Une visite à la grotte de Niaux sous la conduite de Jean Clottes

Ce vendredi 19 juin, le Lions Club de Mirepoix Pays Cathare organisait une visite de la grotte de Niaux sous la conduite de Jean Clottes 1)Jean Clottes : ancien directeur des Antiquités préhistoriques de la région Midi-Pyrénées ; ancien conservateur général du Patrimoine au ministère de la Culture ; président du Comité international des monuments et des sites (ICOMOS: International Committee on Monuments and Sites) ; responsable de l’étude scientifique de la Grotte Chauvet ; auteur de très nombreux ovrages dédiés à l’art pariétal et aux chamans de la préhistoire., grand préhistorien, spécialiste de l’art pariétal. J’ai eu le bonheur de participer à cette visite. Partis de Mirepoix sous une pluie battante, nous sommes passés par Foix, puis Tarascon ; empruntant alors la direction de Vicdessos, nous avons gagné le village de Niaux, à partir duquel, par une petite route qui zigzague au bord d’un précipice, nous sommes montés jusqu’à la grotte.    

 

 

De gauche à droite : face à l’entrée de la grotte, sur une crête, le château de Miglos ; vue de la montagne depuis le porche de la grotte. 

 

 

De gauche à droite : à l’entrée de la grotte, bâtiment-sculpture en fer brut, dédié à "l’Ariège, pays des hommes et du fer", créé en 1994 par Massimiliano Fuksas 2)Massimiliano Fuksas : architecte italien, directeur du secteur d’architecture de la ville de Venise, auteur en Europe de nombreux monuments urbains, Grand Prix National de l’Architecture décerné par le ministère français de la culture et de la communication en 1999 ; en arrière-plan, le passage ouvert dans les années 60 pour faciliter l’accès des visiteurs à la galerie principale de la grotte.

 

Jean Clottes arrive. Il est grand, détendu, souriant. Il nous rappelle que la grotte de Niaux fait partie d’un vaste réseau souterrain auquel appartiennent également, de l’autre côté de la montagne, les grottes de Lombrives et du Sabart. L’ensemble du réseau a été exploré, même si, trop difficile ou dangereuse d’accès, la majeure partie de ce dernier demeure fermée au public. Il rappelle également que, dans les années 1970, l’exploitation du site a entraîné une dégradation des peintures. D’où l’organisation actuelle des visites, réduites à 200 personnes par jour, soit 20 personnes par visite, – sur réservation. Cette nouvelle organisation permet à la grotte de conserver sa température naturelle de 12°, adaptée à la conservation des peintures. Jean Clottes observe qu’une grotte est un organisme vivant, réactif, dont l’équilibre fluctue au gré des événements qui l’affectent. La grotte de Niaux est dotée aujourd’hui d’un système de capteurs qui permettent de mesurer les variations de cet équilibre et, le cas échéant, d’intervenir pour les corriger. Nous verrons ces capteurs, par la suite, tout au long de notre parcours.

Avant de nous introduire dans la grotte, Jean Clottes nous demande de ne pas prendre de photos. La grotte n’a pas été pourvue d’un système d’éclairage. On s’y déplace muni de lampes spéciales, en forme de boîtes carrées que l’on porte à la main – une lampe pour deux personnes -, qui diffusent une lumière sourde et qui servent essentiellement à éclairer le sol accidenté sur lequel on chemine. L’usage de la photo sans flash, dans ces conditions, paraît compromis On sait par ailleurs que l’usage du flash, multiplié par le nombre de visiteurs, nuit à la conservation des peintures.

J’ai demandé plus tard à Jean Clottes comment il a réalisé les splendides relevés photographiques des peintures de la grotte. Il utilise à cette fin un Leica argentique et prend les photos en open flash. La technique de l’open flash nécessite l’intervention de deux personnes. L’une gère l’appareil, posé sur un pied, réglé en pose. L’autre, qui tient le flash à la main, envoie des éclairs, successivement et de la manière la plus homogène possible, sur chacune des parties du sujet à photographier. La technique est complexe mais demeure la seule possible, pour des résultats de qualité, dans cet environnement ingrat.

Nous entrons maintenant, lampes à la main, dans la galerie qui s’enfonce au coeur du monde souterrain. Partout inégal, le sol est tantôt doucement bosselé, fait d’une sorte de sable lavé, durci, tantôt semé de caldeiras dans lesquelles l’eau de ruissellement s’attarde et dont les rebords rendent notre progression tortueuse. De nombreuses draperies, parfois une grande stalagmite, témoignent là encore des effets du ruissellement, au demeurant variables selon les époques et aussi les saisons.  

