Notre-Dame des neiges – Le premier roman d’Alix André se passe en Ariège

 En 1942, Alix André obtient pour son premier roman, Notre-Dame des  neiges, le prix de l’Académie des Jeux floraux. De façon transparente pour un lecteur ariégeois, le titre du roman renvoie au site éponyme, Notre-Dame des Neiges, siège d’une source ferrugineuse, d’un culte  païen, puis d’un culte chrétien et d’un pélerinage. Le site se trouve en altitude, sur le territoire de la commune d’Antras, à deux heures de marche de Sentein. Chaque année, le 5 août, les fidèles se rendent en pélerinage à Notre-Dame des neiges pour célébrer, dans la petite chapelle de l’Isard, Marie pleine de grâces, la Dame des Neiges, qui opère de temps à autres des miracles.

 

 

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Concentrée autour du site de Notre-Dame des neiges à partir de Foix, la topographie du roman fournit à Alix André l’occasion d’opposer à la grisaille parisienne la beauté lumineuse de l’Ariège, et aux mirages de la capitale les vertus de la vie au grand air.

 

L’action débute à Foix, peu après les obsèques du père de Marie-Claire, l’héroïne du roman. Après une visite au "vaste tombeau en forme de chapelle qui était l’un des plus remarquables ornements du modeste cimetière ariégeois (p. 11), Marie-Claire, qui se trouve désormais seule dans la maison "aux volets gris", dans le jardin "aux vieux marronniers si beaux", au "banc de pierre", "au bassin dont la margelle effritée disparaissait sous le lierre", aux "roses qui, de la moindre corbeille, débordaient" (p. 7), rejoint "à l’extrémité du jardin, devant le portail ouvert sur le calme de la vie provinciale", sa "petite voiture cabriolet" (p. 9). Cédant à l’invitation de sa cousine Marthe Aubry, qui réside d’ordinaire à Paris, elle entreprend d’aller vivre quelques mois, à 70 kilomètres de Foix, "dans un petit village ariégeois, juché sur la montagne, où, depuis son accident, Solange [la fille de Marthe Aubry], par ordre de la faculté, doit passer l’hiver" (p. 16). La suite du récit montrera qu’il s’agit d’Antras, à deux kilomètres de Sentein. Le territoire de la commune d’Antras est vaste et accidenté. Mme Aubry y a fait construire une maison au col de Marty.   

 

Ci-dessus : Balcon aux roses, chalet d’Eugène Trutat à Foix, circa 1903
Positif couleur sur plaque de verre

 

Là, dans une contrée rude et solitaire, souvent isolée du reste du monde par les neiges, Madame Aubry avait acquis une métairie et les terrains en dépendant ; puis, sur la partie la mieux exposée, elle s’était fait construire un chalet. Dans cette demeure qu’un caprice de malade avait voulu éloignée de toute station hivernale, de centres importants et même de routes fréquentées, la mère et la fille, fuyant Paris et son climat humide, passaient les mois les plus froids (p. 17).

 

Marie-Claire, comme toutes les héroïnes d’Alix André, et sans doute Alix André elle-même, aime conduire, associant chaque fois le plaisir de la conduite à celui des beaux paysages : 

Le cabriolet, conduit d’une main sûre, grimpait maintenant le col au sommet duquel se trouvait le chalet des Aubry.

La route, dont les extravagants lacets creusaient le roc, était une des plus pittoresques qui soient ; très accidentée, mais en si parfait état qu’un conducteur à peu près expérimenté n’avait rien à redouter de ses méandres. Aussi, Marie-Claire, sans se départir de son ordinaire prudence, jouissait-elle du paysage que chaque degré de la montée lui dévoilait plus sauvage, plus rude et plus beau.

L’automne, sur ces hauteurs, était déjà venu. Aux toits de chaume, fortement inclinés afin de donner moins de prise aux neiges, des feuilles mortes s’accrochaient ; d’autres, en tas, bordaient le chemin et, happées par les remous de la voiture, tourbillonnaient, affolées, avant de s’abattre un peu plus loin. Les fougères qui, l’été durant, avaient crû sur les talus, n’étaient plus que des squelettes friables ; Marie-Claire croisa une vieille femme qui, à l’aide d’une serpe, coupait les tristes brindilles et les jetait dans un grand sac, sur son dos.

Au sommet du col, Marie-Claire arrêta sa voiture. […].

