vos ! Souvenez-vous ! La stratégie est celle du cri d’alarme, du coup de clairon.

 

Républicains anticléricaux, les félibres ariégeois, parmi lesquels Léon Gadrat de Foix et Arthur Caussou, banquier de Lavelanet, auteur du premier roman dédié en occitan à Montségur, se montrent particulièrement virulents lors de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Inaugurant ainsi le début d’un processus toujours actuel d’instrumentalisation de la mémoire albigeoise, ils se dressent contre le projet de canonisation des martyrs d’Avignonet-Lauragais (Guillaume Arnaud et Etienne de Saint-Thibéry, inquisiteurs, émissaires du pape, massacrés en 1242 dans le village d’Avignonet par Pierre Roger de Mirepoix et ses faydits, descendus tout exprès de Montségur) et ils obtiennent l’abandon du dit projet. Opposés dans le même temps à la promotion de Jeanne d’Arc au rang d’héroïne nationale, les félibres ariégeois se font fort d’obtenir à Foix, avec le soutien de Gabriel Fauré, l’édification d’une statue à la gloire d’Esclarmonde, dite la "Jeanne d’Oc", figurée pour la circonstance sur le pog de Montségur. Las, l’Eglise, qui prend ici sa revanche, fait échouer ce projet de statufication d’Esclarmonde. Il reste du projet, commandé au sculpteur Grégoire Calvet, la carte postale reproduite ci-dessus.

L’albigéisme du temps se manifeste également dans la révolte des vignerons, qui éclate en mars 1907 dans l’Aude, à l’initiative de Marcelin Albert (1851-1921), modeste viticulteur et cafetier à Argeliers. De façon explicitement référente à la Croisade des Albigeois, Marcelin Albert dénonce à cette occasion la pratique du sucrage des vins qui favorise les intérêts des riches betteraviers du Nord au détriment du petit peuple des Corbières. Joué par Clémenceau, Marcelin Albert meurt discrédité en 1921, et son nom tombe provisoirement dans l’oubli.

 

 

Source : 1907 – La Révolte des Vignerons – Marcelin Albert.

 

Initié par Napoléon Peyrat, le processus de métaphorisation du passé albigeois se déploie sur la base suivante : la "patrie romane", symbolisée par Esclarmonde ; un lieu : Montségur ; une date : le 16 mars 1244 : le bûcher, allumé sur le Prat des Cremats. De façon paradigmatique, Prosper Estieu, qui, de retour de Montségur, rapporte une pierre recueillie en ce lieu, dit de cette dernière que c’est "la pierre contre les Mountfort", – les Montfort du présent, en l’occurrence Clémenceau.

De Napoléon Peyrat à André Castéra (leader viticole) en 1964 dans son discours de Carcassonne, la rhétorique du discours albigéiste montre que, confondus dans la mémoire collective, Cathares et Camisards continuent de figurer aux yeux des Méridionaux à la fois les ancêtres, les précurseurs et les modèles dont il convient de s’inspirer pour répondre aux nécessités de la situation présente. "Et s’il le faut le Languedoc redeviendra cathare !", déclare en 1964 Albert Castéra, à son tour révolté par la pratique du sucrage des vins.

En 1942, Jean Ballard, directeur des Cahiers du Sud, publie à Marseille un numéro spécial intitulé "Le Génie d’oc et l’homme méditerranéen", préparé à Carcassonne avec Joë Bousquet et, entre autres, René Nelli. Il y accueille un texte d’Emile Novis, alias Simone Weil. Simone Weil, dans ce texte intitulé  L’agonie d’une civilisation vue à travers un poème épique, observe à propos de la seconde partie de la Chanson de la Croisade que "la civilisation qui constitue le sujet du poème n’a laissé d’autres traces que ce poème même, quelques chants de troubadours, de rares textes concernant les cathares, et quelques merveilleuses églises. Le reste a disparu ; nous pouvons seulement tenter de deviner ce que fut cette civilisation que les armes ont tuée, dont les armes ont détruit les oeuvres". Ce pays qui a accueilli une doctrine si souvent accusée d’être antisociale", ajoute-t-elle, "fut un exemple incomparable d’ordre, de liberté et d’union des classes. L’aptitude à combiner des milieux, des traditions différentes y a produit des fruits uniques et précieux à l’égard de la société comme de la pensée". Saluant ici l’engagement qui est, dans les circonstances présentes, celui des maquisards languedociens, elle conclut son propos par ces mots d’acception transhistorique : "Il y a presque toujours quelque chose de désespéré dans les luttes que livrent des hommes libres contre des agresseurs". Confirmant de la sorte la portée historiale de l’hommage rendu par Simone Weil au "pays" des "hommes libres", les maquisards languedociens en effet se sont voulus et dits héritiers des faydits du XIIIe siècle.

