Lorsque Saint-Simon évoque la marquise de Charlus

Dans ses fameux Mémoires, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, a comme on sait la plume perfide. Il rapporte ici une anecdote à propos de la marquise de Charlus. D’apparence burlesque, l’anecdote sonne finalement très triste : la marquise mourra quelques jours après la mésaventure rapportée par le cruel mémorialiste. Née Marie Françoise de Paule de Bethisy, fille aînée de Charles de Bethisy, seigneur de Mezières, épouse de Charles-Antoine de Lévis, comte de Charlus, marquis de Poligny, la marquise (comtesse ?) de Charlus est la mère de Charles-Eugène, duc de Lévis, pair de France, comte de Charlus et de Saignes, lieutenant général des armées du roi. La scène croquée par Saint-Simon se déroule en janvier 1719. La marquise de Charlus décède le 30 janvier 1719 à l’âge de 62 ans. Détail émouvant, je n’ai pas trouvé de portrait de la marquise de Charlus dans son âge mûr, mais seulement un portrait daté de l’enfance de cette dernière. Mademoiselle de Bethisy a posé pour le peintre Alexis Simon Belle en compagnie de son frère Eugène Eléonore de Bethisy, le "Mezières" invoqué dans le texte de Saint-Simon. 

 

La marquise de Charlus, soeur de Mezières et mère du marquis de Lévi[s], devenu depuis duc et pair, mourut riche et vieille. Elle était toujours faite comme une crieuse de vieux chapeaux, ce qui lui fit essuyer maintes avanies parce qu’on ne la connaissait pas, et qu’elle trouvait fort mauvaises. Pour se délasser un moment du sérieux, je rapporterai une aventure d’elle d’un autre genre.

 

Elle était très avare et grande joueuse. Elle y aurait passé les nuits les pieds dans l’eau. On jouait à Paris les soirs gros jeu au lansquenet chez Mme la princesse de Conti, fille de M. le Prince. Mme de Charlus y soupait un vendredi, entre deux reprises, avec assez de monde. Elle n’y était pas mieux mise qu’ailleurs, et on portait en ce temps-là des coiffures qu’on appelait des commodes, qui ne s’attachaient point et qui se mettaient et ôtaient comme les hommes mettent et ôtent une perruque et un bonnet de nuit, et la mode était que toutes les coiffures de femmes étaient fort hautes. Mme de Charlus était auprès de l’archevêque de Reims, Le Tellier. Elle prit un oeuf à la coque qu’elle ouvrit, et, en s’avançant après pour prendre du sel, mit sa coiffure en feu, d’une bougie voisine, sans s’en apercevoir. L’archevêque, qui la vit tout en feu, se jeta à sa coiffure et la jeta par terre. Mme de Charlus, dans la surprise et l’indignation de se voir ainsi décoiffée sans savoir pourquoi, jeta son oeuf au visage de l’archevêque, qui lui découla partout. Il ne fit qu’en rire, et toute la compagnie fut aux éclats de la tête grise, sale et chenue de Mme de Charlus et de l’omelette de l’archevêque, surtout de la furie et des injures de Mme de Charlus qui croyait qu’il lui avait fait un affront et qui fut du temps sans vouloir en entendre la cause, et après de se trouver ainsi pelée devant tout le monde. La coiffure était brûlée, Mme la princesse de Conti lui en fit donner une, mais avant qu’elle l’eût sur la tête on eut tout le temps d’en contempler les charmes et elle de rognonner toujours en furie. M. de Charlus, son mari, la suivit trois mois après. M. de Lévi crut trouver des trésors; il y en avait eu, mais ils se trouvèrent envolés 1)Saint-Simon, Mémoires, tome 17, chapitre VI .

 

"Il écrit à la diable pour la postérité", déclare Chateaubriand à propos de son illustre devancier. On remarquera ici l’élégante désinvolture du style – en particulier l’art  de la parataxe ("ce qui lui fit essuyer maintes avanies parce qu’on ne la connaissait pas, et qu’elle trouvait fort mauvaises") – et la saveur des vocables empruntés au lexique rognonnant des "crieuses de chapeaux".

Le site Medusis publie à l’intention des internautes le texte intégral de la première édition Chéruel (1856) des Mémoires de Saint-Simon, en mode texte cherchable ou par tomes. 

 

NB : Les illustrations relatives aux perruques sont empruntées à la rubrique Mode/Coiffures du site La Mesure de l’Excellence. Concernant la généalogie de la marquise de Charlus, j’ai consulté le Dictionnaire de la noblesse de Franc̜ois Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, Badier, publié chez la Veuve Duchesne en 1774. 

 

Notes

↑ 1. Saint-Simon, Mémoires, tome 17, chapitre VI

1 réflexion sur « Lorsque Saint-Simon évoque la marquise de Charlus »

  1. Martine Rouche

    Grâce à toi, je viens de retrouver la même anecdote dans le tome IV de l’  » inventaire historique et généalogique des documents des branches latérales de la maison de Lévis  » rédigé par Félix Pasquier. Il cite abondamment Saint-Simon qui s’en est donné à coeur joie à propos de cette famille !
    Je viens aussi de relire ce que dit Félix Pasquier au sujet de la marquise de Charlus : elle était la fille de feu Charles de Béthisy et d’Anne de Perdier, baronne de Trampaudière, remariée à Roger de Lévis, comte de Charlus, père de son futur époux ! Etrange, non ?
    Toujours dans les curiosités : Saint-Simon raconte les péripéties mystérieuses qui marquèrent le baptême de Charles-Eugène, fils aîné du marquis et de la marquise de Charlus. Né à Paris le 29 janvier 1669, son baptême fut retardé et sans doute oublié … en tout cas remis plusieurs fois. De telle sorte que, le 27 janvier 1698, le jeune marquis de Lévis fut baptisé le matin, fit ensuite sa première communion et se maria le soir à minuit, à l’hôtel de Luynes, avec Mlle de Chevreuse !

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