Michel Cubières, un peu de chiendent

Michel Cubières, Triptyque bleu, huile

La maison offre ce jour un peu de chiendent. 1)Le blog Michel Cubières, Message du magasinier

J’ai relevé cette annonce sur le blog de Michel Cubières, à la date du 5 juin 2008. J’y venais pour chercher des renseignements sur l’artiste. J’ai rencontré Michel Cubières il y a quelque temps à Mirepoix, où il expose, en compagnie de la baronne, dans le cadre de la série Végétales. Il m’a laissé dire. Je suppose qu’il se méfie des mots, ou qu’il n’aime pas se payer de mots. Il a tenu toutefois à préciser que, contrairement à ce que je disais dans Rendez-vous chez la baronne, « il ne peint pas au couteau, mais avec tout ce qui lui tombe sous la main ! Le moyen utilisé n’a aucune importance ». L’homme est discret ; le peintre, intense.

Accordant un sourire poli aux références picturales que j’invoque, il me dit que « les modèles, les influences, il s’en fiche ». Puis il ajoute que, « si on lui trouvait quelque chose de Pollock, il aimerait ». Sans doute pour la rage rigoureuse du geste, qui, faisant de tout accident nécessité, révèle la matière à sa forme, jusqu’alors invue.

Ci-dessus, de haut en bas : Michel Cubières, Végétale onze, huile ; Le rêve de l’odalisque, collage sur huile.

Ci-contre, à gauche : Michel Cubières, Drip haut, acrylique.

Ci-contre, à droite : Jackson Pollock, Number II A, serigraphie, 1952.

Le geste, chez Michel Cubières, est plus sombre, plus organiquement noué, façon pèse-nerfs.

Une bande de bleu, là-haut, mesure l’espace du dehors, du libre, le poids de la nuit aussi. « La fin du monde connu aura lieu. Mais le début du monde inconnu, qui entrouvre quelque porte positive et lumineuse au bon sens et à l’inventivité, aura-t-il lieu, lui ? » Le blog Michel Cubières

Michel Cubières me dit que rien ne le prédisposait à la peinture. Il est venu un jour à la peinture comme on naît à une seconde vie. Il s’y risque, avec le sentiment qu’il faut frayer le chemin, pousser plus avant, atteindre, sans prévision possible, le moment où l’invu précipite, la vision s’ajuste, la toile est finie. « C’est un travail », remarque Michel Cubières. ‘Le plus ardu, c’est de savoir reconnaître le moment de la chose faite. Quand ce moment est passé, on gâche ».

Michel Cubières, Deltapolis, huile

Michel Cubières, Saint-Tropez, huile

J’aime bien savoir où vivent les artistes. Le travail de vivre, qui est aussi celui de la peinture, a son lieu. Michel Cubières vit dans la banlieue de Toulouse. Il ne s’en plaint pas. Mais il précise qu’il est natif du Causse et que, dans une vie idéale, il serait là-bas, plutôt qu’ici.

Je ne le questionne pas sur les Végétales. J’observe que le motif suit du travail de la matière et que c’est le travail de la matière qui révèle le motif en tant que forme.

Michel Cubières, Végétale 5, huile

Michel Cubières, Végétale bleue

Ci-contre : Michel Cubières, Autre végétale bleue

De la période verte à la période bleue, on voit la série Végétales s’absoudre peu à peu de sa référence initiale pour se déployer au seul gré de sa forme causative. Le passage au bleu, puis à une sorte de couleur désapparaissante, ou résiduelle, comme un dernier reflet du soleil sur les prairies du soir, signale l’intériorisation, d’où la transmutation progressive du motif.

Ainsi reconduit par la forme à l’idée, le motif gagne ici une sorte de transparence essentielle. J’ai songé soudain à la quête de la rose bleue, symbole de l’impossible exception aux lois de la nature. Il me semble qu’il y a ainsi dans la série Végétales un moment dédié à la surnature, à une déliaison rêvée.

Ci-dessous, indice de la déliaison, le tableau n’a pas de titre. L’effet de matière est soyeux, diaphane. La forme, desserrée. Le rythme, délivré.