Tantôt, elle avait, au passage, et trop hâtivement à son gré, admiré chacun des éléments du féerique décor : le Pioulou où s’enchâssent, comme de claires gemmes, les étangs Bleus et d’Artax, la gorge de la Couribère, et les pics étincelants des Trois-Seigneurs, Calamès, le Soudour, bastions d’un âge héroïque dressés vers le ciel ; et les sommets de la Journelade, de la Dosse, et la forêt de châtaigniers de Barthes que la floraison transforme en un bouquet de fête…

Comme si elle devait, sur l’autre versant, entrer dans un monde nouveau, Marie-Claire embrassa longuement du regard ce visage bien-aimé de la petite patrie, choisissant, pour y déposer son adieu, le farouche château de Montségur, dont les flancs démantelés gardent si jalousement leur énigme : Bible cathare ou Saint-Graal ? (p. 19-20)

 

 

De Sentein (A) au col de Marty : "Le cabriolet, conduit d’une main sûre, grimpait maintenant le col au sommet duquel se trouvait le chalet des Aubry. La route, dont les extravagants lacets creusaient le roc, était une des plus pittoresques qui soient…" 

Plus au sud, face au col de Marty, le petit village de Frechendech (C) et, non loin de Frechendech, la chapelle de l’Isard (B). 

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Renseignée par une enfant, Marie-Claire, qui hésitait sur la route à suivre, parvient au chalet à l’heure du couchant : 

L’auto n’avait point parcouru trois cents mètres que, déjà, aux yeux de la jeune fille, le chalet apparut. Il se dressait, blanc et trapu sous son toit abrupt d’ardoises, offrant à la montagne la multitude de ses baies, ses balconnades peintes en brun qui couraient tout le long de la façade et l’auvent de son porche. Entre celui-ci et le haut de la porte se trouvait une sorte de niche aménagée dans le mur. Une grande vierge de bois, revêtue d’un enduit spécial pour résister aux intempéries, y était placée et semblait tendre vers Marie-Claire des bras accueillants. A ses pieds, quatre mots s’inscrivaient en relief sur le gros crépi du mur : "Notre-Dame des neiges".

Le  chalet était adossé à la forêt, dont quelques gros sapins, détachés sur son aile gauche, lui faisaient un abri contre le vent du nord. Cette sorte de rempart se trouvait face à la route, cela expliquait que, du col, la voyageuse n’eût rien découvert". (26)

En hommage à la Vierge du pélerinage, statue en bois dont on rapporte qu’un petit berger l’a jadis trouvée dans la terre, la famille Aubry a choisi de placer son chalet et sa famille sous le signe de Notre-Dame des neiges. La "grande vierge de bois, revêtue d’un enduit spécial pour résister aux intempéries" est une variante de la statue en bois de sapin jadis trouvée dans la terre, détruite lors d’un incendie, remplacée ensuite par une statue en plâtre.

Quelques jours après son arrivée au chalet, Marie-Claire se rend à pied au village en compagnie de son cousin Marc. Après avoir "dévalé le chemin assez raide qui traverse le col", ils s’engagent dans "un raccourci".

Bientôt, en effet, ils en aperçurent, accrochées à flanc de montagne, les maisons serrées les unes contre les autres comme des brebis peureuses un soir d’orage.

Marc avait fait halte ; et, désignant du bout de sa canne une construction assez distante du groupe et qui s’en détachait nettement, il dit :

– Voici "Notre-Dame des Neiges", Marie-Claire, "notre" église ; une très curieuse et vieille chapelle, vous verrez.

 

 

– Mais d’où vient son nom ?

– Oh ! d’un fait bien simple, ma cousine… Vous remarquerez, n’est-ce pas, même à distance, la situation un peu particulière de la chapelle ? Tandis que le village bien campé sur une saillie rocheuse fait le gros dos au soleil, elle est, elle, un peu à l’écart, pressée contre la montagne qui lui sert de rempart. Grâce à cette exposition déplorable, les premières neiges qui tombent alentour y demeurent presque toute l’année. Nul vent ne les disperse, nulle chaleur ne les fond ; la terre ne les absorbe point, et la pluie elle-même glisse très vite sur la pente sans rien entamer.

Les paysans de ce pays, qui ont l’âme simple, voient depuis de longues années déjà, dans ce fait, je ne sais quel mystère, quel cas étonnant. C’est pour eux un lieu deux fois plus béni que celui où Dieu donne, pensent-ils, une preuve tangible de sa présence. Et la chapelle ayant dès l’origine été consacrée à la Vierge, on a, par la suite, transformé le primitif : "Notre-Dame" en "Notre-Dame des neiges". Voilà tout le secret de cette appellation.

– Appellation que vous avez rapportée à votre maison ?

