De Saint-Félix de Tournegat au Carlaret ou d’église romane en église romane

 

Toujours dans le cadre des journées européennes du patrimoine, l’association Mille Tiroirs proposait dimanche dernier 20 septembre un joli parcours, de Vals au Carlaret en passant par Saint-Félix de Tournegat et Labastide de Lordat, dans la basse vallée de l’Hers. Un accueil attendait les visiteurs sur chaque site, à une heure indiquée sur le descriptif du parcours. Je n’ai pas pu me rendre au rendez-vous de Vals, mais j’ai rejoint le parcours vers 16 heures à Saint-Félix de Tournegat. Il pleuvait. La route a sous la pluie un charme subtil, comme une soie passée.

 

 

Le site de Saint-Félix de Tournegat étonne par son caractère de miniature enfermée. Les maisons construites en cercle font office de rempart autour de l’église. On entre dans ce village circulaire, forcément à pied, par une unique porte précédée d’un escalier de quelques degrés. L’église romane, dominée par un clocher-peigne, est ceinte de bandes lombardes. On remarque sur ses flancs la trace d’une litre seigneuriale, peut-être celle du seigneur de Lapenne, qui fut un temps maître de ce fief.

 

 

La voûte de l’abside abrite une fresque, dissimulée par un plafond rapporté. La fresque n’est pas accessible, mais les visiteurs peuvent en voir quelques photos.

Notre guide, un habitant de la commune, passionné d’histoire, nous apprend qu’en 1242, après le meurtre commis en Avignonet contre la personne de plusieurs inquisiteurs, les faydits, dont Pierre-Roger de Mirepoix, ont trouvé refuge en ce lieu reculé. Il nous apprend également  qu’en 1944, le général Bigeard est venu conforter le maquis, installé non loin d’ici, à la ferme Dufour.

Pour en savoir plus : Saint-Félix de Tournegat sur la base Mérimée  

 

 

D’un coup de voiture, nous filons ensuite à Labastide de Lordat où un nouveau guide nous attend vers 17 heures. En route, voici dans la campagne des silos qui sont autant de cathédrales de béton.

 

 

Au passage, voici maintenant, tout de guingois, le village de Lapenne. Ce pourrait être le pueblo de Don Quichotte en Castille.  

 

 

D’architecture simple et sobre, l’église de Labastide de Lordat abrite dans ses murs fraîchement repeints de belles couleurs une Vierge à l’enfant en bois polychrome, des boiseries à pointes de diamant, et ce portrait d’une sainte aux grands yeux byzantins, dont j’ignore le nom.

 

 

L’église abrite aussi ce très beau maître-autel du XVIIIe siècle, fait de marbre polychrome, dont le rouge, si profond, semble de provenance minervoise. Au dessus de l’autel, le tabernacle en bois doré date du XVIIe siècle. 

Notre guide nous dit qu’il est heureux de voir l’église ouverte et que les habitants du village, eux aussi, ont particulièrement apprécié cette ouverture. Comme nous engageons la conversation, nous découvrons, ô surprise, que notre interlocuteur, qui semble n’avoir guère plus de trente ans, est M. le Maire. Frédéric Eychenne, jeune maire d’une commune de 255 habitants, regrette que les archives du village fournissent très peu d’informations sur l’histoire de l’église. Il espère toutefois que d’autres documents pourront être mis au jour.

Pour en savoir plus : Labastide de Lordat sur la base Mérimée 

 

 

Nous nous rendons maintenant à l’église du Carlaret pour le rendez-vous de 18 heures. Cette église a fait en 1996-1997 l’objet d’une restauration surprenante. Le parti-pris de cette dernière a été, semble-t-il, d’illustrer de deux façons différentes la pureté de l’architecture romane. Essentiellement respectueuse de l’existant, la restauration externe rend à l’appareil de pierre l’évidence de sa nue beauté initiale. Plus hardie, la restauration interne magnifie les formes romanes en les re-dessinant à l’aide de couleurs et d’enduits. Le passé ainsi revisité revêt dans l’église du Carlaret une beauté étrange, une manifesteté paradoxale, proche du déjà-vu des visions oniriques.

Pour en savoir plus : Le Carlaret sur la base Mérimée

 

 

Inspirée de longue date par le silence et la sérénité des églises romanes, Frédérique Montane expose ici pour l’occasion quelques unes de ses oeuvres, réunies sous le titre de Mater Matrice. On la voit ici, sur l’image de droite, debout sous le lustre, vêtue d’un haut clair. A sa droite, reconnaissable à son écharpe, Françoise Decressin, présidente de l’Association Mille Tiroirs. Assise, au premier plan, reconnaissable, elle, à son châle, Constance de Mauvaisin, responsable de la communication de Mille Tiroirs. 

 

 

Tandis qu’au-dessus du choeur, une fresque, hélas surpeinte, représente l’apothéose de Saint Saturnin, les lavis de Frédérique Montane s’allument de reflets insolites. La lumière, qui joue ici entre la fenêtre et le cristal du lustre, montre de son doigt bleuté que la profondeur de l’espace est allégorie de la profondeur du temps.