 

Bientôt, Jean Clottes nous montre sur les parois de la galerie principale les premiers panneaux de signes magdaléniens. Ceux-ci marquent de façon symbolique l’entrée dans le monde sanctuarisé propre aux hommes de la dernière phase du Paléolithique supérieur (entre 17 000 et 10 000 avant J.C.). Rouges ou noirs, points, traits, claviformes ont été tracés au doigt à l’aide de pigments (manganèse ou charbon de bois) mélangés à un liant (huile, lait ou eau). J’ai demandé à Jean Clottes s’il pouvait s’agir d’une écriture, d’un code. Jean Clottes infirme cette hypothèse. Traits, points, claviformes, relèvent de la pensée magique : ils servent à baliser dans la grotte la dimension insigne du sacré.

 

Ci-dessus, crédit photographique : Grotte de Niaux – Site Officiel.

 

Nous progressons dans la galerie. Dotée presque partout de vastes proportions, celle-ci, nonobstant les accidents du sol et le caractère non-rectiligne du trajet, s’apparente à une sorte d’avenue, qui s’enfonce mystérieusement au coeur des ténèbres. Il y a quelque chose d’initiatique à fouler ainsi le sol même qui fut celui de l’expérience intérieure des Magdaléniens. De temps à autre, nous rencontrons sur cette via sacra un passage étroit, chaotique, fait d’un entassement de pans de roche tombés du plafond de la grotte. Ces passages, eux aussi, sont marqués de signes rouges et noirs. 

Au bout de 800 mètres de progression, nous pénétrons dans un nouvel espace, naturellement déployé en forme de rotonde : c’est le Salon Noir.

Muni d’une torche laser, Jean Clottes éclaire successivement chacun des six panneaux de peintures qui revêtent les parois de la salle.

 

 

L’authenticité des peintures, rappelle-t-il, a été établie en 1906. C’est le docteur Garrigou, de Tarascon, qui signale officiellement l’existence des peintures, et Emile Cartailhac, professeur d’archéologie préhistorique à l’université de Toulouse, qui, après une longue période d’incrédulité, contribue conjointement avec l’abbé Breuil à l’authentification des chefs d’oeuvre du Salon Noir. L’analyse des pigments a révélé en 1993 un écart d’environ 1000 ans dans la réalisation des diverses peintures. Celles-ci datent selon le cas, à 150 ans près, d’environ 13 850 ou 12 890 avant J.C.

 

Jean Clottes commente ensuite tour à tour chacune des peintures. Il insiste sur le statut culturel de ces dernières. L’oeuvre que nous contemplons ici est celle de l’art, non point le fruit d’un geste naïvement compulsif. D’une peinture à l’autre, on retrouve, observe Jean Clottes, les invariants d’un style. Excellents connaisseurs de la faune de leur temps, les Magdaléniens maîtrisent parfaitement la représentation de cette dernière. Ils combinent à cette occasion réalisme anatomique et stylisation élégante, dans le cadre d’une lecture intelligente des multiples possibles formels offerts par les accidents du substrat rocheux. Ils figurent de la sorte, à partir d’une ligne qui court discrètement sur la paroi et se distingue impromptu en lumière rasante, divers animaux, tous herbivores, essentiellement des bisons, des chevaux (de type Przewalsi, aujourd’hui disparu) et des bouquetins. L’un des invariants stylistiques signalés plus haut se reconnaît au traitement des pattes, dont l’une, au premier plan, est figurée en perspective, de façon réaliste, tandis que l’autre, au second plan, demeure symbolisée par un simple trait. On peut vérifier cette observation ci-dessous, dans le traitement des pattes avant du bouquetin. La partie inférieure de la patte avant du grand bison, figuré à gauche également ci-dessous, a été volontairement omise afin de ménager au bouquetin sa juste place dans l’équilibre global de la composition. Le sexe des bêtes mâles se trouve le cas échéant fortement indiqué. A noter aussi qu’il peut se trouver anatomiquement déplacé, sans doute à fin d’identification symbolique entre animaux et humains. Les corps des bisons, enfin, sont le plus souvent marqués d’une ou de plusieurs flèches.

 

Ci-dessus, crédit photographique : Bradshaw Foundation.

 

Jean Clottes nous signale que les clichés réalisés en lumière ultra-violette rendent compte des détails aujourd’hui masqués par des coulées de calcite. On peut voir la reproduction de tels clichés au Parc de la Préhistoire, actuellement ouvert à Tarascon. 

 

 

Photo : Jean Clottes ©
Source : EuroPreArt

 

 

Ci-dessus, crédit photographique : culture.gouv.fr.

 

Le sentiment qu’on éprouve à se tenir ainsi, debout sous la terre au coeur du Salon Noir, est difficile à décrire. On se trouve certes, là, face à d’admirables peintures ; mais l’on s’y émeut d’abord de l’espace dont le déploiement solennel inspire le sentiment du temple et dans lequel on baigne, semble-t-il, comme dans un champ de forces. Parois en forme de rotonde, voûte en forme de coupole, tout fait ici que la voix résonne et que l’espace se peuple d’échos. "C’est le seul endroit de la grotte qui réponde", observe Jean Clottes.

Rappelant que cette partie de la grotte n’a jamais été habitée, Jean Clottes suppose qu’il s’agit ici d’un site dédié par les Magdaléniens à des pratiques chamaniques. 

