Nous, les fantômes – Conversation dans un parc

 

Et la nuit seule entendit leurs paroles…

 

Dans le parler des gens d’ici, qui a conservé sa pureté ancienne, notre jardin, c’est un "parc". Lorsque j’étais enfant, cet usage m’étonnait. Je m’imaginais qu’un parc devait forcément ressembler à Versailles. Plus tard, j’ai admiré qu’ici on sache encore user des mots dans leur sens radical.

La consultation de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) montre en effet qu’à l’origine des différents usages du mot parc, il y a l’idée de parcere, parquer, i. e. épargner, protéger, enclore.

PARC. s. m. Grande estenduë de terre entourée de murailles où les Princes, les grands Seigneurs font conserver des bestes fauves pour le divertissement de la chasse. Grand parc. Faire un parc. Clorre un parc. Un parc de cinq cens arpens. Un parc d’une lieuë, de deux lieuës de tour. Le parc de Vincennes. Le parc de S. Germain, de Versailles, de Fontainebleau, &c. Il a enfermé ce bois, cette vallée, &c. dans son parc. Les murailles d’un parc.

Parc, se dit aussi de l’endroit où l’on place l’artillerie, les munitions & les vivres quand l’armée est en campagne. Le parc de l’artillerie. Le Commissaire du parc. Les munitions doivent estre dans un parc. le parc des vivres.

Parc, signifie aussi un Pastis entouré de fossez, où l’on met les boeufs pour les engraisser. Mettre les boeufs au parc. C’est un parc assez grand pour engraisser deux cens boeufs.

Il signifie aussi une closture faite de clayes, où l’on enferme les moutons en Esté, quand ils couchent dans les champs. Le Berger couche au parc. Il y a des chiens pour garder le parc. Le loup est entré dans le parc.

Parquer. v. a. Mettre dans une enceinte. On parqua l’artillerie en tel endroit. Les gens de l’artillerie se parquerent du costé de la riviere.

Il est aussi n. L’artillerie parquoit en un tel lieu.

Parquer, se dit aussi à l’actif en parlant des boeufs qu’on met à l’engrais dans un herbage, & des huistres qu’on met dans de certains reservoirs pour les faire grossir. Il a de quoy parquer mille boeufs. Voila des boeufs bien parquez pour engraisser. Sur le bord de la mer il y a des endroits pour parquer des huistres.

Il se dit aussi en parlant des moutons qui sont dans le parc en Esté. Il ne fait pas assez chaud, les moutons ne parquent pas encore. C’est l’ordre que le troupeau du village parque sur les terres de tous ceux qui y ont des moutons. Et en ce sens il est ordinairement neutre.

Relisant hier soir cette page du vénérable dictionnaire, je riais toute seule de nous savoir dans notre "parc" comme des boeufs, des moutons ou des huïtres, sinon comme des fauves ou des pièces d’artillerie. Le mouton nous irait bien, car le "parc" tient ici du pastis, du pâtis, bien plutôt que des chambres vertes de Versailles. Fin août, l’herbe verte a séché, mais point la folle engeance du plantain, des ombelles, des mauves et autres séneçons.  Nous, moutons, trouvons le pâtis maigre.

Vides, sous les sapins, derrière lesquels, en contrebas sur la route, un lampadaire le soir s’allume, les fauteuils blancs dans le parc conversent. La nuit est tombée. Un autre lampadaire, plus haut, s’est allumé. Et la nuit seule entendit leurs paroles…      

 

 

1 réflexion sur « Nous, les fantômes – Conversation dans un parc »

  1. Martine Rouche

    Par la fenêtre ouverte, l’air chaud entrait, les cimes des vieux ormeaux apparaissaient, arrondies, exubérantes. Le parc s’étendait, bruissant, bourdonnant, mais on sentait sur toute cette vie végétale passer un pressentiment d’automne, comme un épuisement des forces violentes de l’été.

    Raymond Escholier, Dansons la trompeuse, Ferenczi et fils éditeurs, Paris, 1925, pages 108-109.

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