Cambacérès intercède auprès du Directoire en faveur de Vadier

Au lendemain de Thermidor, Marc Guillaume Alexis Vadier, président du Comité de Sûreté générale, ainsi que ses collègues Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Barère, se voient dénoncés auprès de la Convention par les parents de nombre de victimes de la Terreur. La Convention reproche plus spécialement à Vadier d’avoir instruit à charge les procès de Danton et de Camille Desmoulins. "Nous allons vider ce turbot farci", proclamait Marc Guillaume Alexis Vadier à propos de Danton.  

 

Après diverses péripéties juridiques, le 30 frimaire an III, Jean-Baptiste Clauzel le Jeune, natif de Lavelanet, parvient à établir auprès de la Convention les charges qui pèsent sur Vadier, Billaut-Varenne, Collot d’Herbois et Barère. Le 21 brumaire de la même année, ceux-ci sont condamnés à la déportation, immédiatement arrêtés et déportés, à l’exception de Vadier, qui a opportunément quitté son domicile parisien. 

Marc Guillaume Alexis Vadier ne reparaît qu’après l’amnistie de brumaire an IV. On ne sait où il a trouvé refuge durant cette année de clandestinité. Le décret du 6 floréal an IV fait désormais obligation aux anciens Conventionnels non élus aux Conseils du Directoire de sortir de Paris et de regagner le département où ils ont leur premier domicile. Natif de Pamiers, propriétaire du château de Peyroutet au nord de Foix, Vadier doit regagner l’Ariège. Il sait qu’en Ariège, plus spécialement à Pamiers où il a suscité des haines mortelles, ses ennemis l’attendent…

 

Marc Guillaume Alexis Vadier effectue à pied le trajet du retour vers son Ariège natale. Muni d’un pistolet, il quitte Paris le 10 floréal et arrive à Toulouse le 14 prairial an IV. Le 15 prairial, il est arrêté par la police du Directoire, qui l’accuse d’avoir trempé dans la conspiration de Baboeuf. Reconnu innocent de toute participation à la dite conspiration, il se voit toutefois infliger derechef la peine de déportation à laquelle il s’était dérobé le 21 brumaire an III. "Enchaîné et enfermé dans une cage de fer", il est transporté à Cherbourg, en principe vers Cayenne. Mais Cherbourg étant bloqué par la flotte anglaise, le 14 messidor il est enfermé dans la rade au sein du fort de l’île Pelée, où il retrouve Billaud-Varenne et Collot d’Herbois. Il passera là quatre misérables années.

 

 

Ci-dessus : Les forts de la rade de Cherbourg, le fort de l’Ile Pelée

 

Restée à Paris pendant ce temps avec leur fille, Jeanne Ferran, sa femme, remue ciel et terre pour le faire libérer. C’est finalement auprès de Jean-Jacques Régis de Cambacérès qu’elle obtient gain de cause. Le 26 fructidor an VII, le Directoire exécutif arrête en faveur de Marc Guillaume Alexis Vadier, malade, une mesure de mise en liberté provisoire pour une résidence à Chartres. Vadier quitte le fort de l’île Pelée le 1er vendémiaire an VIII. Après un bref séjour à Chartres, évitant toujours de retourner en Ariège, il choisit de se fondre dans l’indifférence de la foule parisienne. Plus tard, il vécut à nouveau quelque temps dans son château de Peyroutet, mais ne se montra plus jamais à Pamiers. 

L’intervention de Cambacérès s’exerce en faveur de Vadier au titre de la solidarité entre collègues et acteurs de l’aventure révolutionnaire. Tandis que Vadier était président du Comité de Sûreté générale, Cambacérès était président du Comité de salut public. De façon plus mystérieuse, l’intervention de Cambacérès témoigne en outre d’une sorte de fidélité résiduelle à l’Ariège, sachant que dans les années 1772-1776, Cambacérès a été, sur le mode fantoche, maire de Mirepoix. Les deux hommes nourrissaient par ailleurs des tempéraments politiques différents : Cambacérès s’est illustré dans le camp des révolutionnaires modérés ; Vadier, dans le carré des enragés. Il semble toutefois qu’entre les deux hommes, le sésame "Ariège" ait favorisé une attitude de respect mutuel et parfois même, comme ici, le possible d’un geste d’entraide, de ceux qu’on exerce d’ordinaire entre pays.  

