Propaganda à la Grainerie ou quand Acrobat fait son cirque

 

Après Smaller, poorer, cheaper 1)Cf. La dormeuse blogue : Acrobat, smaller, poorer, cheaper en 2008, la compagnie Acrobat nous revient aujourd'hui d'Australie pour Propaganda, son nouveau spectacle. C'était hier et avant-hier à la Grainerie, fabrique des arts du cirque, à Toulouse, dans le cadre de Caravane de cirques, rendez-vous de printemps dédié aux nouvelles créations locales, nationales et internationales.

 

 

Voici l'affiche de Propaganda. Elle annonce la couleur ! Quoique…

Gaffe aux détails qui clignent dans l'image, aux mots qui grincent dans le texte. Gaffe à la couleur ironico-politico-verte…

Après avoir fait le tour du monde avec leur compagnie de cirque d'avant-garde, ces primitifs acrobates imaginent qu'ils savent faire la part du bien et du mal.

Sois gentil – Mange tes légumes – Fais du vélo – Jardine tout nu

Après avoir endoctriné leurs enfants, ils sortent de l'arrière-cour de leur maison en Australie pour venir en Europe et dans le monde entier.

A chaque spectacle, la révolution commence ici.

Les "primitifs acrobates", c'est Jo-Ann Lancaster, Simon Yates, Grover, Fidel, Ryan Taplin et Scott Grayland.

Simon aime Jo, qui aime Simon.

 

 

Jo et Simon ensemble aiment Grover et Fidel, qui sont leurs enfants. Jo et Simon ensemble racontent comment ils vivent, comment ils courent résolument après leurs rêves, et ils en font tout un cirque.  

Ryan et Scott assurent au bord du rond de lumière la magie de la technique.

Ponctué de cartons qui rappellent aux petits et aux grands diverses injonctions de la vie bonne – Sois gentil – Mange tes légumes – Fais du vélo – Jardine tout nu -, le spectacle emprunte une part de son esthétique au cinéma muet ou encore aux comics.

 

 

Ryan dans l'ombre s'occupe du son, Fidel, 6 ans, tient la batterie, Grover souffle tendrement des bulles, et les choses de la vie pendant ce temps sortent de l'ombre, le corps, l'amour, les rêves ; et aussi le balancier des effets et des causes, le temps, l'argent, le business, le breakfast au lance-pierre ; et aussi le lettrage têtu des injonctions de la vie bonne, Sois gentil – Mange tes légumes – Fais du vélo – Jardine tout nu… 

Compte tenu du poids des causes, vivre conformément aux injonctions de la vie bonne, c'est à peu près comme grimper à la corde lisse ou marcher sur un fil. Acrobat en tout cas grimpe tous les jours à la corde lisse et marche tous les jours sur un fil. Et Acrobat raconte ici les heurs et malheurs de la corde lisse et du fil.

La scène du petit déjeuner-désastre que Simon tente de prendre au lance-pierre sur son fil, marie de façon pathétique le grotesque et l'effroi. On rit d'une situation cruelle, analogue à celle de Charlot dans les Temps modernes. La figure du funambule, c'est ici celle de l'homme qui tente de survivre à la tyrannie du time is money.  

 

 

Le spectacle est ainsi fait d'une collection de scènes brèves qui se succèdent de façon discontinue, comme autant de trouées lumineuses ménagées dans la nuit et l'ombre. Outre qu'une telle discontinuité reflète celle du monde, il y a quelque chose de l'art du montreur de lanterne magique dans cet effet éclaté, qui joue avec notre désir de voir et laisse à notre imagination le soin de nous représenter le reste, tout le reste, comment la vie va, comment la corde et le fil, comment nous allons.  

 

 

On remarque, dès que les lumières s'allument, un beau vélo blanc, garé au bord de la piste. Monté de temps à autre par Simon et Jo, il se faufile ensuite d'une scène à l'autre, comme un souffle d'air, j'allais dire comme une incarnation de la liberté. C'est plus qu'un vélo. C'est un prolongement du corps des artistes. Légèreté du vélo, analogie de la légèreté de l'être. Bye bye, le poids des causes !  Ainsi libres de corps et libres d'âme, les Acrobat sur leur vélo, ils sont magnifiques, ils sont beaux comme devaient l'être Adam et Eve, ils sont beaux comme tous on voudrait l'être, ils sont  beaux !

 

 

Le monstre qui les poursuit, une petite voiture téléguidée, armée d'un gros mégaphone, a beau aboyer "Dégage, salope!", "Alors, tu la baises ?",  ils se faufilent comme un souffle d'air, ils ne se retournent pas, ils vont à tire d'aile. 

La fiction étant ici indissociable de l'autobiographie, les Acrobat distribuent à la fin de la représentation une feuille verte sur laquelle ils disent en quelques mots comment chacun d'entre eux s'efforce de satisfaire aux injonctions de la vie bonne, Sois gentil – Mange tes légumes – Fais du vélo – Jardine tout nu. Question légumes, il semble que la betterave ne fasse pas l'unanimité ! Jo constate que "la meilleure façon de vivre sur cette terre est de se conduire d'une façon qui soit bénéfique à tous les êtres vivants".  Simon formule un conseil : "Exposer votre corps nu au soleil (tôt le matin) est bon pour vous". Et il ajoute malicieusement : "C'est juste un corps". 

J'aime bien qu'à la fin du spectacle, ainsi renvoyée à la singularité de l'autobiographie, la question ironico-politico-verte qui fait le sujet de Propaganda, reste ouverte. On repart à la fois inquiet, ému, émerveillé, songeur…

 

 

Les artistes, eux, repartent avec leur matériel dans leur bus… vert. Ils ont offert à la jeune femme qui assure au nom d'André Gintzburger leur management en Europe… un vélo !  

 

 

J'ai pris les photos reproduites ci-dessus samedi soir juste après la représentation en nocturne et le lendemain après la représentation en matinée. Acrobat ne souhaite pas que l'on photographie pendant la représentation. Jo et Simon en revanche se sont prêtés ensuite aux photos d'amitié.

 

 

On ne voit donc pas ici les artistes en train de jouer, mais seulement le petit théâtre d'objets dont ils s'entourent et qui leur fournit le meilleur des complices. J'ai adoré photographier ces objets, dont l'air d'abandon raconte après coup l'épreuve de la représentation. La beauté du cirque est aussi dans la poésie des traces qui subsistent lorsque les lumières s'éteignent.         

 

Pour en savoir plus :

André Gintzburger – Acrobat – Propaganda
La dormeuse blogue : Acrobat, smaller, poorer, cheaper
Interview d'Acrobat : Propaganda, le cirque écolo-engagé d'Acrobat :

 

Notes   [ + ]

1. Cf. La dormeuse blogue : Acrobat, smaller, poorer, cheaper

1 réflexion sur « Propaganda à la Grainerie ou quand Acrobat fait son cirque »

  1. Martine Rouche

    Quelle exquise photo que celle de la jeune femme au vélo pliant !

Les commentaires sont fermés.