A propos de la lingua franca, langue vernaculaire de la Méditerranée

Nous sommes à la scène 1 de l’acte V du Bourgeois gentilhomme. Monsieur Jourdain entre, vêtu en mamamouchi. Adapté de l’arabe baba mouchir, le mot mamamouchi signifie "père pacha". Les mamamouchis caricaturés ci-contre sont les membres du groupe vocal King Arthur, qui a monté  sous la direction de Jean-Claude Soubeyrand Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, avec les ballets et la musique de Jean-Baptiste Lulli, au théâtre Montansier de Versailles.

 

Madame Jourdain : Ah mon Dieu! miséricorde ! Qu’est-ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est-ce un momon que vous allez porter ; et est-il temps d’aller en masque ? Parlez donc, qu’est-ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?
Monsieur Jourdain : Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !
Madame Jourdain : Comment donc ?
Monsieur Jourdain : Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire Mamamouchi.
Madame Jourdain : Que voulez-vous dire avec votre Mamamouchi ?
Monsieur Jourdain : Mamamouchi, vous dis-je. Je suis Mamamouchi.
Madame Jourdain : Quelle bête est-ce là ?
Monsieur Jourdain : Mamamouchi, c’est-à-dire, en notre langue, Paladin.
Madame Jourdain : Baladin ! ètes-vous en âge de danser des ballets ?
Monsieur Jourdain : Quelle ignorante ! Je dis Paladin: c’est une dignité dont on vient de me faire la cérémonie.
Madame Jourdain : Quelle cérémonie donc ?
Monsieur Jourdain : Mahameta per Iordina.
Madame Jourdain : Qu’est-ce que cela veut dire ?
Monsieur Jourdain : Iordina, c’est-à-dire Jourdain.
Madame Jourdain : Hé bien ! quoi, Jourdain ?
Monsieur Jourdain : Voler far un Paladina de Iordina.
Madame Jourdain : Comment ?
Monsieur Jourdain : Dar turbanta con galera.
Madame Jourdain : Qu’est-ce à dire cela ?
Monsieur Jourdain : Per deffender Palestina.
Madame Jourdain : Que voulez-vous donc dire  ?
Monsieur Jourdain : Dara dara bastonara.
Madame Jourdain : Qu’est-ce donc que ce jargon-là?
Monsieur Jourdain : Non tener honta : questa star l’ultima affronta.
Madame Jourdain : Qu’est-ce que c’est donc que tout cela ?
Monsieur Jourdain danse et chante : Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da (et tombe par terre).
Madame Jourdain : Hélas, mon Dieu ! mon mari est devenu fou.
Monsieur Jourdain, se relevant et s’en allant : Paix ! insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.
Madame Jourdain : Où est-ce qu’il a donc perdu l’esprit ? Courons l’empêcher de sortir. Ah, ah ! Voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous côtés. Elle sort.

 

Monsieur Jourdain, qui nourrit des prétentions nobiliaires sans exclusive et qui se croit élevé au rang de dignitaire musulman, parle ici la lingua franca, ignorant qu’une telle langue n’est pas celle des sultans, mais celle des marins, marchands, bagnards, prisonniers, esclaves, et plus généralement des communautés composites qui peuplent les échelles du Levant.

Langue des échanges quotidiens, la lingua franca, dans le cadre d’une syntaxe très sommaire, qui conserve par exemple le verbe à l’infinitif, use d’un lexique hétérogène, emprunté richement à l’espagnol, à l’italien, au français, à l’occitan, au catalan, à l’arabe, à l’hébreu, au maltais, au turc, etc. 

 

C’est Laurent d’Arvieux, voyageur français habitué des échelles du Levant, envoyé extraordinaire du roi Louis XIV à Constantinople dans le cadre d’une mission de délivrance de 380 esclaves français, plus tard consul de France à Alger, puis à Alep, qui a conseillé Molière dans l’invention des propos en lingua franca reproduits ci-dessus.  

Le tome IV des Mémoires du Chevalier d’Arvieux, envoyé extraordinaire à la Porte, Consul d’Alep, d’Alger, de Tripoli & autres Echelles du Levant est accessible en édition numérique sur le site de la BnF. 

L’usage de la lingua franca entre en décadence à l’époque de la colonisation. Au nom de lingua franca, de façon péjorative, on substitue alors celui de sabir

Il est intéressant de constater que, pourtant si décriée, l’actuelle "langue des banlieues" s’inscrit dans la tradition de la lingua franca, langue qui a été de façon multiséculaire celle des échanges entre les deux bords de la Méditerranée, et plus généralement dans l’ensemble du monde méditerranéen.

 

 

Des peintres comme ceux qui ont réalisé les fresques de Vals étaient d’origine et de confession différentes. Ils voyageaient coutumièrement entre Constantinople et la péninsule ibérique. Sans doute, en leur temps, parlaient-ils la lingua franca.  

 

Ci-dessus : détail des fresques de Vals ; saint Pantasaron, personnage figuré auprès des quatre évangélistes, absent de la tradition chrétienne, issu de la tradition juive.
Cliché : Serge Alary, reponsable de l’association des Amis de Vals.

 

2 réflexions sur « A propos de la lingua franca, langue vernaculaire de la Méditerranée »

  1. Martine Rouche

    Merci pour tous ces rappels et toutes ces ouvertures. Et ce que j’appellerais ton art de la boucle.

  2. Ralentir travaux

    Le beau livre de Jocelyne Dakhlia sur la Lingua franca ne vous aura pas échappé. J’en donne un compte-rendu dans mon site Ralentir travaux, ainsi qu’une échappée vers le sabir de Tunis que j’ai connu et pratiqué. Merci pour votre article aussi. Maurice Darmon

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