– Mais oui. Quand le chalet fut terminé, chacun de nous se mit à lui chercher un nom. L’abbé du village, venu pour savoir quel jour il pourrait le bénir, nous tira d’embarras.

– Pourquoi pas "Notre-Dame des neiges" dit-il ?

Et comme nous hésitions, il ajouta, avec son rude et franc parler de montagnard :

– C’est au moins aussi bien qu’Edelweiss, Clair de Lune ou Le Chamois… Et puis, "celle" d’en bas n’en sera point fâchée.

La décision se trouva ainsi emportée. Plus tard, j’eus la bonne fortune de trouver, chez un antiquaire de Toulouse, une belle vierge sculptée du seizième siècle, que nous fîmes ériger au-dessus de l’entrée.

Marc se détourna pour rendre son salut à un vieux paysan qui, un capuchon sur la tête et les épaules couvertes d’un sac en guise de mantelet, ramenait de l’abreuvoir deux grands boeufs blancs, maigres et crottés (pp. 46-47).

L’arrivée des deux jeunes gens au petit village de Frechendech fournit à Alix André l’occasion d’évoquer les habitants de cette "partie reculée de l’Ariège, et sa physionomie, tout à la fois rude, pauvre, mais vaillante".

Les paysans que croisaient les deux jeunes gens n’étaient pas grands, mais on les devinait robustes, formés par de nombreuses générations au dur labeur d’une terre ingrate, dont la moindre richesse est d’avance, par leur peine, cent fois payée.

Les femmes, sauf les très jeunes, portaient, noué sous le menton, ce foulard noir et gris qui les impersonnalise. Elles vaquaient à leur quotidienne besogne d’un pas lent, et comme réfléchi. Marie-Claire pensa que de l’effort accompli pour couper, remuer, et parfois remonter sur leur dos, des prairies à pentes rapides, inaccessibles aux charrettes, le fourrage nécessaire à l’hivernage des bêtes, elles gardaient cette démarche particulière.

Les foyers, qu’à la faveur d’une porte entrouverte les promeneurs apercevaient, semblaient à peu près identiques. Presque partout, de grandes flambées rougeoyant jusqu’au milieu de la pièce embrasaient la chaise basse de l’aïeule, les épis de maïs suspendus avec les saucissons aux noires solives du plafond, et, mis en place d’honneur, l’enluminure déjà crassie par une année de service du calendrier des postes… (pp. 49-50) 

Après avoir traversé le village, les deux jeunes gens parviennent rapidement à la chapelle de l’Isard, et, tandis que Marc part visiter, non loin de là, le bon docteur Jorand, ami de la famille Aubry, Marie-Claire entreprend de visiter la chapelle.

 

 

La chapelle de l’Isard en 1915.

 

Quelques pas à peine séparaient les jeunes gens de Notre-Dame des Neiges, dont la porte épaisse, vermoulue et cloutée, se dressait devant eux. Avant d’attendre celle-ci, l’officier [Marc] s’arrêta.

– Ah ! J’oubliais, ajouta-t-il, se retournant en riant avant de s’éloigner ; prenez un peu de neige dans votre main et formulez un souhait en pénétrant dans la chapelle. La tradition le veut ainsi ; et elle assure même qu’infailliblement ce voeu se réalise, si on en franchit le seuil pour la première fois !  (pp. 52-53)

[…]

Elle s’avança dans les ténèbres presque complètes, que seule la petite lampe du tabernacle étoilait, et vint s’agenouiller sur le premier des bancs rustiques.

Tout, autour d’elle, était trop sombre pour que la jeune fille distinguât d’abord, de la chapelle, le moindre détail. Mais, bietôt, ses yeux s’habituant à l’obscurité, elle put reconnaître dans cet intérieur celui d’une église indigente, dont le seul luxe résidait en deux belles stalles, sculptées, avait expliqué Marc, par un prêtre artiste, quelques débris de très vieux vitraux datant des premiers âges de la peinture sur verre, alors que deux teintes seulement, le jaune et le brun, étaient réalisées, et une curieuse statue de la Vierge.

Sur cette Vierge de bois brun, le regard de Marie-Claire s’attarda. C’était, en vérité, une figurine assez extraordinaire, avec un visage aux modelés harmonieux, un corps de proportions exactes, malheureusement vêtu d’un manteau de velours de Gênes rouge, rehaussé de sequins d’or, du plus curieux effet. Sa tête, dont l’expression eût été noble, se parait d’une sorte de coiffure, mi-couronne, mi-tiare, qui ajoutait encore à la bizarrerie de l’ensemble.