« A quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant, si ce n’est pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure? »

Mallarmé le dit de la poésie 2)Mallarmé, Avant-dire au Traité du Verbe de René Ghil. Le mot de Mallarmé vaut aussi pour la peinture.

Michel Cubières, Sans titre

Parallèlement au rêve de la surnature, il y a chez Michel Cubières, horror et voluptas comme chez Lucrèce, une fascination du vivant, de sa puissance organique, de sa duplicité aussi. A ce titre, les vues du monde sublunaire reproduites ci-dessous présentent une sorte de parenté avec celles que peint Max Ernst dans les années 1920-1930, et plus généralement avec le Surréalisme, – dont il faut rappeler qu’il n’envisage pas quelque arrière-monde, situé dans les hauteurs du ciel empyrée, mais ce monde-ci, invoqué dans ce qu’il a de plus réel, i. e. dans sa réalité abyssale.

Michel Cubières, Monotechnie carrée, huile

De gauche à droite : Max Ernst, Paysage, 1927 ; Max Ernst, La ville entière, 1935-1937.

De gauche à droite : Michel Cubières, Lune végétale, huile, acrylique ; Michel Cubières, Genièvre lunaire, encre et pastel.

Je reviens à l’instant d’une nouvelle balade sur le blog de Michel Cubières. Je crains d’avoir tracé ici un portrait trop sérieux et trop sage. Michel Cubières est sur son blog un homme insolent, sarcastique, parfois cru. Contrairement aux apparences, il aime les mots. Les bons, les mauvais, sans distinction de genre. Concernant les références picturales, l’histoire de l’art avec un grand A, il cultive la dérision.

– T’as vu qui au musée national d’art moderne ?
– Zao Wu Ki…
– C’est moderne?
– Qui ?
– Zao Wu Ki !
– Je l’ai vu au musée national d’art moderne… » 3)Le blog Michel Cubières, Art moderne

Descendant de l’illustre famille Song, né à Pékin en 1921, Zao Wou Ki étudie dès l’enfance la calligraphie et la peinture traditionnelle chinoises. Il enseigne ensuite ces deux arts à Hangzhou jusqu’en 1947. Désireux d’étudier la peinture occidentale, il s’installe en 1948 à Paris. Il développe alors une oeuvre mystérieusement située au confluent des deux mondes, à laquelle on assigne le qualificatif d’abstraction atmosphérique.

Ci-contre : Zao Wu Ki, Vent, 1954

De la dérision à l’iconoclastie, façon Duchamp ou Warhol, Michel Cubières ravale le Bain turc au statut de sticker pour horloge pointeuse. On flingue plus souvent ce que l’on adore.

Michel Cubières entretient avec l’histoire de la peinture, les maîtres, les chefs-d’oeuvre, une relation d’amour vache. Pudeur, quête de soi, rage de peindre encore et encore, lent et raisonné cheminement de la pensée, qui fraie le chemin.

J’ai aimé croiser ce cheminement-là.

A noter, pour faire bonne mesure, que, dans la catégorie « Est-il bon ? Est-il méchant ? chère à Diderot, cet homme aime les chats. Son chat s’appelle Bitume.

Ci-dessus : Michel Cubières, Pointeuse de l’eunuque du Bain turc

Notes   [ + ]

1. Le blog Michel Cubières, Message du magasinier
2. Mallarmé, Avant-dire au Traité du Verbe de René Ghil
3. Le blog Michel Cubières, Art moderne

4 réflexions sur « Michel Cubières, un peu de chiendent »

  1. La dormeuse Auteur de l’article

    Merci de ce retour superbement malherbien.

    A mon tour…

    « Bonne herbe, male herbe qui ne sert à rien, sinon à disjoindre les pierres, sinon à perpétuer l’herbe : c’est évidemment la meilleure ».

    Francis Ponge, in Pour un Malherbe

  2. Martine Rouche

    Les citations qui précèdent sont un enchantement, mais citer Gunther Grass au sujet de l’herbe est particulièrement fort !!!

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