Al Bascou – Autrefois, à l’aile du pont

Le site du Bascou est ingrat, mais je continue de m’y intéresser, car il a été autrefois le siège d’une activité intense et a fait l’objet, d’aménagements réfléchis et bien pensés, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. A ce titre, il constitue un exemple du progrès de la raison urbanistique qui marque l’entrée de Mirepoix dans l’ère contemporaine.   

 

Suite à la signature du Devis de la Maçonnerie, charpente et ferrure qui doivent etre mis en oeuvre pour la contruction de l’écorchoir de la ville de Mirepoix le 1er juin 1746, l’écorchoir a été construit, comme l’atteste le rapport de Gérard Belpieron, maçon, qui, à la demande des consuls, "s’est rendu sur les lieux afin d’y vérifier article par article les devis de l’écorchoir, et les ayant trouvés conformes…". Le rapport de M. Belpieron est sans date, mais la référence aux consuls devant lesquels l’expert a prêté serment, indique que la construction de l’écorchoir a fait l’objet d’une vérification avant la Révolution. 

 

 

En 1808, le conseil municipal de Mirepoix constate que le site du Bascou souffre sur son flanc Sud, situé en contrebas du Pont du canal du moulin (renommé aujourd’hui Pont de Limoux)  d’un problème d’éboulement, dû au travail de sape insensiblement induit par le flux du Countirou dans la région circumvoisine des ailes du pont. D’où le procès-verbal d’adjudication signé par le maire M. Denat pour la  "construction d’un mur à Faire attenant le Pont du canal du moulin près des Tueries". Je le reproduis ci-dessous, dans son orthographe originale :

 

Il sera construit un mur en maconnerie de moilon et mortier de chaux et sable attenant le Pont du canal du moulin près des tueries.

Ce mur sera construit afin de soutenir les terres que le courant de l’eau du canal mine insensiblement et qui par leur éboulement ont rendu dans cette partie la voye publique très étroite.

Ce mur prendra son commencement et sera lié avec l’extrémité du mur en aile du pont, et se prolongera par une ligne droite jusqu’au […] ou […] de longueur de manière que depuis l’angle de la maison du sieur Palmade jusqu’à l’extremité de cette ligne, il y ait une ouverture ou passage de 8.metres 10, ou quatre toises, pour laisser la faculté d’abreuver les bestiaux dans le dit canal ; à l’extremité de la ligne droite formée par le mur, le dit mur fera un retour de    ou    longueur servant à déterminer le passage à laisser pour l’abreuvoir, et qui devra être pavé.

 

 

 

La fondation de ce mur aura 0metres 68, ou trois pouces de profondeur. Sa largeur ou profondeur dans la fondation et jusqu’au niveau du terrain de la voye publique sera de 0metres 56 ou deux pouces et demi, laquelle épaisseur sera réduite a 0metres 45 ou deux pouces sur une élévation de 0metres 68 ou trois pouces pour former une banquette au dessus du niveau de la voye publique et prévenir les accidens. cette banquette qui devra se raccorder avec le parapet du Pont sera couronné que les parapets du Pont en pierre platte posée verticalement et bien mise, cette banquette qui regnera sur toute la longueur du mur suivra la pente naturelle du terrain et ira en diminuant insensiblement et se confondra à l’extremité sur le niveau du terrain ; l’angle formé par le retour du mur à l’extremité de l’abreuvoir, et le bord du mur seront en pierre de taille travaillée à la grosse pointe ; il sera pratiqué dans le mur deux ouvertures en pierre de taille aussi travaillée à la grosse pointe avec un conduit de 0metres 17 six pouces de saillie pour recevoir les eaux pluviales et les jetter dans le canal, ces ouvertures auront 0metres 17 ou 6 pouces en quarré.

 

Ce mur sera fait avec du bon moilon et du mortier à chaux et sable, la chaux de la qualité de manses ou chaux forte, le sable bien grainé et point terreux, il devra entrer au moins 36 kilogrames de chaux par mètre carré de maconnerie ; la pierre de taillé portée dans le présent sera payée comme mur.

Conditions

L’adjudication sera tenu de commencer de suite […].

 

Denat maire

 

La "pierre de taille travaillée à la grosse pointe", qui figurait dans l’adjudication de 1808, a depuis longtemps disparu. Les pierres photographiées ci-dessus sont celles du pont, qui a conservé ses ailes sous la chaussée actuelle. Il faut se risquer sur la rive mal entretenue du Countirou pour les apercevoir dans l’ombre oblique. Du mur "attenant le Pont du canal du moulin près des Tueries", il ne reste plus, refaite en ciment, que la "banquette" située à l’angle de la place du Rumat et de la route de Limoux. Au-delà de la banquette, en lieu et place de l’ancien ouvrage de soutènement, il y le talus d’avant 1808, et l’herbe qui grimpe. Le passage, jadis maintenu ouvert pour "laisser la faculté d’abreuver les bestiaux dans le dit canal" 1)Les documents des XVIIIe et XIXe siècles confondent sous le même nom le canal et le ruisseau., se trouve encombré de vagues aménagements cimentés, actuellement occupés par des bennes à ordures. Il a perdu ses pavés, sans doute arrachés, ou recouverts par le méchant bitume.     

 

 

 

A l’extrémité du talus, on ne trouve plus trace du "retour", ménagé au temps du mur et "servant à déterminer le passage à laisser pour l’abreuvoir". On voit en revanche, parmi diverses ruines, un filet d’eau qui sort d’une buse ébréchée, version moderne du "conduit de 0metres 17 six pouces de saillie pour recevoir les eaux pluviales et les jetter dans le canal". 

Ce qui rend passionnante la visite des lieux ordinaires, c’est qu’il sont presque toujours de nature palimpseste : leur passé se se donne à lire dans leur présent comme l’image dans le tapis. La matière se perd mais la forme demeure. 

 

Notes   [ + ]

1. Les documents des XVIIIe et XIXe siècles confondent sous le même nom le canal et le ruisseau.