N’importe, Marie-Claire se dit que, si grossières, si ridicules, parfois, que paraissent certaines images, et si éloignées soient-elles de la perfection qu’elles représentent, un infini respect leur est dû. Et elle s’inclina plus profondément devant celle dont Marc l’avait invitée à solliciter les faveurs (pp. 55-56). 

 

La statue devant laquelle s’incline Marie-Claire n’existe plus, au moins depuis l’incendie de 1933. A sa place, on trouve aujourd’hui une Vierge en plâtre, de style banalement saint-sulpicien. Il n’est même pas sûr que la Vierge originale ait jamais ressemblé à celle du roman. Il est possible en revanche qu’Alix André ait prêté à la Vierge de la chapelle de l’Isard la tiare et le manteau de la Vierge noire de Notre-Dame de Sabart, située à Tarascon sur Ariège. Les "débris de très vieux vitraux" semblent également inspirés de Notre-Dame de Sabart. Ci-contre, on jugera de ce qui restait de la chapelle de l’Isard après l’incendie de 1933. 

 

 

A gauche, la Vierge noire de Notre-Dame du Sabart, à Tarascon ; à droite, la Vierge en plâtre de la chapelle de l’Isard.

 

De façon très contrastée, Alix André distingue, à quelques pages d’intervalle, "une belle vierge sculptée du XVIe siècle", "trouvée chez un antiquaire", et "une curieuse statue de la Vierge", "grossièrement" accoutrée, d’où, si l’on en croit Marie-Claire, affligée d’un certain "ridicule".  Elle exprime là sans doute une préférence qui est sienne. Eprise de "perfection" formelle et spirituelle, elle goûte peu le kitsch des falbalas dont s’encombre la piété populaire. Mais l’émotion qu’elle prête à Marie-Claire au vu de la Vierge de la chapelle de l’Isard, témoigne d’une sensibilité capable de se laisser atteindre, au-delà des catégories de l’esthétique, par la vibration toute pure de l’instant présent . C’est cette sensibilité à la grâce de l’instant qui fait la poésie de l’oeuvre d’Alix André, et, dans le cadre de la fiction, son caractère vrai.   

A la fin de l’automne, ayant appris qu’une battue s’organisait au village des Cabanes, Marie-Claire, curieuse de l’ours, accepte d’accompagner le groupe des chasseurs. Alors que ceux-ci s’apprêtent à traverser en voiture le "village de Tarascon",  ils se trouvent arrêtés par un troupeau en voie de transhumance :

 

 

Eugène Trutat, Tarascon, circa 1900

 

Dès les premières maisons, Thierry dut arrêter la voiture ; une masse houleuse, en marche, venait de lui barrer la route.

Un peu penchés en dehors, les jeunes gens virent déferler vers eux les milliers de bêtes qui composaient un immense troupeau en transhumance, et que des bergers, au visage de terre cuite, un agneau nouveau-né dans les bras, et leur plaid sur l’épaule, tentaient de discipliner.

Canalisées vers le bourg après la traversée du pont sur l’Ariège, les bêtes disparurent dans un grand piétinement. Et aussitôt, une tristesse s’abattit sur la route vide, en même temps qu’y retombait la poussière un instant soulevée.

Tout l’automne venait de passer dans cet emmêlement de toisons… Là-haut, les pâturages abandonnés bleuiraient soir et matin sans témoins, avec leur herbe inutile et pétrifiée par la gelée (p. 82).

Après le passage des bêtes, les chasseurs reprennent la route vers le village de Cabannes.

Et ce fut la route nationale d’Ax-les-Thermes, d’abord encaissée entre une double rangée de hauts rochers aux béantes cavités, curieux souvenirs de l’époque quaternaire, mais bientôt plus aérée, plus large, avec sa lointaine toile de fond faite de frais vallons, de coteaux ombragés, de monts aux formes bizarres souvent rayés de haut en bas par l’écume mousseuse d’une cascade.

Les jeunes gens touchaient au premier but de leur voyage. Le village de Cabannes, tout au bout de sa longue vallée de platanes, venait vers eux (pp. 82-83). 

 

Rejoignant aux Cabannes les paysans qui devaient procéder à la battue,  les chasseurs se rendent ensuite, par un "sentier chaotique", "au coeur d’un bois", "dans les montagnes voisines".

Le trajet fournit aux uns et autres l’occasion de parler de l’ours. On notera l’ambivalence des jugements que suscite l’animal.