 

 

A gauche : Marc Guillaume Alexis Vadier ; à droite : Jean-Jacques Régis de Cambacérès

 

De Chartres, Marc Guillaume Alexis Vadier adresse à Jean-Jacques Régis de Cambacérès une lettre de remerciements. Cambacérès est alors ministre de la justice. Il accède trois mois plus tard au statut de deuxième consul. Vadier prie le ministre de la justice d’agréer "l’assurance solennelle de sa soumission sans réserve aux lois de la République : cette déclaration pouvant amener la tranquillité d’un républicain qui n’a voulu que le règne des lois et de la liberté".

Le 18 vendémiaire an VIII (10 octobre 1799), Cambacérès adresse à Vadier la réponse suivante : "Je suis sûr que vous ferez tout pour que le Directoire exécutif ne se repente pas de sa mesure de clémence". 

Ce geste de clémence est aussi le seul geste tout court que Jean-Jacques Régis de Cambacérès, ancien maire de Mirepoix, ait jamais exercé en faveur de l’Ariège et des Ariégeois. C’est le seul du moins que l’Histoire ait retenu. De façon ironiquement tragique, il bénéficie à un personnage controversé, qu’on a pu surnommer "l’Inquisiteur", et qui, de son côté, s’est réclamé de "soixante années de vertu" [1]Tous les propos de Vadier et de Cambacérès cités ici sont empruntés à l’ouvrage de Paul de Casteras, Révolutionnaires et terroristes du … Continue reading. La vertu politique, s’entend, telle que la conçoit Rousseau : "La vertu n’est que la conformité de la volonté particulière à la volonté générale" [2]Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique, 1755. Mais que sait-on de la volonté générale ? 

 

Notes

1 Tous les propos de Vadier et de Cambacérès cités ici sont empruntés à l’ouvrage de Paul de Casteras, Révolutionnaires et terroristes du département de l’Ariège, 1789-an VIII, chapitre VI, pp. 141-169, Imprimerie Vialelle et Perry, Toulouse, 1911 : Reprint Lacour Editeur, 2007
2 Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique, 1755

1 réflexion sur « Cambacérès intercède auprès du Directoire en faveur de Vadier »

  1. Martine Rouche

    Réponse de Vadier aux accusations de Darmaing:
    « On a l’injustice de m’imputer d’avoir voulu fondre le département de l’Ariège dans celui de la Haute-Garonne, pour donner plus de latitude à mon ambition.
    Je vais confondre cette calomnie par un fait que je défie de démentir.
    Lors de la division de la France en départements, le petit pays de Foix n’était aperçu que comme un point imperceptible sur la carte. On sait quelle est la lutte qui s’éleva entre les députés des provinces, au comité de division de l’Assemblée Constituante ; chacun voulait attirer les établissements autour de son clocher et surtout ne rien céder à ses voisins.
    J’eus à lutter moi seul contre les députations du Languedoc, du Roussillon, du Comminges et du Couserans, qui voulaient chacune un morceau de mon pays. Ces députés étaient au nombre de soixante-neuf contre moi ; je parvins pourtant à obtenir un département sous le nom de l’Ariège ; et au lieu de voir morceler le pays de Foix entre les députations qui en convoitaient le partage, je les déterminai à me céder Mirepoix et le Couserans. On peut juger que ce ne fut pas sans résistance : on y mit une condition, qui fut de céder le chef-lieu d’un district à la ville de Mirepoix, quoique placée à l’extrémité, au préjudice de Pamiers qui en était le centre. Je n’hésitai point à sacrifier à l’intérêt général du pays celui de la localité, et surtout le mien propre.
    Mon collègue Ramel, qui était un des commissaires de la députation du Languedoc, peut rendre hommage à la vérité de ce fait, qui confond l’imposture de mes dénonciateurs.  »

    Texte relevé par Bernard LEMEE, archiviste en chef de l’Ariège, in  » L’histoire vue de l’Ariège « .

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