 

Invoqué de façon métaphorique pendant l’Occupation pour signifier la résistance à l’oppression nazie, le modèle albigeois l’est aussi pendant la guerre d’Algérie pour soutenir la cause du peuple algérien dans sa lutte contre les Mountfort de l’armée française. Jean Baptiste Doumeng, dit "le milliardaire rouge", maire communiste du village de Noé, organise dans sa commune, lors de l’été 1960, une fête mémorable, couronnée par une exposition à l’occasion de laquelle il commande au couturier Jacques Esterel une collection dans le style troubadour et au peintre toulousain Jacques Fauché une série de 15 tableaux dédiés au peuple algérien victime de l’armée française et au peuple cathare victime de l’armée de Simon de Montfort. La Dépêche, qui rend compte de l’événement, qualifie semblablement le FLN et les Albigeois de "héros de la décolonisation".

André Lagarde, professeur, promoteur de la renaissance de l’occitan à l’école, journaliste,  producteur de L’Ora Occitana sur Radio-Toulouse, raconte quant à lui l’estiu de Noé en ces termes :  

EXPOUSICIOU CATAR , DE JAUMES FAUCHE

S’es tengudo tout l’estiu 1960 à Noé. Es estado tantbe presentado à Ussat, à Lavelanet e à Mountsegu al pè de la roco inspiradouro. Uno quinzeno de tableus an feit reviure als elhs d’un fum de visitous les grands mouments de la Crousado.

Parlarem pas de la qualitat picturalo de l’obro. Fauché es un magician de la coulou, un virtuosi del dessenh, un mestre de la coumpousiciou — per tout dire un grand artisto. Que se sio dounat per tème le drame albigés — un subjèt que boulègo le cor de tout Mietjournal nous toco al pus prigount de l’amo, à nous autres, felibres.

A l’aire que nous vol counta, l’an que ven, la vido de Gastou Febus. Que le siu pincèl meravelhous countunhe d’exprima, amb autant de reussido, l’engenh del païs nostre e cridarem : — Osco ! Ouccitanio a troubat soun pintre ! Ajustarem que Jaumes Fauché sièg le camin de la culturo poupulario qu’es tantbe le nostre. Aquel pintre va cap al pople per l’condesi suls acrins de la Beltat. Dins soun esfors remirable les vots de l’Escolo l’acoumpanharan. 2)Escolo deras Pireneos, 57e annado, Janviè-Fevriè 1961

A René Soula, qui plus tard l’a rencontré, Jacques Fauché confie qu’ayant grandi à Toulouse au pied de la porte Miègeville, il doit sa vocation au Moyen Age, toujours présent dans sa vie en arrière-plan. Quant à la vision Moyen Age qui habite sa peinture, il l’associe à celle de Picasso dans Guernica.

Le processus de métaphorisation de la mémoire albigeoise touche à son moment contemporain le plus célèbre avec l’émission de La caméra explore le temps consacrée en mars 1966 aux Cathares. Témoin d’un engagement politique explicite, l’oeuvre, qui dénonce le poids de l’ordre établi, le règne de l’arbitraire et les injustices sociales, fait de la Croisade albigeoise une figure annonciatrice de la Révolution en marche, plus spécialement de la révolution de mai 68. C’est la dernière émission de La Caméra explore le temps, remarque René Soula. Le Général de Gaulle n’a point apprécié. Stellio Lorenzi perd son poste à la télévision.

 

3. La susceptibilité de la mémoire méridionale

 

On commémore beaucoup aujourd’hui, puisqu’on se réclame du "devoir de mémoire". Mais peut-on indifféremment tout commémorer, sans se soucier de la susceptibilité des vaincus que l’on invite étrangement à commémorer leur propre défaite ?

René Soula pose une telle question à propos de l’année Saint Louis, i. e. l’année 1970, dédiée sous l’égide du ministre Raymond Michelet à la commémoration de Louis IX, le roi très croyant, le roi évangélisateur, promoteur de la septième et de la huitième croisade, responsable du bûcher de Montségur, responsable aussi du bannissement des Juifs non convertis, responsable encore de l’obligation du port de la rouelle jaune, mort en 1270 à Tunis.

