Le roman de Flamenca – Musique et jongleries pour la fête de la Saint-Jean

Conservé aux archives de Carcassonne, le roman de Flamenca est l’oeuvre d’un troubadour anonyme du XIIIe siècle. Il raconte une histoire d’amour torride, digne de la chevelure flamboyante dont la nature a doté la très belle Flamenca. Composé en vieil occitan, le roman de Flamenca a été traduit en 1865 par Paul Meyer 1)Robert A. Geuljans, étymologue, formé à la Romanistik, vient de m’adresser à propos de Paul Meyer la remarque suivante : "Paul Meyer n’a pas seulement traduit mais aussi édité pour la première fois le roman de Flamenca. Il est un des GEANTS du XIXe siècle qui travaillaient jour et nuit. En plus, Paul Meyer a en 1905 (environ) publié un rapport au ministre de l’éducation une réforme drastique de l’orthographe. Elle n’a pas eu de suite et nous voyons maintenant le résultat déplorable sur n’importe quel forum.". Ce roman fera l’objet d’une conférence en septembre, lors de la prochaine journée d’histoire locale de Mirepoix, journée intitulée Chants de guerre, chants d’amour au XIIIe siècle. J’ai déjà reproduit un extrait de Flamenca, il y a quelques mois, dans l’article intitulé Le roman de Flamenca – Quand le a l’emporte sur le i. Au fil de l’été, je présenterai ici d’autres extraits de Flamenca, en avant-première.

Fou amoureux, Archambaut vient d’épouser Flamenca. Peu après son mariage, il donne en présence du roi une grande fête pour la Saint-Jean. Le festin se termine. Entrent musiciens et jongleurs… 

 

 

Après avoir mangé, ou se lava une seconde fois, et sans se déplacer on prit le vin ; c’était l’usage. Puis les nappes furent enlevées, et on apporta aux convives les conseillers des grâces. Chacun put s’accoutrer à sa guise. Ensuite se levèrent les jongleurs, tous voulant se faire écouter. Alors vous eussiez entendu retentir des instruments montés à tous les tons. Quiconque savait un nouvel air de viole, une chanson, un descort, un lai, faisait de son mieux pour se pousser en avant.

L’un vielle le lai de chèvrefeuille, l’autre celui de Tintagel ; l’un chante les fidèles amants, l’autre le lai que fit Yvain. L’un joue de la harpe, l’autre de la viole ; l’un de la flûte, l’autre du fifre ; l’un de la gigue, l’autre de la rote ; l’un dit les paroles, l’autre accompagne ; l’un joue de la musette, l’autre du pipeau ; l’un de la cornemuse, l’autre du chalumeau ; l’un de la mandore, l’autre accorde le psaltérion avec le monocorde ; l’un fait jouer des marionnettes, l’autre jongle avec des couteaux ; l’un rampe à terre et l’autre fait la culbute ; un autre danse en faisant la cabriole ; l’un traverse un cerceau, l’autre saute ; aucun ne manque à son métier (v. 608).

Hautement pittoresque, la scène témoigne des jeux, des plaisirs et des ris qui faisaient suite aux festins chez les grands seigneurs du temps. Elle fournit en outre de nombreux renseignements sur l’art des jongleurs.

Tantôt musiciens, tantôt acrobates, ceux-ci pratiquent une riche variété d’instruments, harpe, viole, flûte, fifre, gigue, rote, musette, pipeau, cornemuse, chalumeau, mandore, psaltérion, monocorde – et toutes sortes de manipulations, de cascades et de tours. Le registre s’étend du grotesque au sublime conformément à l’esthétique du mélange que Montaigne, épris de cette dernière, qualifiera plus tard de "farcesque".

 

La liste des instruments de musique réunis ici, donne à imaginer ce que pouvait être le son dans sa couleur proprement médiévale. Elle comprend à la fois des instruments à corde (harpe, viole, gigue, rote, mandore, psaltérion, monocorde) et des instruments à vent (flûte, fifre, pipeau, cornemuse, chalumeau). Il faut y ajouter, bien sûr, la voix des chanteurs.

Le site intitulé Instruments de musique du Moyen Age fournit une riche présentation de tous les instruments de musique médiévaux. Pour en savoir plus sur chacun des instruments mentionnés dans le roman de Flamenca, cliquez sur Recherche, puis sur "Par ordre alphabétique".

