Le roman de Flamenca – Quand le a l’emporte sur le i

Affligée d’un mari jaloux nommé Archambaut, la belle Flamenca, à la chevelure de flamme, est enfermée dans une tour. Le beau Guillaume de Nevers, à qui Amour a inspiré le besoin "d’engager son coeur" dans une aventure "qui lui procure satisfaction et honneur", projette de délivrer Flamenca. Fraîchement arrivé de sa province natale, il s’est logé à l’auberge "de façon à voir de ses fenêtres la tour où vit Flamenca". "Souvent il pousse de profonds soupirs, souvent il s’écrie : Quel crime de la tenir ainsi renfermée ! Être charmant, doux et courtois, assemblage des plus excellentes qualités, ne me laissez pas mourir sans vous avoir vu…"

 

Ce fut le samedi après Pâques, au temps où le rossignol accuse par ses chants ceux qui n’ont soin d’aimer. Un loriot par aventure chantait dans le bois, près de Guillaume qui ne pouvait fermer l’oeil, bien qu’il fût dans un lit douillet, large et bien blanc. Si naguère il était écu franc, maintenant il se regarde comme serf.

Amour ! s’écrie-t-il, qu’adviendra-t-il de moi ? que ferez-vous de ce chevalier ? L’autre jour vous me promîtes de me conseiller loyalement. Il serait bon de ne pas trop tarder. J’ai suivi de point en point vos ordres : j’ai quitté mes gens et suis venu en ce pays comme un pèlerin étranger, inconnu à tous. Sans cesse je soupire, je souffre, le coeur serré par le désir.

Oui, sans doute, maintenant je fais le malade, mais bientôt je n’aurai plus besoin de feindre, si le mal que je souffre doit m’étreindre longtemps encore. Et vraiment ce n’est pas un mal, c’est un sentiment dans lequel je me complais plus qu’en aucun autre ; mais il y a un proverbe qui dit : Prends l’événement en bien, et tu seras heureux ; prends-le en mal et tu seras malheureux. Je me plains en vain, car vous ne daignez même pas m’entendre ; vous devriez bien me dire un mot, au moins, pour me donner courage.

Mais c’est vous qui avez raison ; moi, j’ai tort de me laisser abattre aussi tôt. Un amant doit avoir un coeur de fer. Et rien que par le nom je prouverai qu’un véritable amant doit être plus ferme que l’aimant.

Aimant est composé, amant est simple, et partant offre plus de résistance. Amour est pour ainsi dire un élément simple, pur, brillant ; de deux coeurs il fait un, se mettant également en chacun : au dedans il est un, au dehors il est double ; mais s’il ne se partage pas également entre eux, il n’y pourra demeurer longtemps. En effet, celui des deux où il sera en moindre quantité admettra un élément contraire, car un coeur a besoin d’être rempli ; or, comme l’amour ne peut souffrir le partage, force lui est de se retirer. C’est donc avec raison que j’appelle l’amour simple et pur, puisqu’il n’admet aucun mélange. L’aimant, au contraire, a beau être dur, il n’est point aussi simple : aimant ôtez et vous aurez amant ; de plus, en latin, le premier cas (le nominatif) est adamas, composé de ad et d’amas, mais la langue vulgaire a écrasé le second a au point d’en faire un i. Eh bien ! autant a l’emporte sur i, autant certains que je connais valent mieux que tels autres qui se moquent de l’amour, auquel ils n’entendent rien.

Je n’en veux pas dire davantage, comparer les uns et les autres, ce serait mettre une chouette ou un hibou en parallèle avec un cygne. A bon entendeur salut ! Et sur ce, je vais me lever, car il fait jour, et rester couché ne me repose pas.

 

Alors il se lève, se signe et prie saint Blaise, saint Martin, saint Georges, saint Geniès et cinq ou six autres saints qui furent chevaliers courtois, de lui obtenir la merci de Dieu. Avant de se vêtir, il ouvrit la fenêtre et vit la tour où était renfermée celle pour qui il soupirait. Dame tour, lui dit-il, vous êtes belle par dehors ; au dedans vous êtes pure et claire. Plût à Dieu que je fusse dans vos murs, de façon à n’être point aperçu d’Archambaut, ni de Marguerite, ni d’Alis ! (v. 2141)

A ces mots, les bras lui tombent, ses pieds ne le soutiennent plus ; il pâlit et s’évanouit. Un de ses damoiseaux le voyant s’affaisser, le saisit entre ses bras, le presse contre soi et le porte au lit ; jamais on ne fut en si peu de temps serré d’aussi près par l’amour. Le damoiseau a grand peur, car il ne sent plus battre le pouls de Guillaume.

C’est qu’Amour transportait son esprit dans la tour où reposait Flamenca, qui ne soupçonnait guère qu’on fût épris d’elle. Guillaume la tient entre ses bras, il la prie, la caresse si doucement qu’elle ne pouvait s’en apercevoir. Si elle avait pu savoir qui la tenait si tendrement en songe, et si le jaloux était tombé pour toujours en pamoison, qui pourrait dire le plaisir, le bien-être que Guillaume eût goûtés ? Si cette jouissance tout immatérielle pouvait être partagée, je crois qu’elle aurait bien son charme, car le désir, les espoirs décevants, les illusions procurent une ombre de plaisir. (v. 2176)

L’esprit de Guillaume ayant accompli la volonté d’Amour, revint au corps, et celui-ci aussitôt s’éclaira ; les yeux étaient encore fermés que le front et le visage étaient riants, c’était l’aurore ; et quand ils furent ouverts, ce fut le soleil dans tout son éclat. Guillaume est beau, son teint est animé et on voit bien qu’il sort d’un lieu pour lui plein de charme, car il en est revenu plus allègre et plus beau que devant. Le damoiseau a tant pleuré que ses larmes ont mouillé le visage de son maître.

– Seigneur, lui dit-il en s’essuyant les yeux bien fort, et moi j’ai eu grand chagrin.
– Bien ! mon ami, reprit Guillaume, tu t’es affligé de mon bonheur. (v.2197)

 

Extrait du Roman de Flamenca, poème traduit du vieil occitan par Paul Meyer, Librairie A. Franck, Paris, 1865. Oeuvre d’un anonyme du XIIIe siècle, le manuscrit est conservé aux archives de Carcassonne. Le texte nous est parvenu incomplet. Un peu plus de 8000 vers subsistent. L’édition Paul Meyer comprend le texte original en vieil occitan, la traduction, enrichie d’un savant apparat critique, et un précieux glossaire.

Crédits iconographiques : Ministère de la culture – Enluminures