Une visite au château de Fiches

 C'est quelque part dans la campagne, au bout d'une allée d'arbres, une gentilhommière très ancienne, au portail gardé par des lions de pierre. Vue de loin, au détour de l'allée, elle semble dormir, du sommeil de la belle au bois dormant, à l'ombre des arbres séculaires qui remuent silencieusement. Puis l'on entend le bruit d'une scie, et lorsqu'on passe le portail sous le regard morne des lions, on trouve la cour remplie d'une montagne de poutres autour de laquelle s'active un groupe de compagnons. Les vieux toits crient misère.  

 

 

Nicole Ginabat, qui est, avec sa soeur, propriétaire de la demeure, nous attend sur le seuil, en jean et en baskets, sa tenue de chantier, sous les deux cadrans solaires qui ornent symétriquement la façade. L'un d'eux a conservé son style, qui donne l'heure. Il est midi, à l'heure du soleil, soit 14 heures, à l'heure post-moderne. Le soleil caresse, au rez-de-chaussée, les belles fenêtres hautes, reprises de l'orangerie et remontées sur la façade de la demeure dans un temps déjà oublié. On donne ici, les nuits d'été, des concerts à la lueur des étoiles ; on y fait des lectures, des expositions ; on y monte des spectacles champêtres. 

Constituée de trois corps de bâtiment disposés en L autour de la cour centrale, la demeure date, dans sa partie centrale, du XVe siècle et du XVIIe siècle, et, pour ce qui concerne l'aile gauche, du XVIe siècle. Celle-ci a conservé sa porte basse, de style Renaissance, et affiche, elle aussi, un cadran solaire.

 

 

Installée sur un domaine d'environ 50 hectares, la demeure est assortie de communs, réservés au logement des métayers qui assurent, aujourd'hui encore, l'exploitation des terres. Celles-ci étaient jadis dédiées à la vigne. D'où probablement le nom de Fiches, qui désigne les pics de fer à pointe renflée utilisés pour planter la vigne. 

Les archives indiquent que la métairie hébergeait au XVIIe une famille catholique et qu'elle a fait l'objet d'une prise de guerre par les protestants. Acquis au XVIe siècle par Jean de Roubert, conseiller au parlement de Toulouse, le domaine est racheté au XVIIIe siècle par Joseph Fauré, propriétaire appaméen dont Nicole Ginabat et sa soeur sont aujourd'hui les lointaines descendantes. Honos Domus Mea, "l'honneur est ma maison", la devise de Joseph Fauré demeure inscrite à l'entrée du domaine. 

Franchissant le seuil de la demeure, nous nous trouvons dans une vaste galerie qui court longitudinalement d'une extrémité à l'autre du bâtiment. Elle est, dans sa partie gauche, surmontée d'une voûte gothique, dont les arcs viennent buter sur des culots ornés de têtes étranges. Au centre de la galerie, dans l'axe de la porte d'entrée, un couloir traversant donne vue sur le jardin. Au fond de la galerie, sur la droite, la porte de la bibliothèque est ouverte : nous pénétrons ici dans le cabinet d'un homme des Lumières, Jean Joseph Adrien Fauré (1776-?), conseiller général de l'Ariège, savant botaniste qui a été l'élève de Lamarck. L'herbier de Jean Joseph Adrien Fauré a été conservé ; les plantes, admirablement traitées, ont gardé leurs couleurs. Héritier d'une collection de livres constituée depuis le XVIe siècle, il a ajouté à cette dernière les principaux ouvrages scientifiques de son temps. On remarque que, conformément au goût du XVIIIe siècle, il jouait aussi au tric-trac.

Au fond de la galerie, sur la gauche, nous pénétrons ensuite dans la grande cuisine des siècles passés, qui était naguère encore le royaume de la grand-mère de Nicole Ginabat. Rien n'a été changé, ni l'immense cheminée, ni le potager, lui aussi de dimension considérable, ni le sol pavé de large tomettes, rongées au fil du temps par la fleur de sel. La cuisine continue à vivre. Nicole Ginabat habite la maison. Le bol est sur la table du petit déjeuner.

Nous gravissons ensuite, d'un pas retenu, l'escalier qui conduit à l'étage. Il s'agit de l'escalier originaire, construit en bois au XVI siècle, et que la maîtresse de maison entend conserver en l'état, usé mais si beau, non ciré. Nicole Ginabat, au premier étage, nous ouvre sans rien dire la porte d'une grande salle : vide de tout meuble, la salle comporte seulement une cheminée, tardivement refaite en stuc dans le style "retour d'Egypte", et, dans des cadres sur les murs, de vieilles photos de famille.

