Images de Spinoza

Tout doucement le zona me lâche. Un vieux monsieur qui a le don, et qui ressemble à un personnage d’Henri Bosco, est venu souffler sur le zona et réciter silencieusement des prières dont je ne sais rien. Son intervention a été, semble-t-il, plus efficace que les médicaments. Le pneumologue de l’hôpital, lui-même, m’avait dit que "ça ne s’explique pas", mais que "ça marche".

Comme je vais mieux, j’ai vu qu’il fait beau, que le ciel est bleu, et que la lumière est plus belle, augurant ainsi que le printemps viendra. Voici qui a sans doute des rapports secrets avec le mal qui reflue, la vie qui revient : j’ai eu envie aujourd’hui d’évoquer à nouveau la figure de Spinoza. Sans doute à cause de la joie, dont Spinoza parle de façon si simple :   

 

"Par cela seul que nous éprouvons plus de joie, nous passons nécessairement à une plus grande perfection, et nous participons davantage à la nature divine. C’est pourquoi il convient que le sage use des choses et en tire de la joie autant que cela se peut (non pas certes jusqu’au dégoût, car le dégoût n’est pas de la joie). Il convient, dis-je, que le sage mange et boive avec modération et avec plaisir, qu’il jouisse des parfums, de la beauté des plantes, des ornements, de la musique, des jeux, du théâtre, et en un mot de tout ce dont on peut user sans faire tort aux autres. Car le corps humain est composé de beaucoup de parties de nature diverse, qui ont continuellement besoin d’un aliment nouveau et varié, afin que tout le corps soit également apte à faire tout ce qui peut suivre de sa nature, et que par conséquent l’âme soit elle aussi également apte à comprendre à la fois plus de choses" 1)Spinoza, Ethique, deuxième scholie de la proposition XLV, Quatrième partie, "De l’esclavage de l’homme ou de la force des passions" .

 

J’aime l’allure jeune, simple et modeste, qu’on voit au philosophe ; son beau regard. Je collectionne les portraits de Baruch Spinoza, ou Bento de Espinosa ou Benedictus de Spinoza. Il polissait des verres de lunettes, et il poursuivait un chemin de pensée. Il n’avait que six ans lorsque sa mère est morte, en 1638. En 1656, à l’âge de 23 ans, il est poignardé par un fanatique. Il a conservé, toute sa vie durant, le manteau déchiré, témoin du coup de poignard. En 1657, à l’âge de 24 ans, comme avant lui Uriel da Costa, il est excommunié par le conseil des rabbins, d’où exclu de la communauté d’Amsterdam. Parfait connaisseur de la culture rabbinique, il a étudié aussi le latin afin de s’initier à la culture des Anciens, et il s’est pénétré de la philosophie de Descartes. On raconte qu’un soir, Leibniz est venu le voir en secret. Il meurt à l’âge de 45 ans à La Haye.

 

 

Spinoza et da Costa
Benny’s Postcards, Art Postcards Collected by My Grandfather
Né à Porto vers 1585 sous le nom de Gabriel da Costa dans une famille de marranes, Uriel d’Acosta est éduqué dans la religion catholique romaine. À 21 ans, il retourne au judaïsme, il est reçu dans la congrégation juive d’Amsterdam, et il adopte le nom d’Uriel d’Acosta. Par la suite, il récuse l’immortalité de l’âme, la validité de la religion révélée, et il prend position pour une religion fondée sur la raison. Accusé d’athéisme, il gagne Hambourg où il est excommunié en 1618. Revenu à Amsterdam, il est à nouveau excommunié en 1623. Son oeuvre est brûlée. Il est publiquement flagellé en 1640. Il écrit son autobiographie, en 1687, sous le titre de Exemplar humanae vitae. Il se suicide la même année.

