Dux – Un portrait de Charles Baudelaire par Léon Cladel

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Baudelaire par Nadar, 1855 ; Baudelaire par Nadar, 1856 ; Baudelaire par Carjat, circa 1863.

 

En 1862, Charles Pierre Baudelaire signe la préface des Martyrs ridicules, premier roman de Léon Alpinien Cladel, écrivain originaire de Lafrançaise dans le Tarn-et-Garonne, monté à Paris à l'âge de 20 ans. Charles Baudelaire, qui mourra en 1867, a en 1862 quarante et un ans. Rendu célèbre par le procès pour "offense à la morale religieuse" et "outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs" qui a suivi en 1857 la publication des Fleurs du Mal, il incarne aux yeux de Léon Cladel, alors âgé de vingt-sept ans, une sorte de maître sombre, symbole de la résistance au philistinisme du temps.

 

Reçu par Charles Baudelaire à l'occasion de la publication des Martyrs ridicules, Léon Cladel est admis ensuite dans la familiarité du "maître" et fréquente la demeure de ce dernier jusqu'en 1866, date à laquelle Baudelaire s'exile en Belgique. Le jeune écrivain tire de ses visites au "maître" la substance d'une nouvelle intitulée Dux, rédigée en 1868, publiée en 1879 dans Bonshommes 1)Léon Cladel, "Dux" in Bonshommes, pp. 271-383, édition G. Charpentier, 1879. Motivée par le projet de publication des Amours éternelles, recueil de poèmes dédié par Léon Cladel à son illustre maître, la visite invoquée dans la nouvelle précèderait de "huit à dix mois" le départ de Baudelaire pour la Belgique. Mais, tel que le décrit Léon Cladel, le cadre dans lequel évolue Charles Baudelaire, est plutôt celui de l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, où le poète a vécu de 1859 à 1864.  

De façon transparente, Léon Cladel désigne le personnage de sa nouvelle sous les seuls prénoms de Charles Pierre, lesquels sont effectivement ceux de Charles Baudelaire pour l'état-civil. De façon tout aussi transparente, il transpose, sans les oblitérer pour autant, noms des lieux et titres des ouvrages baudelairiens. Quant à Dux, titre de la nouvelle, Léon Cladel l'emprunte au latin dux, ducis, qui signifie "chef, général, guide".  

 

Huit à dix mois avant de s'exiler en Hollande, le poète Pierre-Charles enlevé si prématurément aux belles-lettres, que très peu de ses contemporains ont aimées et pratiquées comme lui, m'adressa la courte lettre que voici : « Cher enfant, il serait bon de revoir ensemble, une fois pour toutes, vos Amours éternelles, que vous avez bien voulu me dédier, et dont la neuvième épreuve m'a été communiquée hier soir par l'imprimeur de la Revue Gauloise ; une demi-douzaine de termes impropres et quelques locutions d'outre-Loire, plus romanes que françaises, et qui me semblent trop hétérodoxes, déparent, à mon avis, votre curieux travail accourez, accourez vite chez moi, rue Flamande 2)Rue d'Amsterdam, hôtel d'Arteveld 3)Hôtel de Dieppe. Cf. Jacob van Arteveld, 1290?–1345, homme d'état flamand ; Philip van Arteveld, 1340?–1382, fils du precedent, leader politique et révolutionnaire flamand., où je vous attendrai, s'il y a lieu, toute cette après-midi. — P. Ch. » Ajuster, raboter et sertir des périodes avec le docte et puissant rhéteur à qui l'on doit les Roses noires 4)Les Fleurs du Mal et les Ciels factices 5)Le Spleen de Paris fut et reste ma meilleure fortune littéraire.

"Abreuvé de dégoûts" de son vivant, puis "glorifié à bouche et à plume que veux-tu" après sa mort, Baudelaire demeure une sorte d'inconnu célèbre, observe Léon Cladel en 1879. D'où l'intérêt du témoignage que celui-ci consigne, dédié, dit-il, à "l'époque déjà reculée où nous nous fréquentions assidûment" et où Baudelaire, encore "à peu près ignoré de la foule, m'est apparu".

Heureusement débarqué d'un fiacre fou mené par un cocher aviné, le jeune écrivain franchit la porte de l'hôtel de Dieppe, dans le quartier du "nouvel Opéra". Il se hâte au rendez-vous du "Magicien ès lettres" : 

Je franchis le seuil d'une de ces vieilles bâtisses à ventre bombé, comme on en érigeait jadis, sous le règne de j'ignore quel bon roi (bon est ici par euphémisme), et bientôt, ayant gravi, non sans peine, les marches usées d'un escalier de pierre en. colimaçon, je heurtai doucement à l'huis entr'ouvert d'un appartement sis au troisième étage…

 