 

 

Nicole Ginabat ouvre les volets, et nous sommes saisis de surprise : le plafond de la salle est entièrement recouvert de peintures, représentant de façon très vivante des fleurs, des animaux de toute nature, ainsi que des scènes de chasse et de pêche, réparties de part et d'autre d'un motif récurrent de sirène à la corne d'abondance. Sur ce plafond fortement cloisonné, les bandes dédiées aux motifs principaux, qui sont réalisés à la détrempe, alternent avec des bandes traverses, ornées de motifs stylisés, réalisés cette fois au pochoir. La gamme des couleurs, alternativement tendre et vive, est un ravissement pour l'oeil. On ignore tout, dit Nicole Ginabat, de l'artiste qui a oeuvré ici à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe siècle.  

 

 

 

Au fond de la grande salle, Nicole Ginabat nous ouvre maintenant une autre porte. Nous entrons dans une pièce plus petite, qui, au siècle précédent, a servi de salle de bain. Sur le plafond débarrassé de son lattis et derrière la cloison, enlevée tout au long de la partie sommitale des murs, d'autres peintures apparaissent, d'époque inconnue, traitées cette fois-ci dans l'esprit des faïences de Delft.

 

 

Nicole Ginabat nous invite ensuite à gagner le jardin afin de voir, sur l'arrière de la maison, les divers pigeonniers installés sous les toits, dont l'un ménagé dans une ancienne échauguette. Nous faisons quelques pas dans l'herbe libre, envahie de pâquerettes. Nicole Ginabat nous raconte la dernière tempête, qui a emporté le plus bel arbre du jardin. Les bûcherons, venus le débiter, lui ont laissé en souvenir les billots. Ceux-ci font dans l'herbe une table et des sièges sauvages. Au fond, parmi les arbres, la pauvre orangeraie, dont les fenêtres fantômes ont été murées, tombe en ruine.

 

 

Avant de quitter Fiches, nous évoquons avec Nicole Ginabat les problèmes de financement que pose la restauration du patrimoine privé, et les différents types de partenaires ou de mécènes à l'attention desquels on peut constituer des dossiers. Nicole Ginabat et sa soeur ont reçu en 2006 le prix des Vieilles Maisons Françaises de l'Ariège. Elles bénéficient aujourd'hui du soutien de l'Association de sauvegarde et découverte du patrimoine du château de Fiches. Celle-ci a obtenu pour la conservation des peintures du château le 1er prix de la Banque Populaire de l'Ariège, en février 2009.

Adresse du château de Fiches :
09340 Verniolle
Téléphone : 0670073583
Email : chateaudefiches@aol.com
Site Internet : http://chateaufiches.blogspot.com

 

2 réflexions sur « Une visite au château de Fiches »

  1. gares

    Aujourd'hui, cette merveilleuse demeure a bénéficié de nombreux travaux… dont une cour centrale qui accueille le visiteur plus "noblement"… les toits ont revêtus leur nouvelle parure…. et le plafond au bestiaire ne subira plus les attaques du temps…
    Le chai acceuille des soirées musicales, contes…. et la terrasse au plancher de bois permet de danser ….
    Une nouvelle visite s'impose…. pour redécouvir Fiches !

  2. Martine Rouche

    Réjouissons-nous avec Nicole Ginabat, sa soeur, et l’association de sauvegarde et découverte du patrimoine du château de Fiches : le Pèlerin leur a remis un prix qui va permettre qu’une seconde tranche de travaux soit entreprise,  » pour empêcher que la couche picturale ne se détache du bois  » , a précisé Jacqueline Cancel, vice-présidente de l’association, dans l’article du magazine Pèlerin annonçant les lauréats 2010.
    Jean-Charles de Castelbajac, président du jury a dit :
     » Ce cortège d’animaux est d’une beauté surréaliste. On sent l’esprit de la Renaissance frémir dans ce bestiaire fantastique. Ces frises raffinées apportent une touche féminine et gracieuse dans l’austère château de Fiches. J’aimerais que ma rude demeure gasconne soit égayée de telles enluminures !  »
    Pèlerin n° 6675, 4 novembre 2010, page 8.

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