Lino Bersani expose à Carcassonne

 

Je ne retourne jamais à Carcassonne sans en éprouver une secrète allégresse, surtout s'il fait beau : c'est ma ville natale. Au-delà de ce trait d'attachement personnel, Carcassonne est une belle ville. La Cité a fière allure, malgré ou à cause de Viollet-Le-Duc. Le Grand Hotel Terminus, près du Canal et de la Gare, a conservé son charme 1900. L'ancienne manufacture de draps de la Trivalle, devenue royale en 1696, affiche au bord du Pont Vieux une superbe façade classique.

 

 

 

Ci-dessus : plafond de l'ancien théâtre de l'hôtel Terminus. Classé monument historique, le théâtre est aujourd'hui le siège du Colisée, cinéma d'art et d'essai. 

 

Je me suis rendue à Carcassonne, en compagnie de l'équipe de Mille Tiroirs, afin de visiter les deux expositions actuellement consacrées dans la ville aux oeuvres récentes de Lino Bersani. L'association Mille Tiroirs, pour mémoire, a organisé une expo Bersani en 2009, à Pamiers. 

 

A Carcassonne, rendez-vous d'abord à la galerie La Maison du Chevalier, 56 rue Trivalle, au pied de la Cité.

Les toiles de Lino Bersani y sont accrochées, à côté des céramiques de Shozo Michikawa et Rizü Takahashi, dans le cadre de l'événement de saison, intitulé Faits de printemps.

Peintre, sculpteur, céramiste aussi, Lino Bersani est né à Gênes en 1935. Son oeuvre a fait depuis 1976 l'objet de nombreuses expositions : 1976, Artisti Liguri, exposition collective, Parma ; 1978 à 1980 : expositions en Europe (bronze, cuivre, céramique) ; 1981, sculptures monumentales (cuivre), Sestri Levante et Riva Trigoso ; 2000, céramiques, Maison Gibert, Lézignan ;  2002, céramiques, Mirepoix. 

La Maison du Chevalier, c'est d'abord, derrière une petite façade médiévale, un lieu où l'on a le sentiment du lieu. On n'éprouve pas ce sentiment-là si partout. Dans un bel espace fluide, aménagé sur plusieurs niveaux, les oeuvres respirent ici librement.    

 

 

Une niche, visible depuis l'entrée de la galerie, concentre l'éclat d'une toile, à la façon d'une iconostase ou d'un reliquaire. 

 

 

Cliquez sur les images pour les agrandir.

 

Lino Bersani, dans la série de toiles qu'il expose à Carcassonne, utilise des feuilles d'or, d'argent ou de cuivre, qu'il appose sur un fond peint, puis qu'il gratte, incise, grave, déchire, éclate, afin que par endroits le fond apparaisse. Surface et fond entrent ainsi dans le jeu partagé d'une superposition énigmatique, dont on ne sait si elle relève du masque ou de la révélation.

Ce jeu ambivalent, tout en tension, a pour effet de rendre incertain le statut du plan, par là de maintenir ouvert entre la surface qui repousse le fond en arrière-plan, et le fond qui résiste à la poussée de la surface, le possible d'une dimension invue, celle que Lino Bersani explore par ailleurs dans le domaine de la céramique et de la sculpture.

Ce jeu qui mobilise l'énergie de la composition, se trouve compliqué encore par l'action de la lumière, qui, en fonction de l'incidence des rayons, tantôt fait miroiter le brillant de la surface, tantôt fait ressortir la matité du fond, d'où suspend la lecture du tableau tour à tour à chacun des moments de l'antagonisme des forces qui le travaillent. La variabilité d'un tel jeu rend ici la peinture abstraite passionnante.    

 

 

L'usage de la feuille d'or ne va pas sans rappeler l'art de Byzance et ses suites vénitiennes. Lino Bersani, quant à lui, ne l'entend pas ainsi. La tradition veut que l'or symbolise le divin. Le rayonnement du fond d'or doit être compris dans l'art byzantin comme l'émanation de la divinité. Contrairement à la tradition byzantine du fond d'or, il fait de l'or un attribut de la surface, en cela étranger au symbolisme de l'arrière-monde. Il use des feuilles d'or, d'argent ou de cuivre, en plasticien, dit-il, pour leur miroitement propre, et pour l'effet de contraste. Ça et là, il ajoute à sa composition de la poudre de marbre, qui, refusant à l'or, à l'argent ou au cuivre, leur frisson, matérialise au sein du miroitement général la permanence résistive du fond. 

 

Une toile parfois semble marquée d'un discret japonisme.

Il s'agit peut-être là d'une analogie de hasard.