[Il] travaillait, selon son habitude, en manches de chemise, tout comme un manouvrier en plein champ ou sur la voie publique. Une molle cravate de soie, couleur de pourpre, à raies noires, négligemment nouée, flottait autour de son cou robuste et bien attaché, dont ce délicat était si fier. Rasé de frais et luisant comme un sou neuf, il se détectait dans son vaste déshabillé de toile, aussi blanc que neige et d'une coupe très ancienne. A mon entrée, il secoua, tout souriant, ses longs cheveux gris, un peu crêpelés, qui lui donnaient un air vraiment sacerdotal, et ses deux beaux yeux intelligents, profonds et noirs comme la nuit, se fixèrent sur moi ; puis, sans mot dire, il repoussa loin de lui la page, criblée de ratures, sur laquelle il s'escrimait depuis plusieurs jours peut-être, et réunit religieusement une quantité de feuilles imprimées, éparses sur sa table de travail ; ensuite, il me désigna de l'oeil un vieux fauteuil Empire, en tous points semblable à celui sur lequel il était assis lui-même, et considéra voluptueusement ses mains de patricien et ses ongles roses, aussi fins et non moins acérés que ceux d'une infante. 

Léon Cladel portraitiste rend ici admirablement compte de la préciosité apparente du dandy, subsumée soudain par le regard insondable de l'homme – ses deux beaux yeux intelligents, « profonds et noirs comme la nuit », se fixèrent sur moi -, et par la parole du "Magicien".

 

Ci-dessus : Baudelaire par Nadar, circa 1860.

 

Le détail des "deux beaux yeux" dit assez, dans l'étrangeté de son évidence, la valence symbolique du chiffre deux, – chiffre du redoublement ontologique qui induit dans l'univers baudelairien des correspondances aussi bien la gémellité des miroirs 6)Cf. Les Fleurs du Mal, CXII, La Mort des Amants que la "profondeur de l'espace" comme "allégorie de la profondeur du temps" 7)Les Paradis artificiels – Le poème du haschich, IV, L'Homme-Dieu.  

Il avait ses manies, que je savais toujours respecter ; aussi ne desserrai-je pas les dents avant qu'il fût redescendu sur terre et qu'il m'eût fait entendre son cri sacramentel : « Au devoir ! allons, au devoir ! » Enfin, il ora ; la parole prévue fut prononcée et nous nous mîmes à l'œuvre incontinent.

"Cri sacramentel" et parole oraculaire témoignent chez Baudelaire d'une pratique quasi religieuse de l'écriture, laquelle, dixit le poète, leur fait "devoir" à tous deux, "ouvriers littéraires, purement littéraires", "d'être précis, de toujours trouver l'expression absolue ou bien de renoncer à tenir la plume". Dédaigneuse de la "fausse rhétorique, celle des "orateurs", des "griffonneurs politiques", des "tribuns" et autres sophistes, l'oeuvre ainsi initiée ne se réclame pas pour autant de l'Art pour l'Art. De façon implicitement référente au rêve platonicien du Cratyle, la quête du mot juste se confond ici avec celle du Vrai, dans laquelle "les phrases s'adapteraient à l'idée, ainsi que les gants à la peau", de telle sorte qu'elles parleraient à l'âme sa langue natale, qui est sub specie aeterni celle de la vérité.

Nous nous mîmes à l'œuvre incontinent. Tout beau ! Dès la première ligne, que dis-je ? à la première ligne, à la première lettre, il fallut en découdre. Était-il bien exact, ce mot ? Rendait-il rigoureusement la nuance voulue ? Attention ! Ne pas confondre agréable avec aimable, accort avec charmant, avenant avec gentil, séduisant avec provocant, gracieux avec amène, holà ! Ces divers termes ne sont pas synonymes ils ont, chacun d'eux une acception toute particulière; ils disent plus ou moins dans le même ordre d'idées, et non pas identiquement la même chose ! Il ne faut jamais, au grand jamais, user de l'un à la place de l'autre. En pratiquant ainsi, l'on en arriverait infailliblement au pur charabia. […]. Nous, ouvriers littéraires, purement littéraires, nous devons être précis, nous devons toujours trouver l'expression absolue ou bien renoncer à tenir la plume et finir gâcheurs, comme tant d'autres […]. Et tandis qu'il dissertait à voix haute et lente, le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou d'exactitude, et ne s'adaptaient pas à l'idée, ainsi que les gants à la peau

Léon Cladel évoque le travail de Baudelaire correcteur dans le style parfois ironique du disciple qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre – le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu… il dissertait… Léon Cladel ironiste fait toutefois la part belle à l'admiration, et, soulevé par la force du moment, il brosse de cette séance de correction un tableau fantasmagorique  dans lequel Baudelaire revêt successivement la figure du chercheur d'or, puis celle de Vulcain lui-même, – lequel, en lieu et place des armes d'Achille ou d'Enée, forge ici, dans la perspective de "l'expression absolue", les mots de la pensée, les mots du Vrai  : 

 

