Fontaines de Mirepoix – Fontaine de Rousset, fontaine de la Nation

Sur la petite place du Monument aux Morts, située à la jonction du cours Maréchal de Mirepoix et de l'Allée des Soupirs, les documents conservés aux archives de Mirepoix signalent l'existence de la fontaine de Rousset, puis celle de la fontaine de la Nation, sans préciser jamais la localisation de cette dernière. Fontaine de Rousset ? Fontaine de la Nation ? S'agit-il d'une seule et même fontaine, qui, au cours du temps, aurait changé de nom ? S'agit-il de deux fontaines successivement installées sur une seule et même petite place ? D'où viennent les deux noms consignés tour à tour dans les documents municipaux ? Fontaine de Rousset ? Fontaine de la Nation ? 

 

J'ai rapporté d'une visite sur la petite place les photos reproduites ci-dessous.

 

 

Abritée derrière une haie qui délimite un petit jardin public , la fontaine en rocaille se trouve à gauche du Monument aux morts ; incluse dans la haie d'un jardin privé, l'autre fontaine se trouve derrière le Monument aux Morts.

Des grands-mères bavardaient au soleil sur les bancs du petit jardin public. Je leur ai demandé comment se nomment les deux fontaines. "Celle qui se trouve derrière le Monuments aux Morts", m'ont-elles dit, "c'est la fontaine de la Nation", et la fontaine en rocaille, auprès de laquelle elles se tenaient assises, "dans notre enfance, on l'appelait le Jet d'eau". Elles ne savaient pas pourquoi l'on parle de "fontaine de la Nation" et elles n'avaient jamais entendu dire qu'il ait eu ici une fontaine "de Rousset". Ce nom-là, au cours du temps, se serait donc perdu. 

Concernant la dite "fontaine de Rousset", les archives municipales de Mirepoix conservent les documents suivants : 

 

24 février 1790 : il fut arrêté qu'on travaillerait à mettre en bon état la fontaine dite de Rousset qu'elle serait mise dans une batisse en voute à telle grandeur et hauteur convenable ; sur quoÿ le dit Maire observe à l'assemblée qu'il pense de conduire ladite fontaine en traversant le champ de M. Deloun au bord du fossé qui longe la promenade qui vient d'être pratiquée vis à vis et en face de l'allée qui va de la porte d'Abail à la métairie dudit sieur Deloun et conduite audit lieu, là y pratiquer une batisse en voute pour loger ladite fontaine dont l'eau sortirait par un tuÿau ou Robinét qui ÿ serait placé".

Novembre 1790 : … que le 12 septembre dernier les officiers municipaux membres du bureau furent authorisés à faire conduire les eaux quils se seroient procurés des fontaines de Rousset et Mr Deloun jusqu'au septentrion de la pièce en champ de ce dernier en face de la Promenade qui va droit au moulin d’embas et que l’assemblée setant allors reservé de statuer sur la forme de Batisse quil conviendrait de faire pour loger ladite Eau, cest le Casqu’elle y statue aujourd’huy que l’Eau de la fontaine de Rousset à été conduite par des tuyeaux en traversant la pièce dudit Mr Deloun à l’endroit cydessus dit". 

 

Ci-dessus : aujourd'hui, la métairie de feu M. Deloun.

 

Vu les éléments de localisation fournis par ce ce document, il semble que "la fontaine de Rousset" se situait jadis dans la campagne, au-delà du champ de M. Deloun, et que l'eau de cette fontaine a été conduite en 1790 à l'emplacement désigné aujourd'hui comme étant celui de "la fontaine de la Nation". Sans doute l'appellation "fontaine de Rousset" désignait-elle avant 1790 le site d'une source, dite "font de Rousset", très sommairement aménagé et, comme indiqué ci-dessus, nécessitant d'être "mis en bon état", car dégradé par un long usage. Joseph-Laurent Olive relève dans un document municipal du 23 novembre 1830 1)Joseph-Laurent Olive, Délibérations municipales de 1800 à 1830 à Mirepoix, Ariège, p. 90, Imprimerie du Champ de Mars, Saverdun, 1977 que la fontaine "dite de la Nation", est dans tout Mirepoix "la seule qui fournisse de l'eau de source", et il précise que cette source se situait "à Plenefage", i. e. en plein champs, entre la route de Pamiers et la métairie de M. Deloun, métairie visible aujourd'hui encore à la jonction de l'Allée des Soupirs et de la place du Monument aux Morts.

 

 

A gauche sur cette carte ancienne, la route de Pamiers. Le "font de Rousset" se trouve à la limite des moulons 30 (moulon de partie de la porte d'Aval…) et 20 (moulon de Capitoul…).

 

 

Alimentée par l'eau de source conduite depuis le "font de Rousset" à travers le champ de M. Deloun, la fontaine dite "de la Nation" a été installée, comme l'indiquent les documents, à partir de 1790. Le nom qui sert à la désigner a sans doute été inspiré par les idéaux de la Fédération, célébrés le 14 juillet de la même année.