L’ours, aux yeux des paysans, n’est qu’un vulgaire nuisible :

Deux des villageois ayant relevé, la veille au soir, des traces fraîches de l’animal, il était facile d’arriver au coeur du bois qu’il hantait et probablement de le retrouver sur le lieu de ses déprédations, ou dans les environs immédiats (p. 83). 

L’ours, aux yeux de l’officier [Marc, le cousin de Marie-Claire], est en revanche une bête noble, par là un adversaire digne de l’homme, d’où respecté par ce dernier au même titre que dans la guerre un ennemi valeureux  :

– L’animal que nous recherchons, poursuivit l’officier, était, pour nos ancêtres magdaléniens, le plus grand, le plus courageux, le plus redoutable. Ils lui rendaient un culte particulier, réservant dans leurs cavernes une salle rituelle, où les crânes d’ours tués en chasse étaient déposés et honorés. On a récemment découvert, en la vaste grotte du Mas-d’Azil, où certains croient retrouver les vestiges d’un cloître de mages ibères, l’une de ces excavations dans laquelle se trouvent symétriquement rangés les crânes de vingt et un fauves… Toute proche, nous apprend-on, une autre galerie abritait les séances de voyance, incantations magiques, grâce auxquelles étaient retrouvés les troupeaux de rennes, chevaux, bouquetins dispersés par l’orage (p. 84).

 

 

Eugène Trutat, Entrée de la grotte du Mas-d’Azil, circa 1900

 

Des deux types de jugements suscités par l’ours, on voit que celui de Marc emprunte au détour magdalénien le respect qui le distingue de celui des paysans. Du rôle joué par le savoir des préhistoriens dans une approche plus positive de l’ours, du loup, voire dans l’émergence d’une certaine conscience écologique, comme en témoigne, dans la bouche de Marc, la citation empruntée à Hamlet 1)Shakespeare, Hamlet, I, 5: There are more things in heaven and earth, Horatio, than are dreamt of in your philosophy (Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, que n’en a rêvé toute votre philosophie) !

Marie-Claire, qui n’entend point chasser l’ours mais seulement l’observer, se trouve conduite par ses amis au coeur du bois dans une cabane habitée par une vieille paysanne, qui, au crépuscule, alors qu’elle rentrait à dos d’âne du village, a  vu l’ours.

Il se tenait non loin du jardinet, tout occupé à la dévastation d’une ruche et ne s’était pas dérangé à son approche. Tout de même, la paysanne avait éprouvé quelque effroi et, se claquemurant chez elle, n’en était sortie de trois jours. Ce laps de temps écoulé, elle avait résolument monté son âne et apporté aux Cabannes la nouvelle de cet incommode voisinage (p. 89).

Accompagnée de Thierry et de sa cousine Solange, Marie-Claire pénètre dans la cabane de la vieille dame, ou plutôt dans "ce qui était simplement une étable".

Les nouveaux venus ne firent que traverser ce rustique royaume, dont un âne et deux chèvres se partageaient la souveraineté. Ils abordèrent, entre des râteliers disjoints, un escalier-échelle qui conduisait à l’appartement supérieur : "la chambre du feu", tout à la fois chambre par son haut lit garni d’andrinople rouge et cuisine par son âtre.

Une très vieille paysanne, voûtée comme une arche de pont, y attendait dignement ses hôtes. […] Marie-Claire ne voulut pas s’asseoir et demeura tout contre l’unique fenêtre aux carreaux verdâtres, d’où elle avait une vue un peu trouble mais entière sur la clairière (p. 87).

Solange, cousine de Marie-Claire, qui l’accompagne dans cette équipée, assaillait de questions son hôtesse improvisée. Elle effleurait de ses doigts le bois grossier du lit, les enluminures à demi effacées de la vieille horloge, s’étonnant de ce que les aiguilles marquassent non seulement les heures, mais aussi les mois et les jours… Elle admirait les calels suspendus de chaque côté de la cheminée, mais n’arrivait point à accepter que ce fût là tout le mode d’éclairage d’une époque assez rapprochée (p. 88). 

La vieille dame, pour distraire les deux jeunes filles, leur raconte en patois la création du premier habitant de Massat :

Alors que Nostre Sègne, se passejan dins aquel poulit pays oun es ero Massat, prenguec un pugnat de terro, la mane jeguec, li balhec fourmo humano, et del cap des pots bufec sus et per que y sio la bido… (p. 89)

Après un long moment d’attente, alertées par un appel de chasseur, Solange et Marie-Claire brûlent de voir enfin paraître l’ours.

