Quand Raymond Escholier parle de Clément Serveau

Les romans de Raymond Escholier ont fait l’objet d’éditions illustrées auxquelles ont collaboré différents artistes, parmi lesquels Clément Serveau, dont les bois gravés sont devenus aujourd’hui indissociables de certains titres de l’écrivain, tels que Cantegril, La nuit, Quand on conspire, ou Gascogne.
 
Je me suis demandé où et comment les deux hommes s’étaient rencontrés et sur quelle base ils avaient développé leur affinité. Comment en effet, où et pourquoi, la trajectoire de Clément Serveau, natif de Bourbonne, homme de la Champagne pouilleuse, croise-t-elle celle de Raymond Escholier, ancré à Mirepoix, homme du Midi ?

 

Né en 1889, élève de l’Ecole nationale des arts décoratifs, puis de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts à Paris, gendre de l’architecte Charles Hindermeyer, peintre apprécié, illustrateur prolifique, Clément Serveau est en 1919 directeur artistique des éditions Ferenczi.

C’est probablement dans le cadre de cette maison parisienne que Raymond Escholier rencontre pour la première fois l’illustrateur, puisque Ferenczi sort en 1921, dans la collection "Le livre moderne illustré", une édition de Cantegril illustrée précisément par Clément Serveau.

Critique d’art à La Dépêche de Toulouse, conservateur de la maison de Victor Hugo, grand connaisseur de Delacroix, auteur alors d’un premier ouvrage consacré à Daumier, Raymond Escholier a su d’emblée reconnaître en la personne de Clément Serveau l’illustrateur de génie, qui servirait admirablement son oeuvre.

 

Sans doute l’a-t-il invité à Mirepoix, théâtre des exploits de Cantegril, le truculent héros du roman éponyme, car les illustrations conçues par Clément Serveau portent la marque des choses vues ; de toute évidence, elles ont été réalisées d’après nature, ou, comme disait Cézanne, sur le motif, de telle sorte que toute personne qui connaît Mirepoix s’y retrouve immédiatement. La collaboration des deux hommes sera par la suite particulièrement fructueuse et marquera le début d’une longue amitié. 

Raymond Escholier consacre plus tard à son ami Clément Serveau un beau texte, recueilli dans un opuscule sans date publié par le laboratoire Chantereau 1)Raymond Escolier, Clément Serveau – Album d’art contemporain, collection "Drogues et peintures", Laboratoire Chantereau, produits Innothéra, Paris . Au-delà du cas de Clément Serveau, il s’y interroge d’emblée sur ce qui fait qu’un jour dans la vie d’un artiste celui-ci "renonce au chemin facile pour s’aventurer", et que "loin de craindre le mal des cimes, il se hasarde jusqu’aux solitudes vertigineuses".

 

 

Ci-dessus : Clément Serveau, Le Rêve

 

Observant que, formé ou formaté à très (trop) bonne école, Clément a été d’abord un peintre de style académique, Raymond Escholier se soucie de déterminer en quoi consiste le possible du moment de conversion qui permet à l’artiste de se tourner, comme dit Renan dans sa Prière sur l’Acropole, vers "la parfaite Beauté". Il y voit la conjonction de deux forces : celle que constitue chez Clément Serveau certaine disposition méridionale de la sensibilité, et celle de la Grèce qui oblige l’artiste à se rejoindre lui-même, dans ce qui fait la plénitude de son propre génie.

Ses débuts sont ceux d’un bon élève attentif, laborieux, comme le veut son origine un peu âpre de Haut-Marnais ; mais, ne nous y trompons pas, Bourbonne, où naquit Clément Serveau, est aussi la cité des eaux chaudes ; une ardeur souterraine exalte ce coin de la Champagne pouilleuse, en corrige l’austérité et lui communique sa flamme secrète.

Ces contrastes de sa terre natale, nous les retrouverons tout au long de l’évolution artistique de Clément Serveau.  

Semblablement à Montesquieu et à Taine, Raymond Escholier tient qu’on peut reconnaître dans l’homme l’empreinte du sol dont il provient, celle du climat qu’il a connu lors de ses primes années, celle enfin des paysages au regard desquels sa sensibilité s’est éveillée et progressivement formée. Mais il observe aussi que l’influence du climat et du milieu s’exerce sur nous de façon complexe, puisqu’elle se déploie dans deux directions de sens originairement opposées – le chaud et le froid, le feu et l’eau – lesquelles constituent, ici comme ailleurs, autant de dispositions, ou forces matricielles, de la sensibilité. C’est en vertu de la dimension souterrainement chaude et ignée de sa Champagne pouilleuse que Clément Serveau, natif de Bourbonne, peut éprouver en 1934 le choc de la Grèce et, par là, se laisser reconduire à ce qui fait en lui le possible de sa méridionalité sensible.