 

L’auteur de ce site indique que, dans le Midi de la France, le terme viole, ou viola, désigne la vièle, soit "un instrument à manche et à cordes frottées", donc justiciable d’un archet. La gigue a une forme en 8  et le musicien use de ses doigts pour "crocheter" les cordes. La rote a une caisse triangulaire et "se tient comme la harpe, posée entre les cuisses". La mandore, ou cistre, est "en forme de poire et ressemble au luth". Le psaltérion est une sorte de cithare. Doté, comme son nom l’indique, d’une seule corde, le monocorde est initialement un instrument "à corde pincée", mais on l’utilise aussi avec un archet.

La scène du roman de Flamenca reproduite ci-dessus montre que la musique, à la cour des seigneurs du XIIIe siècle, est indissociable de la poésie chantée. "L’un vielle le lai de chèvrefeuille, l’autre celui de Tintagel ; l’un chante les fidèles amants, l’autre le lai que fit Yvain". Il s’agit chaque fois de lais connus de tous, qui racontent au fil de la mélodie des histoires d’amour, d’aventure ou de guerre. Le lai du chèvrefeuille reprend l’histoire de Tristan et Iseut. Le lai de Tintagel brode un autre épisode de la légende arthurienne. "Celui que fit Yvain" est de Chrétien de Troyes, dans le Chevalier au lion. Chants d’amour, chants de guerre constituent ainsi, au coeur des grandes fêtes médiévales, le moment où les convives revisitent, sur le mode de l’écoute complice, leurs gestes, leurs passions et leurs rêves. "Musiciens et conteurs faisaient si bien qu’un grand murmure régnait dans la salle" (v. 701). 

Le roi, ensuite, invite la reine et Flamenca à ouvrir le bal. Il annonce que le bal sera suivi de joutes.

Le roi dit à l’assemblée : – Seigneurs chevaliers, lorsque les écuyers auront mangé, faites seller vos chevaux et nous irons jouter ; mais, en attendant, je veux que la reine ouvre le bal avec Flamenca, et moi-même j’y prendrai part. Levez- vous tous, que ces jongleurs se tirent de côté parmi les tables.  

Aussitôt chevaliers, dames et pucelles se prennent par les mains. Jamais en Bretagne ni en France on ne vit bal aussi splendide : deux cents jongleurs, bons joueurs de viole, se placent deux par deux sur les bancs et règlent Ia danse sans manquer d’une note. Les dames se regardent souvent et font leurs feintes amoureuses ; il semble que le jour les ait frappées si vivement qu’à peine en peuvent-elles supporter la vue, elles le témoignent par leurs soupirs. Amour animait ces figures d’un plaisir si vif que chacun se croyait en Paradis (v. 701-769).

 

 

NB : toutes les images reproduites ci-dessus sont empruntées passim au site Enluminures du Ministère de la Culture.

 

A lire aussi :

Le roman de Flamenca – Quand le a l’emporte sur le i

 

Notes   [ + ]

1. Robert A. Geuljans, étymologue, formé à la Romanistik, vient de m’adresser à propos de Paul Meyer la remarque suivante : "Paul Meyer n’a pas seulement traduit mais aussi édité pour la première fois le roman de Flamenca. Il est un des GEANTS du XIXe siècle qui travaillaient jour et nuit. En plus, Paul Meyer a en 1905 (environ) publié un rapport au ministre de l’éducation une réforme drastique de l’orthographe. Elle n’a pas eu de suite et nous voyons maintenant le résultat déplorable sur n’importe quel forum."

1 réflexion sur « Le roman de Flamenca – Musique et jongleries pour la fête de la Saint-Jean »

  1. Martine Rouche

     » Les conseillers des grâces  » … Je croyais à tort que c’était un néologisme des précieuses. Quelle exquise expression !

    Quand nous nous verrons, je te montrerai des gravures représentant musiciens et jongleurs, tirées de manuscrits des VIIe, VIIIe et XIIe siècles, d’un bassin en émail trouvé à Soissons, et d’un chapiteau de Boscherville (XIe siècle).(Instructions du comité historique des arts et monuments, 1843). Exactement les instruments que tu cites, y compris le désormais célèbre monocorde !
    Quand j’aurai le matériel nécessaire, je pourrai  » add images to my comment  » …

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