La paysanne, de toute sa bouche édentée, se mit à rire. Ce désir si vif de contempler une bête que, personnellement, elle eût souhaité dans les montagnes d’Andorre, devait lui sembler ridicule (p. 91).

Constatant que les jumelles sont restées sur un siège dans la voiture, Marie-Claire sort de la maison afin d’aller les chercher.  Les événements alors se précipitent. La scène bascule dans une sorte d’onirisme. L’ours et un chasseur se font face. Mue par un ressort que je ne révélerai pas ici, la jeune femme s’avance vers l’ours. "C’était un vieil animal au pelage sombre, aux membres puissants, à la démarche pesante"… Lisez le roman pour en savoir plus.

Quelque temps plus tard, peu avant Noël, Marie-Claire et Thierry, à la demande de Madame Aubry, entreprennent de descendre en traîneau jusqu’à Foix afin d’y retirer des colis postaux. 

Rapidement, le traîneau atteignit la descente sur la vallée ; et Marie-Claire fut saisie d’admiration devant l’abîme béant, à la blancheur inviolée, vers lequel ils s’avançaient.

Autour des deux jeunes gens, tout était silence et solitude. Un pâle soleil d’hiver caressait la neige poudreuse, effleurait les monts, glissait sur la forêt pétrifiée (p. 170).

Après Tarascon, les jeunes gens empruntent la nationale, et bientôt, "dévoilé par un dernier tournant, le château de Foix, semblable à un décor d’opéra", apparaît.

 

 

Eugène Trutat, Foix, circa 1900

 

– N’est-ce pas une des plus belles images de notre passé, Claire ? Ce rocher, que Simon de Montfort parlait de faire fondre comme graisse, est toujours debout, intact, portant aussi fièrement que jadis ses tours, et leur passé de splendeur.

Voici les murs épais entre lesquels s’agita une vie dont le faste surpassait celui de la maison royale, et les plates-formes longtemps surmontées de la bannière blanche, avec, sur champ d’or, les pals de gueules des comtes… Voici le pont-levis qui vit défiler tout ce que la France comptait de haute et pure noblesse : les guerriers les plus valeureux, les femmes les plus belles, les plus célèbres troubadours. Et voici enfin les dépendances qui abritèrent une écurie de deux cents chevaux, dix-huit cents chiens, les plus beaux de toute la chrétienté, et l’élevage fameux des oiseaux de fauconnerie (pp. 172-173).

Alix André, par le truchement de Thierry, nous livre ici la vision concentrée d’un passé qu’elle revendique, "notre passé", d’une Occitanie idéale dont les médiocrités du temps présent font regretter l’ancienne splendeur. Alix André prête en effet au jeune homme une suite d’observations désabusées, qui, bien que relatives aux déceptions du personnage, valent aussi pour une civilisation, un passé, une mémoire, dont Thierry hésite à dire s’ils sont effectivement vivants, ou morts :

– Autrefois, il m’est arrivé de penser que notre coeur ressemblait souvent à ces logis désaffectés, à ces vieux châteaux dont jamais ne ressuscitera le primitif éclat.

Le jeune homme s’arrêta, hésita ; et, plus bas :

– Maintenant, je sais que, pleurant l’effondrement et la destruction, on peut pousser la porte d’une ruine, et la trouver alors magnifiquement habitée (p. 172-173).

La dernière remarque du jeune homme indique que, concernant la résurrection des vieux châteaux, de la splendeur occitane, de la civilisation tout court, l’hypothèse optimiste l’emporte. Elle l’emporte sans doute aussi dans l’esprit d’Alix André, – du moins en 1942, date de publication du roman.

Alors que, revenus par le même chemin, les deux jeunes gens touchent à la porte du chalet de Madame Aubry, Thierry propose à Marie-Claire de "faire quelques pas hors des chemins tracés".

Marie-Claire désigna au jeune homme le ciel assombri, d’où les flocons, maintenant, se précipitaient.

Thierry n’accueillit point cette prudence :

– Bah ! Il ne fera vraiment mauvais que cette nuit. Nous avons plus de temps qu’il n’est nécessaire pour nous aventurer en forêt. Je gage que la contemplatrice impénitente, l’amoureuse de notre Ariège, ne le regrettera pas (p. 175).

 

Saisi par une sorte de raptus ambigu, – désir de gagner en altitude les templa serena d’où suave mari magno…, ou désir de se perdre ? Thierry se propose de faire connaître  à Marie-Claire "une perspective admirable", ce jour-là.