La célébration de l’année Saint Louis suscite en 1970, à Aigues-Mortes et à Peyrepertuse, des troubles auxquels imprudemment les pouvoirs publics ne s’attendaient pas. Dans le Midi, observe René Soula, "Saint Louis, connais pas". Les Méridionaux en revanche connaissent Louis IX, "un roi voyou", dit La Dépêche, un méchant roi, dit Claude Marti dans sa chanson, qui "escanat moun paìs".

A Peyrepertuse, c’est ensuite l’escalier dit "de Saint Louis", escalier dont le roi ordonne la construction en 1242, qui suscite la controverse. Commandé à Limoux pour habiller l’escalier initialement taillé dans la pierre, le "marbre de la controverse" ne sera finalement pas posé, suite au refus de financement opposé par le Conseil Général de l’Aude.  

Peut-on indifféremment tout commémorer ? René Soula pose derechef la question à propos de la commémoration des 750 ans de l’Université de Toulouse, fondée en 1229 en vertu de l’article 13 du Traité de Paris.

La commémoration des 700 ans de l’Université s’était déroulée en 1929 dans une atmosphère consensuelle. Le Livre d’Or en témoigne. Il en va tout autrement de la commémoration des 750 ans, qui intervient en 1979, soit après le mouvement de mai 68, dans le sillage duquel l’occitanisme bénéficie d’un nouvel essor. Or la commémoration de la fondation de l’Université de Toulouse constitue aux yeux des Occitanistes un chiffon rouge, car elle prétend célébrer le processus de normalisation idéologique à la faveur duquel Roland de Crémone, représentant de l’Inquisition, et sa suite de sorbonnards interdisent désormais à Toulouse de penser autrement qu’à Rome ou bien qu’à Paris.

La réaction des étudiants Occitanistes est de type situationniste. Les locaux de l’Université sont découverts, un matin, placardés d’affiches frappées à l’effigie d’Esclarmonde. Le numéro de La Dépêche daté du 12 février 1979 parle d’un "coup de semonce" ! 

Repoussée à la rentrée de septembre, la commémoration des 750 ans de l’Université de Toulouse n’aura finalement pas lieu.

René Soula cite encore deux exemples de circonstances dans lesquelles la dite susceptibilité méridionale s’exerce. Le député-maire de Lavaur doit intervenir auprès d’un promoteur mal inspiré qui s’obstinait à vouloir baptiser un lotissement du nom de "Montfort". Les Occitanistes font échouer le projet d’une coterie constituée autour de Monseigneur Garonne dans le but de faire installer à l’église Saint Etienne un vitrail comportant la figure de Simon de Montfort. 

Force est de constater qu’ici comme ailleurs, on instrumentalise la mémoire, conclut René Soula.

Mais la morale conserve ses droits, ajoute-t-il aussitôt. Les vaincus doivent-ils célébrer les vainqueurs ? La mémoire appartient-elle à un camp ? A quel camp ? La vergogne serait ici nécessaire. Elle fait hélas trop souvent défaut.

L’oubli a-t-il une valeur ? questionne ensuite René Soula.

"Il ne faut jamais proposer l’oubli comme un moyen de la paix sociale", constate-t-il, précisant qu’il faut" pardonner, mais sans oublier".  

Empruntant ici la formule à Jacques Le Goff, René Soula souhaite que, dans la société contemporaine, l’on sache "créer le possible de la diversité des mémoires", i. e. que l’on en vienne à "une mémoire qui ne soit pas paralysante".

Mais "sans tomber dans ce dévoiement épicier de la mémoire" que chacun sait, dit-il en guise de mot de la fin, – et, au regard du dévoiement susdit, sur le mode du desinit in piscem.  

 

Notes   [ + ]

1. Sonnet dédicacé à Napol le piranean par Auguste Fourès sur une épée trouvée à Fanjeaux par un laboureur
2. Escolo deras Pireneos, 57e annado, Janviè-Fevriè 1961

1 réflexion sur « Les cheminements de la mémoire albigeoise – Une conférence de René Soula »

  1. Martine Rouche

    Excellent, excellent, excellent !
    Commne il est bon que tout cela soit clairement exprimé, selon ce fil logique qu’a mis en valeur René Soula et que tu rapportes fidèlement, comme il serait bon que le plus grand nombre se souvinssent de  » mulier formosa superne  » pour éviter que chaque chose de ce domaine  » desinit in piscem « . Pardonner sans oublier est décidément une bien belle proposition.

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