Le conseil municipal prévoyait, le 24 février 1790, la construction d'une "batisse en voute". Il semble que par la suite le conseil ait changé d'avis, puisque, à l'emplacement de la dite fontaine, la voûte aujourd'hui ne se trouve pas. La fontaine aurait pu faire l'objet d'une modification ultérieure. Joseph-Laurent Olive, dans l'ouvrage cité 2)Ibidem, rapporte cette observation, formulée par le maire de Mirepoix, le 23 novembre 1830 : "la fontaine dite de la Nation a été abandonnée depuis plus de vingt ans, au point qu'elle est inutilisable". L'abandon de cette fontaine daterait donc des années 1800-1810, i. e. du Consulat et de l'Empire, période marquée à Mirepoix par la construction de la fontaine de Cambacérès.

On sait que la construction de la fontaine de Cambacérès et du système d'adduction d'eau correspondant a été techniquement difficile, longue, ruineuse, et qu'elle a nécessité l'ouverture d'une souscription peu opportune. Une fontaine chassant l'autre, une politique chassant l'autre aussi, on suppose que la construction de la fontaine de Cambacérès a entraîné l'abandon de la fontaine de la Nation. Le fronton de cette dernière mentionne que la restauration envisagée par le maire de Mirepoix le 23 novembre 1830, soit quatre mois après l'avénement de la monarchie de Juillet,  a été réalisée avant la fin de la même année. Il ne peut en l'occurrence s'agir d'une restauration ambitieuse, qui aurait modifié la conception générale de l'ouvrage, mais seulement d'une remise en état du système qui assurait depuis les années 1790 l'arrivée d'eau. Il est donc probable que nous voyons aujourd'hui la fontaine de la Nation telle qu'elle était originairement.     

 

 

 

L'aspect actuel de la fontaine permet difficilement d'imaginer qu'il ait pu exister ici une "batisse en voute". Celle-ci n'a probablement jamais été construite. La ville a cruellement manqué d'argent durant les années révolutionnaires, et plus tard encore. Sans doute s'est-elle contentée d'édifier le fronton, sobrement orné de motifs en bas-relief et complété d'une rigole permettant l'écoulement de l'eau. Le choix des motifs emprunte, de façon composite,  à l'Antiquité et au Moyen Age. Le motif central, très dégradé, pourrait représenter un arbre de la Liberté. La sculpture de l'ouvrage se trouve parfois attribuée à Théodore Charles Gruyère. Cette attribution demeure toutefois improbable, puisque, né en 1814, Théodore Charles Gruyère ne peut raisonnablement être considéré comme l'auteur d'une oeuvre restaurée en 1830. 

La fontaine de la Nation aujourd'hui ne coule plus. L'une des arrivées d'eau a été coupée en 1870 lors de l'installation de la ligne du chemin de fer. L'autre l'a été dans les années 1960, lors de l'édification de la maison située derrière la fontaine. L'abandon de cette fontaine semble aujourd'hui définitif. La symbolique de la Nation ne parle plus ici, dirait-on.

Un mot maintenant de la fontaine en rocaille qui se trouve dans un petit jardin public, à gauche du Monument aux Morts. Le traitement de la rocaille indique qu'elle date probablement de la fin du XIXe siècle. Les grands-mères assises sur les bancs disent que dans leur jeunesse on se donnait rendez-vous au "Jet d'eau". Celui-ci fonctionnait donc encore dans les années 1950-1960. Aujourd'hui hélas, il ne fonctionne plus. Les jets d'eau sont pourtant, dit le philosophe, "comme nos pensées, qui montent et descendent inlassablement".

Rien ne fonctionne plus sur la petite place. Dommage. C'est triste.  

Notes   [ + ]

1. Joseph-Laurent Olive, Délibérations municipales de 1800 à 1830 à Mirepoix, Ariège, p. 90, Imprimerie du Champ de Mars, Saverdun, 1977
2. Ibidem

2 réflexions au sujet de « Fontaines de Mirepoix – Fontaine de Rousset, fontaine de la Nation »

  1. Martine Rouche

    9 floréal an II


    un autre membre a dit ensuite que la société populaire avait délibéré dans la dernière séance que la municipalité seroit invitée a se donner des soins pour que la fontaine ditte de la nation fut réparée et que la Ditte société l’avait nommé commissaire a l’effet de faire part a la municipalité de son Deliberé Le Conseil General considerant qu’il est d’utilité publique que la Ditte fontaine soit réparée.

  2. Martine Rouche

    "Vendredi 13 novembre 1914.
    […]
    Après le dernier réverbère allumé au coin de la promenade devant la fontaine de la Nation, j'entre dans le noir. […] J'enfonce jusqu'aux chevilles dans la terre fraîchement labourée, mais avec mes sabots je brave tout. Une lumière brille au milieu d'une masse noire, c'est la lampe de Malaquit. Je me hâte vers ce point lumineux. Sur  les arbres presque nus quelques feuilles restent. Je les entends palpiter dans le vent comme des oiseaux pris au piège qui battraient désespérément des ailes. "
    Marie Louise Escholier, Les saisons du vent, GARAE/HESIODE, 1986.

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