Il y a selon Raymond Escholier, une méridionalité des arts, qui doit à la nature des choses autant qu’aux générations des hommes, et plus originairement encore au jeu des forces substantielles – l’eau et le feu, l’air et la terre – forces dont le déploiement bipolaire induit celui de la méridionalité, fille du feu et de l’air, comme figure nécessaire du monde.

Toujours selon Raymond Escholier, il y a probablement  aussi une dynamique ascensionnelle des forces qui veut, par effet de passage au blanc, que le feu et l’air subliment la terre et l’eau, d’où, par effet de parachèvement, que la méridionalité constitue la forme parfaite de la septentrionalité. 

Raymond Escholier, quoi qu’il en soit, argue de l’autorité de Renan pour faire de la méridionalité la source et l’horizon de la "parfaite beauté". "L’impression que me fit Athènes", dit Renan, "est de beaucoup la plus forte que j’aie jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe ; il n’y en a pas deux : c’est celui-là. Je n’avais jamais rien imaginé de pareil. C’était l’idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusque-là, j’avais cru que la perfection n’est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l’absolu" 2)Ernest Renan, Prière sur l’Acropole, 1883 . Et Renan d’ajouter, à propos de l’impression athénienne, les mots de célébration qui suivent : "O noblesse ! ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité…" 3)Ibidem .

 

C’est ce même choc de la Grèce, observe Raymond Escholier, "qui allait permettre à Clément Serveau de connaître, lui aussi, son chemin de Damas". En Grèce, où Clément Serveau "a vécu à deux reprises, pendant de longs mois, la vie des pêcheurs des Cyclades, des paysans de Delphe et d’Olympie", celui-ci "a voulu apprendre le langage des humbles et il le parle ; son crayon patient a fouillé les moindres traits de leur visage, surpris leurs gestes simples à l’heure des travaux et des jeux ; l’éternité de cette terre antique, baignée par une mer légendaire, lui a inspiré le dédain de l’accidentel, le sentiment de l’ordre et du style".

 

 

"O noblesse ! ô beauté simple et vraie ! leçon éternelle de conscience et de sincérité…", disait Renan.

 

La "parfaite beauté, telle que la conçoit Raymond Escholier, se tient toute dans les mots de Renan. L’auteur de Cantegril en scrute le déploiement dans l’oeuvre de Clément Serveau :

En voici bien le dessin sobre, au contour précis, comme le profil d’un camée ; en voici la couleur dépouillée, où sans cesse la nuance l’emporte sur la franchise du ton, cette couleur de "roses sèches", pour parler comme Stendhal à propos des remparts d’Avignon, cette palette réduite au lapis du ciel, au blanc de chaux des coupoles byzantines, au rose fané des ruines antiques, à la grisaille des oliviers.

Une telle nature, si solennelle et si familière, un pareil climat où s’exhalent le souvenir des dieux et la chanson des pâtres, imposent à l’artiste, qui prétend s’y dévouer, un immense renoncement, un vocabulaire en quelque sorte racinien, concis et refoulé, d’une poésie profonde et discrète. […] 

Ces dessins d’une arabesque méditée, ces aquarelles d’une technique affranchie, ces huiles dont la matière se spiritualise, tout ici dénote l’évolution de l’artiste, libéré, éclairé par le voyage en Grèce. 

 

Rappelant que le choc de la Grèce s’exerce chez Raymond Serveau à partir du fonds de sensibilité bifrons nourri tout à la fois par les eaux chaudes et par la pluie de Bourbonne, Raymond Escholier constate qu’aux "influences helléniques" se mêlent toujours chez ce dernier "le vieil appel foncier des Le Nain, étudiés au Petit-Palais et à l’Orangerie". Mais il observe à cet endroit qu’ainsi soulevé par l’expérience méridionale, "le vieil appel foncier des Le Nain" inspire à Clément Serveau ses meilleures toiles, telles Le lièvre mort "que la ville de Paris vient d’acquérir et dont l’humble vérité apparaît si émouvante, si simplement pathétique". "Le patient, le modeste, le généreux Clément Serveau" s’est rencontré lui-même, assurant de la sorte, "comme de l’arc et de la lyre", la parfaite tension du Nord et du Midi.

 

 

Ci-dessus : illustrations de Clément Serveau pour La nuit.