"Pour que les Paléolithiques se soient rendus régulièrement, pendant plus de vingt mille ans, au fond de cavernes où ils n’habitaient pas pour y dessiner sur les roches, il a obligatoirement fallu que ces lieux revêtent pour eux une importance extraordinaire. […] il est légitime d’émettre l’hypothèse, plus plausible que toute autre, que, ce faisant, ils avaient conscience de pénétrer délibérément dans un monde-autre, celui des forces surnaturelles. Ce voyage souterrain était donc l’équivalent du voyage chamanique, celui de la vision perçue durant la transe" 3)Jean Clottes – Chamanisme paléolithique : fondements d’une hypothèse

Comme bien d’autres après eux, les Magdaléniens croyaient sans doute aux pouvoirs de l’image. C’est pourquoi ils déléguaient à des artistes le soin d’approprier les images efficientes. 

"Lorsque le visiteur paléolithique percevait dans la paroi une ligne de dos de bison, comment n’aurait-il pas pensé qu’un esprit de bison était là, à portée de main, à demi dégagé de sa gangue rocheuse ? Le compléter en quelques traits, c’était entrer en contact avec lui, peut-être capter une parcelle de sa puissance. C’est là qu’entre en jeu le pouvoir de l’image, croyance universelle […].

Dans les sociétés chamaniques, la sélection du ou des futurs chamanes était d’une importance capitale, et de nombreux critères entraient en jeu. L’idée était souvent que les esprits choisissaient la personne (et non l’inverse). Il ne serait pas du tout impossible qu’au Paléolithique supérieur l’un des critères du choix eût été la capacité innée de dessiner, c’est-à-dire de maîtriser la réalité du monde visible et d’influer sur elle" 4)Ibidem.

Jean Clottes, après la visite de la grotte, nous a signalé que l’hypothèse du chamanisme paléolithique suscite aujourd’hui bien des raidissements dans le monde des préhistoriens, en particulier parmi les tenants de l’objectivisme pur et dur, qui veut qu’on s’en tienne à l’observation et, par voie de conséquence, qu’on proscrive toute interprétation des données issues de l’observation. Jean Clottes n’est pas de ceux-là. Il défend le bien-fondé d’une interprétation qui rend lisible, à la lumière des pratiques d’un chamanisme encore vivant, par exemple dans la culture des Inuits ou dans celle des Aborigènes, la part d’universalité concrète qu’illustre à sa manière la culture des Magdaléniens.

Après ce moment de méditation sur l’humain, Jean Clottes nous reconduit vers l’entrée de la grotte. Au passage, il nous fait remarquer que, connue depuis toujours, la grotte a fait au cours des siècles l’objet d’innombrables visites. D’où la présence, ça et là, de pittoresques graffitis, dont certains datent des XVIe et XVIIe siècles. Divers graffitis évoquent des rencontres amoureuses, des fêtes libertines. Il y a, de toute évidence, un Eros des grottes. J’ai remarqué, parmi les graffitis sages, la signature d’un certain Salamon : j’ai reconnu ce nom qui figure dans les actes conservés aux archives de Mirepoix.

Suite à la visite de la grotte, nous avons déjeuné tous ensemble dans une auberge de Niaux.  

 

 

De gauche à droite, au premier plan : Jean Clottes, et Martine Rouche, vice-présidente de l’office de tourisme de Mirepoix ; au centre, au deuxième plan : Max Brunet, président du Lions Club de Mirepoix.

 

Ambiance bon enfant, repas succulent. 

Jean Clottes, qui a la patience d’un Touareg, et qui a d’ailleurs été intronisé Touareg par ses amis du Niger, s’est prêté avec le sourire à l’épreuve des questions subsidiaires et à celle de la dédicace de ses nombreux ouvrages.

Je ne vous ai pas dit que cette visite à la grotte de Niaux était une surprise machinée pour mon anniversaire par d’excellents amis. Merci à ces amis, qui se reconnaîtront. Un anniversaire mémorable ! 

 

 

Retour à Mirepoix par (la galerie) le tunnel de Foix.

 

Notes   [ + ]

1. Jean Clottes : ancien directeur des Antiquités préhistoriques de la région Midi-Pyrénées ; ancien conservateur général du Patrimoine au ministère de la Culture ; président du Comité international des monuments et des sites (ICOMOS: International Committee on Monuments and Sites) ; responsable de l’étude scientifique de la Grotte Chauvet ; auteur de très nombreux ovrages dédiés à l’art pariétal et aux chamans de la préhistoire.
2. Massimiliano Fuksas : architecte italien, directeur du secteur d’architecture de la ville de Venise, auteur en Europe de nombreux monuments urbains, Grand Prix National de l’Architecture décerné par le ministère français de la culture et de la communication en 1999
3. Jean Clottes – Chamanisme paléolithique : fondements d’une hypothèse
4. Ibidem

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