– Il existe, à mi-hauteur de la forêt, dans un repli situé sur la gauche, et d’ici invisible, une sorte d’avancement, de plate-forme surplombant la vallée, et d’où l’on découvre une perspective admirable. Maintes fois, je suis monté jusque-là, mais jamais, je l’avoue, à cette époque de l’année. J’imagine, cependant, que l’hiver doit exalter encore la beauté de notre rude pays (p. 175).

Commence alors pour les deux jeunes gens  une promenade de légende. C’est, pour la seconde fois dans le roman, une scène empreinte d’onirisme, comme l’indique l’imagination d’un soleil absent qui viendrait ici allumer des clartés dans les vitraux d’une cathédrale fantôme.

La forêt, où les jeunes gens venaient de pénétrer, était d’une beauté irréelle. Involontairement, on évoquait quelque féerique cathédrale aux tapis épais, aux torchères d’argent, aux lourds piliers de cristal soutenant une voûte de fine dentelle, d’arabesques arachnéennes, de transparences rosaces, dont un seul rayon de soleil aurait suffi à tirer le plus lumineux effet de vitrail (p. 176). 

A la féerie du lieu s’ajoute ici celle du temps.

Et Marie-Claire songea que cette splendeur n’était pas le seul mérite des forêts de l’Ariège. De grands arbres, tout pareils à ceux-ci, avaient jadis perdu leur rigidité en même temps que leur attache au sol natal. Inclinés au souffle des batailles, tressaillant face à l’escadre anglaise, les sapins, devenus mâts de vaisseaux de 1740, avaient vécu… lutté… servi (p. 176).

Entraînée par son rêve dans la profondeur des années, Marie-Claire se remémore l’histoire de la forêt, celles des vaisseaux de 1740 que la France envoya dans les Caraïbes soutenir l’Espagne contre l’Angleterre dans la guerra del Asiento, dite aussi guerre de l’oreille de Jenkins. Terre et eau, présent, passé, arbres, cathédrale, vaisseaux, tout ici se confond dans une lumineuse et sidérante unité.  

De la féerie forestière au souffle des naumachies lointaines, ce qui, dans ce contexte étrange, parle aux yeux et à l’oreille des deux jeunes gens, c’est finalement, semble-t-il, l’imagination de la fin initiale, rêvée à la fois sur le mode de l’accomplissement et du désastre.

Après une longue ascension, Thierry, le premier, s’avança dans la clairière qui formait comme une loge dominant plusieurs vallées. Mais, appuyé des deux mains à la balustrade de roc naturels, il ne put retenir un mouvement de déconvenue.

Durant le séjour des deux jeunes gens sous bois, la tourmente de neige s’était accrue. L’approche de la nuit jetait ses brumes sur le paysage, habillant funèbrement le moindre pli de terrain. Les flocons, qui tombaient maintenant lourds et serrés, noyaient toutes choses. A peine distinguait-on les courbes des vallonnements, quelques arêtes de montagne. Mais le pain de sucre de Montgaillard, mais les ruines de Roquefixade, mais, surtout, le sombre château de Montségur, dont le duc de Lévis Mirepoix évoqua si magnifiquement l’âme passionnée et indomptable, disparaissaient dans le brouillard.

Thierry se tourna vers Claire.

– Excusez-moi. C’est une mauvaise gouache que je vous présente-là, l’excursion sera à refaire un de ces jours (pp. 176-177).

Les jeunes gens décident alors de gagner un abri de berger, ami de Thierry.

Tous deux s’arrêtèrent bientôt devant une construction de pierres maladroitement scellées entre elles par du ciment. Sans difficulté, le jeune homme en ouvrit la porte. Comme elle la franchissait, Marie-Claire devina, plus qu’elle ne les vit, dans l’obscurité de la pièce, une cheminée grossièrement construite, le lit de fougères, des sièges figurés par des troncs d’arbres et, dans un coin, la précieuse richesse d’un grand tas de bois mort. Vers celui-ci, déjà, Thierry s’était dirigé. A larges brassées, il jetait sur la pierre plate du foyer les feuilles sèches et les branchages. Une allumette craqua et, aussitôt, de longues flammes claires s’élevèrent (p. 178).

"Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné", dit le poète. 

Plus tard, alors que, songeant à l’inquiétude de leur famille, Marie-Claire se pique de repartir, Thierry ouvre la porte de l’abri.

Autour d’eux, tout avait disparu : les arbres proches, la forêt, la clairière. Un brouillard épais, couleur de fumée, enroulait ses vagues opaques autour des moindres choses qui sombraient. La terre et le ciel, confondus, n’opposaient plus ni couleurs ni formes à cet envahissement. Emmuré de toutes parts, le refuge paraissait la dernière épave fragile d’un monde qui rentrait dans le néant.