 

 

J’ai demandé à Frédérique Montane de m’indiquer le lavis qu’elle souhaitait me voir photographier. Voici, reproduit ci-dessus, le lavis qu’elle m’a désigné.

Avant de partir, nous n’avons pas manqué de remercier Françoise Descressin et Constance de Mauvaisin, représentantes de l’association Mille Tiroirs, à l’initiative de qui ce parcours à la découverte des églises romanes de la basse vallée de l’Hers et cette exposition des oeuvres de Frédérique Montane ont été rendus possibles. Remarquable par son charme, ce parcours l’a été aussi par la simplicité et la chaleur de l’accueil, assuré chaque fois par des passionnés d’histoire locale, amoureux de leur village et heureux de faire connaître leur patrimoine, souvent mal connu, parfois méconnu.

 

La plaquette diffusée par l’association Mille Tiroirs à l’occasion de ce parcours comportait une petite présentation de chaque village, des indications relatives à l’ouverture des sites et aux horaires de l’accueil, ainsi qu’une carte, bien utile pour la route.

Bien conçue, attrayante, cette plaquette nous a servi de sésame tout au long du chemin. Elle constitue un document à conserver pour qui voudra ultérieurement refaire ce parcours afin d’en prolonger les échos. Merci pour cette plaquette, dont je reproduis ci-contre la carte toute simple.

 

4 réflexions sur « De Saint-Félix de Tournegat au Carlaret ou d’église romane en église romane »

  1. Martine Rouche

    T’es-tu penchée sur la carrière de Ferdinand de Coma, architecte diocésain au XIXe siècle, et sur le parcours de son frère ? C’est absolument passionnant !…

  2. La dormeuse Auteur de l’article

    J’ai vu que Ferdinand de Coma est intervenu partout en Ariège et qu’il a réalisé un travail énorme. Il faudrait lui consacrer un article. Mais il s’agit d’un travail également énorme, et d’une recherche photographique qui le serait, sera ? tout autant.

  3. Martine Rouche

    Eglise cathédrale Saint-Maurice de Mirepoix :

    « La municipalité Vigarozy a fait dresser tout naturellement plans et devis par l’architecte de Pamiers, Ferdinand [de] Coma. Ce dernier, né à Foix le 7 octobre 1814, était de plus chargé de la conservation des édifices diocésains depuis le 1er janvier 1838, et proposé comme inspecteur du département à la date du 1er novembre 1849 par Esquié, architecte des édifices diocésains de Toulouse et Pamiers. Ce dernier -lui-même très bon architecte et archéologue- recommande vivement  » l’auteur du projet de séminaire de Pamiers en cours d’exécution, M. Ferdinand [de] Coma, architecte, dont vous avez pu apprécier déjà le talent et l’intelligence. » Comment Vigarozy aurait-il pu avoir des doutes sur les capacités de l’architecte ainsi recommandé, qui était d’ailleurs l’architecte officiel ?
    Le 2 mai 1850, le préfet Pietri transmet le dossier de Coma au ministre de l’Intérieur, duquel relève alors la Commission des Monuments historiques. La réponse ne se fait guère attendre, c’est un refus cinglant, exprimé en termes presque méprisants par Prosper Mérimée en personne. Dans son rapport du 14 mai 1850 à la Commission des Monuments historiques, il écrit en effet :
     » l’insuffisance et l’imperfection du travail graphique pourraient dispenser la commission de se prononcer.
    Il est évident toutefois que le premier projet offre l’avantage de donner plus de régularité à l’église. Reste à savoir s’il n’en altère pas la disposition originelle d’une manière fâcheuse. Le système de toiture aurait besoin d’être expliqué. Il est assez étrange que l’auteur du projet ait donné à une église du XIVe siècle le mode de construction usité au XIe siècle.
    D’après les dessins transmis, il ne semble pas que l’édifice mérite par son architecure le classement dont il a été l’objet. Il y a en France plus de 300 églises plus intéressantes.
    Les devis m’inspirent peu de confiance. L’un relatif au premier projet présente un total de 112.000 francs. Assurément avec cette somme, on bâtirait une église neuve plus belle peut-être que l’ancienne …
    En résumé, je proposerai de renvoyer l’affaire au Ministère des Cultes. Le peu d’intérêt qu’offre l’église de Mirepoix et l’épuisement des fonds de secours ne permettront pas de longtemps à l’administration des Beaux Arts de s’occuper de cet édifice.
    P.M. »

    Félix Pasquier, in Mémoires de la SAMF, tome XXXIV

    Suit tout un feuilleton de courriers entre les divers ministères et Mirepoix, une sorte de bras de fer entre Coma et Mérimée, puis son successeur Ruprich-Robert. Normalement, les projets de Coma devaient tous être refusés, pour incompétence de l’architecte et manque d’intérêt du bâtiment.
    Et pourtant, l’intervention de deux personnes, la marquise de Portes et M. Bonard, chef de cabinet du Ministre de l’Intérieur, permit à Vigarozy et Coma d’entreprendre la première campagne de restauration, à partir de mai 1856….
    La suite est rocambolesque !

    Alors, ce travail énorme sur le travail énorme de Coma et cette recherche photographique non moins énorme ne te semblent-ils pas d’un encore plus grand intérêt ?

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