Mais Lino Bersani est aussi céramiste. A ce titre, il bénéficie sans doute d'une sorte d'affinité naturelle avec la sensibilité des céramistes et plus généralement des artistes nippons.

 

Estampe japonaise, céramique européenne : à gauche, planche d'Hiroshige (1797-1858) ; à droite, grès de Lino Bersani (années 1990).

 

 

 

Ci-dessus : grès de Lino Bersani (années 1990).

 

 

J'ai demandé à Lino Bersani si, lorsqu'il travaille, il songe à des motifs ou nourrit des sentiments qui l'inspirent. Il m'a dit non. C'est un plasticien, et il le déclare. Il songe exclusivement surface et fond, formes et couleurs, énergie, cohérence, mouvement, rythme. Les feuilles d'or, d'argent, de cuivre lui plaisent parce qu'outre la spécificité des couleurs qu'elles fournissent, elles livrent le tableau aux effets d'interaction lumineuse, par là aux aux variations d'un apparaître qui, par-delà le travail du peintre, demeure sans prévision possible. La peinture bouge ainsi d'une liberté grande.   

 

 

 

 

 

Nous échangions quelques mots avec Lino Bersani à la balustrade, lorsque, tombant d'un vitrail haut situé dans la galerie, un éclair de couleur a couru sur les marches de l'escalier intérieur.

 

 

Au sortir de la galerie, j'ai remarqué une vague de points lumineux qui déferlaient sur un mur nu, de l'autre côté de la ruelle ! La porte de la Maison du Chevalier se trouve surmontée d'une boule recouverte de petits miroirs.Il suffit d'un rayon de soleil pour que la galerie fasse son cinéma, ou plutôt sa féerie de rayons.

 

D'autres toiles de Lino Bersani sont exposées à Carcassonne dans le hall d'entrée du cinéma Le Colisée.

L'accrochage se fait ici en altitude, eu égard à la configuration ascensionnelle du lieu. Le jour diffusé par une large fenêtre zénithale révèle sur la grande toile le grain du marbre qui relève par endroits le fond de couleur et le friselis des feuilles d'or ou de cuivre dont les bords déchiquetés bougent légèrement au souffle de l'air. Une teinte rose, une sorte d'incarnat paraît, qu'on ne voit pas lorsqu'on regarde la toile sous une incidence lumineuse autre.

 

 

Les autres toiles sont exposées à l'étage, dans le couloir qui mène à l'ancien théâtre, aujourd'hui aménagé en salle de cinéma. Les toiles luisent dans la pénombre électrique. L'argent prend le dessus, refroidissant le rose. Faute de recul, dans ce long couloir, de scintillations sitôt le septuor se fixe. Les toiles font dans les murs comme des portes qui s'ouvriraient en rêve.

J'aime aussi cette façon d'apparaître, oblique, furtive, en même temps aveuglante, qui vient à la peinture lorsqu'on la dépayse. Transportée dans un lieu nullement fait pour la considération révérente de l'art en majesté, en tout cas, la peinture étonne, nous dit-on à la direction du Colisée.  

 

J'ai tenté par d'obscurs trafics informatiques de sortir cette toile du couloir de circulation dans lequel son coeur bat actuellement. Le résultat est artificiel, peu convaincant. On ne force pas le moment d'une oeuvre si facilement. 

 

 

Voici maintenant un détail de la même oeuvre, conservée dans le simple appareil de la beauté qui est la sienne au fond du couloir du Colisée. Lino Bersani a beau dire qu'il travaille en pur plasticien, je trouve à cette composition un air de Venise… Mais je lâche sans doute la proie pour l'ombre.  

Lino Bersani, quand il n'expose pas à Carcassonne, vit et travaille à Villarzens, où on peut le visiter dans son atelier. 

5 réflexions sur « Lino Bersani expose à Carcassonne »

  1. Alain

    Félicitations pour cet article sur Lino Bersani qui donne  un bel aperçu du talent de cet artiste !

  2. Martine Rouche

    Tes articles esthétiques me paralysent d'admiration … mais je me prends pourtant à rêver à leur lecture et relecture et je suis ce " jalonnement lumineux " dont parle Anne-Marie, que tu traces pour nous … Quel bonheur doivent apporter tes photos et tes articles aux artistes ! Au moins égal au nôtre, au moins !

  3. Anne-Marie Dambies

    Ce jalonnement lumineux m'a tellement éblouie, qu'il m'a amenée  jusqu'à Carcassonne: il était toujours là , un peu différent, aussi éclatant qu'un arc en ciel; j'ai été enthousiasmée par toutes les merveilles contemplées dans cette galerie.

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