 

J’ai commenté dans un article antérieur 2)La dormeuse : Inventaires – Nerval, Spinoza le document extraordinairement émouvant que constitue l’Inventaire des biens et meubles délaissés par feu le Seigneur Bénédict de Spinoza, décédé le 21 février 1677 à la maison du Sr. Spyck, résidant à La Haye, le tout conforme à ce qui se trouvait à la maison dudit Sr. Spyck. L’inventaire établi par Johannes Colerus, pasteur luthérien, recense les "objets de laine", le "linge", "la boiserie", "un tableau" (une tête dans un cadre noir), les objets en argent (une paire de boucles en argent, une signette pendant à une clef de fer), la "bibliothèque". Beaucoup de livres ; pour le reste, presque rien. Parmi les deux manteaux, il y a celui qui porte dans le dos la trace du coup de poignard de 1656, et qu’il a conservé toute sa vie durant. Il y a aussi "un petit jeu d’échec noué dans un sachet", avec lequel en 1676 il a peut-être joué une partie contre Leibniz. Et il y a encore cette "tête dans un cadre noir", dont on ne sait qui elle représente. 

 

Ci-dessus : la maison du Sr. Spyck, où est mort Spinoza en 1677 à La Haye.

 

Ci-contre : un des beaux livres qui figuraient dans la bibliothèque de Spinoza.

CHAPITRE VII

Et il ne peut pas se faire que l’homme ne soit pas une partie de la nature et ne suive pas l’ordre universel ; mais si l’homme trouve autour de soi des individus conformes à sa nature, sa puissance s’en trouve favorisée et entretenue. Si, au contraire, il est en rapport avec des individus contraires à sa nature, il est impossible que l’équilibre s’établisse sans une grande perturbation.

CHAPITRE VIII

Tout ce que nous jugeons mauvais dans la nature des choses, c’est-à-dire capable de nous empêcher d’exister et de jouir de la vie raisonnable, nous avons le droit de nous en délivrer par la voie qui nous paraît la plus sûre, et au contraire, tout ce que nous jugeons bon, c’est-à-dire utile à la conservation de notre être et capable de nous procurer la vie raisonnable, nous avons le droit de le prendre pour notre usage et de nous en servir de toutes manières ; et à parler d’une manière absolue, le droit suprême de la nature permet à chacun de faire tout ce qui peut lui être utile 3)Spinoza, Ethique, Quatrième partie .

 

 

De gauche à droite : Flewelling Ralph Carlin (1894-?) mosaics in the Main Reading Room of James Harmon Hoose Library of Philosophy (1929, Los Angeles, The University of Southern California, Mudd Hall of Philosophy; mosaics, except unidentified two, designed by Ralph Carlin Flewelling, subject matter and inscriptions suggested by Ralph Tyler Flewelling, 1871-1960), Pinacotheca Philosophica, Philosophy and Philosophers in Art ; Vermeer, L’Astronome ; Gurevich Alexander, Baruch Spinoza, février 2006.

 

"Il n’est pas possible que nous nous souvenions d’avoir existé avant le corps puisqu’il ne peut y avoir dans le corps d’empreinte de cette existence, et puisque l’éternité ne peut se définir par le temps ni comporter aucune relation au temps. Et pourtant nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels" 4)Spinoza, Ethique, V. 23, Scolie .

 

Notes

↑ 1. Spinoza, Ethique, deuxième scholie de la proposition XLV, Quatrième partie, "De l’esclavage de l’homme ou de la force des passions"
↑ 2. La dormeuse : Inventaires – Nerval, Spinoza
↑ 3. Spinoza, Ethique, Quatrième partie
↑ 4. Spinoza, Ethique, V. 23, Scolie

1 réflexion sur « Images de Spinoza »

  1. Martine Rouche

    Là, je ne me permets rien. Je viens de lire cet article deux fois, je viens de relire aussi  » Inventaires – Nerval, Spinoza « . Grande matière à réflexion. Là aussi, forte opposition obscurité / lumière.
    Et richesse pour nous dans ces inventaires après décès, qui redonnent miette à miette une image de ces vies enfuies. Trois ans seulement séparent les disparitions de Baruch Spinoza et d’Henri de Calages. Leurs vies n’ont rien en commun, si ce n’est d’appartenir à une même période. Mais les inventaires racontent pareillement des meubles modestes en petit nombre, des tissus  » mi usés », des ustensiles en fer, de petits coffres avec des serrures et des clés. Des visions se forment et l’imagination s’enflamme …

Les commentaires sont fermés.