 

Les bois gravés créés par Clément Serveau à l’intention de Raymond Escholier datent d’avant le choc de la Grèce. Mais "l’essentiel", observe Raymond Escholier, "l’artiste le porte en lui". Il faut croire que Clément Serveau, dès 1921, portait en lui, déjà efficient, cet "essentiel" que constitue "le dédain de l’accidentel, le sentiment de l’ordre et du style", et plus précisément le "dessin sobre, au contour précis comme le profil d’un camée", ou encore "l’art de se restreindre pour mieux s’exprimer". La technique du bois gravé, qui plaisait tant à Raymond Escholier,  témoigne en tout chez le Clément Serveau de 1921 de cette aptitude à "se restreindre" au profit de "l’essentiel".

 

Ci-dessus : vue de la plaine depuis la montagne dans Quand on conspire.

 

Au-delà de l’hommage rendu à Clément Serveau, qui fut son illustrateur et aussi son ami, Raymond Escholier  révèle ici ce qui fait de lui un grand critique d’art : regardant l’oeuvre à la fois dans la perspective de sa nécessité initiale et dans celle de la fin à quoi elle prétend, il montre en quoi consiste l’art, et comment celui-ci a réalité ou sens. Dédaignant de s’attarder sur la vie de l’homme, il se concentre sur le travail de l’artiste, et par là sur l’art, qu’il rétablit ainsi dans la plénitude de ses droits. Ni impressionniste ni froidement objective, la critique d’art, telle que la pratique Raymond Escholier questionne l’art dans le rapport que celui-ci entretient avec la matière-monde, et le sens auquel l’oeuvre prétend, dans le pli de ce rapport-là.  A ce titre elle balance, de façon résolue, entre vérité de l’aisthesis (la sensation comme filtre de la matière-monde) et  vérité du noein (la pensée comme filtre de la sensation) qui fonde en raison le choix du style.

Voici qui résume, selon Raymond Escholier, l’esthétique de Clément Serveau, et tout autant la sienne propre :

L’art des sacrifices, sans lequel, en vérité, il n’est point d’art digne de ce nom, voilà ce que la Grèce a enseigné à Clément Serveau, l’art de se restreindre pour mieux s’exprimer. Grande et pure leçon qui ne cesse de répéter au barbare ébloui le mot d’ordre classique : aisthésis. Un "choix", oui, l’art est un choix et ne peut aspirer au titre d’artiste quiconque est inapte à choisir dans le chaos des matériaux que nous propose le monde extérieur.                     

 

Ci-dessus : vue de Pamiers in La nuit.

 

Notes

↑ 1. Raymond Escolier, Clément Serveau – Album d’art contemporain, collection "Drogues et peintures", Laboratoire Chantereau, produits Innothéra, Paris
↑ 2. Ernest Renan, Prière sur l’Acropole, 1883
↑ 3. Ibidem

4 réflexions sur « Quand Raymond Escholier parle de Clément Serveau »

  1. La rêveuse

    Grâce à vous, je découvre à la fois Raymond Escholier et Clément Serveau qui semblent, à travers vos commentaires toujours pertinents et écrits en excellent français, si complémentaires et dignes d’être connus. Merci.

  2. Martine Rouche

    1. Merci de sortir Raymond Escholier de l’ornière réductrice de  » Cantegril  » … Merci de lui rendre sa place primordiale, à mes yeux, de critique et d’historien d’art. Merci de mettre en lumière la complémentarité amicale et artistique de Clément Serveau et Raymond Escholier.
    2. Revue  » Art & médecine « , juillet 1935, en couverture,  » le visage du mois  » est celui d’un berger sur fond de maisons grecques, de Clément Serveau.
    3.  » Gascogne  » de Raymond Escholier a aussi été édité en 1929 aux éditions des horizons de France, avec des dessins originaux de Clément Serveau. Le sous-titre est  » Types et coutumes « , et l’un des portraits, signé et daté de 1928, représente … Raymond Escholier.
    4. Es-tu toujours en quête d’une forme de méditerranéité dans l’art et la littérature ? …

  3. La dormeuse Auteur de l’article

    Non, je ne suis pas spécialement en quête d’une forme de méditerranéité dans l’art et la littérature, mais j’ai plaisir à en parler et à tenter de la définir lorsque je la trouve.

  4. Martine Rouche

     » Clément-Serveau (1886), élève de Luc-Olivier Merson, s’est fait tout d’abord un nom comme portraitiste académique. Deux voyages en Grèce auront suffi à le libérer. Les aquarelles qu’il en a rapportées sont de la grâce la plus déliée. Ses peintures de Mykonos et de Chio marquent parmi les oeuvres les plus subtiles du paysage français contemporain, et son Lièvre accuse le retour aux plus saines traditions de notre art, celles des Le Nain et des Oudry. »

    La peinture française, XXe siècle, Raymond Escholier, librairie Floury, Paris, 1937, p. 129 & 130.

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