Durant un long instant, les jeunes gens restèrent debout, sans paroles, côte à côte. Puis, Thierry, le premier, se ressaisit.

– Les divinités funestes qui règnent sur les étangs du mont Saint-Barthélémy doivent avoir été fort offensées, dit-il avec une tranquillité affectée. Vous savez qu’un simple caillou, lancé dans ces eaux "maudites", peut déchaîner les plus terribles cataclysmes sur notre pauvre pays. Pluies torrentielles, grêles dévastatrices, ouragans et bourrasques sont l’ordinaire vengeance de ces puissances du mal. Celles-ci apaisées, le malheureux promeneur dont le geste irréfléchi a déchaîné la tempête peut, s’il est encore vivant, poursuivre sa route… Mais il n’est point toujours vivant.

Et Thierry conclut d’un ton léger :

– Cette fois, les infortunés promeneurs victimes des génies du lac sont innocents de tout attentat (p. 180).

Est-ce bien sûr ? Innocence et culpabilité ne sont pas toujours ceux qu’on croit…

Secourus dans la nuit par le bon docteur Jorand et Marc Aubry, l’officier, les jeunes gens redescendront finalement au chalet à la lueur des lampes.

La descente commença, périlleuse, difficile. Le docteur, par d’invisibles chemins, conduisait la caravane à Notre-Dame des Neiges, directement.

 

 

La brume s’était dissipée, ou plutôt demeurait accrochée, comme un capuchon de nuit, aux hautes cimes. De furtifs scintillements, allumés par les lanternes dont Marc et Jorand étaient munis, couraient à travers la forêt. Et le chalet apparut… (p. 186)

Notre-Dame des Neiges, premier roman d’Alix André, est à divers points de vue un ouvrage superbe. Je n’ai pas dévoilé l’intrigue. Je laisse aux prochains lecteurs le soin de la découvrir. Je me suis intéressée ici à la topographie du roman. Elle décide de l’action et finalement du destin des âmes. Je l’ai trouvé passionnante. Elle fait la part belle à la montagne, à ses puissances, à son ambivalence troublante. La montagne est-elle bonne ? Est-elle méchante ? Les hommes de l’Antiquité la croyaient peuplée de sylvains. Conservée à Toulouse, au musée Saint-Raymond, une pierre gravée, trouvée auprès de la source de l’Isard, témoigne de cette croyance. Les hommes de la Chrétienté ont choisi de requérir, en cette contrée, la protection de Notre-Dame des Neiges. Alix André célèbre dans son roman la vertu de la montagne, en la personne de cette Vierge qui dispense sa grâce inlassablement.

 

 

Alix André devait être une belle marcheuse. Elle connaît parfaitement la topographie des alentours de Notre-Dame des Neiges, et elle en parle merveilleusement, avec une sensibilité qui est celle du peintre. Thierry, plus haut dans cet article, se plaint de n’avoir pu présenter à Marie-Claire qu’une "mauvaise gouache". Alix André pratiquait-elle l’art de la gouache ou de l’aquarelle sur le motif ? Dommage que nous le sachions pas. L’auteur s’efface derrière ses personnages. Mais la lecture fournit sans doute quelques indications quant à la personnalité d’Alix André. Sûrement belle marcheuse comme je le disais plus haut, elle devait aimer la conduite sportive, type rallye, au volant d’un petit cabriolet, les petites églises, les Vierges anciennes, les vitraux, et les gens d’ici, dont elle comprenait la langue et qu’elle croque avec tendresse et compréhension. Quant à la passion de l’Ariège, elle éclate partout. Il faut lire Notre-Dame des Neiges pour mesurer la force de cette passion, son éclat, digne du jais. J’espère ici avoir réfléchi un peu cet éclat.

 

NB : Toutes les photos de Notre-Dame des Neiges et de la chapelle de l’Isard sont empruntées au site Chapelle de l’Isard – Notre-Dame des Neiges. Vous y trouverez beaucoup de photographies anciennes ou modernes, et aussi des renseignements pratiques, tels que des topos de randonnées. L’arrière de la chapelle est aménagé en refuge. Il peut accueillir 6 personnes.  

 

 

Ci-dessus : vue de Notre Dame des neiges, le 19 décembre 2015 ; photo personnelle.

 

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Originaire de Lavelanet, Alix André, une romancière à succès

 

Notes   [ + ]

1. Shakespeare, Hamlet, I, 5