Cherchons ! Si le substantif ou l'adjectif n'existent point, on les inventera; mais ils sont là, comme des pépites dans la gangue. Et les dictionnaires de notre idiome empoignés étaient aussitôt compulsés, feuilletés, sondés avec rage, avec amour. On faisait souvent bonne chasse, mais quelquefois aussi l'on revenait bredouille. Alors intervenaient les lexiques étrangers. On interrogeait le français-latin et puis le latin-français. Un pourchas sans merci ! Néant dans les anciens : aux modernes ! Et le tenace étymologiste 8)N.d.R. : Possible inspirateur de Robert Geuljans !, à qui la plupart des langues vivantes étaient aussi familières que la plupart des langues mortes, s'enfonçant dans les vocabulaires anglais, allemand, italien, espagnol, poursuivait pour lui, comme pour moi, l'expression rebelle, insaisissable et qu'il finissait toujours par créer, si elle ne se trouvait point dans notre langue. « Allons donc ! un néologisme ne fait peur qu'aux académiciens qui, Sainte-Beuve et Victor Hugo exceptés, jargonnent plus ou moins. En devisant ainsi, l'indomptable praticien dont, par parenthèse, je n'ai jamais très bien compris l'égale admiration pour ces antipodes ni qu'il les citât presque toujours ensemble avec tant d'ambiguïté, s'acharnait de plus en plus à l'ouvrage, et bientôt je le voyais suer à grosses gouttes et geindre et renâcler, et faire ahan ! comme un forgeron en butte aux ardeurs de sa forge et martelant sans relâche sur son enclume le fer rougi qui résiste et qu'il ne peut tordre à son gré.

 

Ci-dessus : G. Douffet (Liège, 1594-1660), Forges de Vulcain, détail, Musée de Liège.

 

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi ! prodigue! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or ! 9)Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXXV, L'Horloge, 1861, seconde édition

 

Empruntés à l'un des poèmes des Fleurs du Mal, ces quelques vers, dont Léon Cladel s'est sans doute souvenu, montrent que la forgerie baudelairienne ne s'exerce pas contre les académiciens ni contre la langue, mais contre le temps, dont elle s'efforce de préserver la substance, – la pépite, la fleur d'un jour, d'une heure, d'un moment d'éternité -, avant que celui-ci ne l'emporte dans son flux sans mémoire.

Il arrive que la tentative de forgerie échoue. Ce que l'on ne peut pas dire, n'est pas au monde, n'a point de substance, point d'horizon, point de sens. Ne pas dire ? Nul poète ne saurait s'y résoudre,  sauf à vouloir l'oubli de l'être, faute que Baudelaire tient pour moralement inexpiable.

"Ce que l'on ne peut pas dire", objectera plus tard Wittgenstein, "il faut le taire" 10)Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921 : Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.. "Ce à quoi tendent tous les hommes qui ont une fois essayé d'écrire", ajoute-t-il, "c'est d'affronter les bornes du langage. C'est parfaitement, absolument sans espoir de donner ainsi du front contre les murs de notre cage. Dans la mesure où [la poésie] naît du désir de dire quelque chose de la signification ultime de la vie, du bien absolu, de ce qui a une valeur absolue, [la poésie] ne peut pas être savoir. Ce qu'elle dit n'ajoute rien à notre science, en aucun sens. Mais elle nous instruit sur une tendance qui existe dans l'esprit humain, tendance que je ne puis que respecter profondément quant à moi, et que je ne saurais sur ma vie tourner en dérision" 11)Ludwig Wittgenstein, "Conférence sur l'éthique" (1929-1930), in Leçons et conversations, suivies de Conférence sur l'éthique, Paris, Gallimard, 1971

Momentanément arrêtés par un mot qu'ils ne trouvent pas, puis qu'ils renoncent à forger au prix d'un "barbarisme monstrueux", Charles Baudelaire et Léon Cladel semblent illustrer ici dans leur quête le bien-fondé du pessimisme wittgensteinien quand à la portée heuristique du dire. Le récit, dans le même temps, change de registre : d'héroïque, il devient picaresque, tandis que les "nouveaux Jasons" ne sont plus ici que des "idiots ! simplement idiots !", qui se consolent "en causant de choses et d'autres" et "en fumant des cigares".   

 

Cet après-midi-là, je m'en souviens comme d'hier, un mot entre tous, je ne sais plus lequel, longtemps nous arrêta. De guerre lasse, surexcités au point d'avoir perdu momentanément la notion saine des règles grammaticale et philologique, à bout d'expédients, nous versâmes subitement dans l'extravagance, moi d'abord et mon maître ensuite. Un barbarisme monstrueux fut inventé la belle trouvaille ! Il nous sembla que nous avions découvert le Pérou. Quelle extase profonde et quelle allégresse ! Heureux et triomphants, nous nous regardions en silence. llluminés étaient nos yeux et nos traits rayonnants. On eût dit à nous voir que, nouveaux Jasons, nous venions de conquérir la toison d'or ! Oui, mais au comble de l'orgueil, l'homme, ce fat, est toujours précipité. Tout à coup le poète, désabusé, partit d'un grand éclat de rire et s'écria « Nous sommes idiots ! simplement idiots ! » Il avait raison et j'en convins. 

[…] Soudain, il se frappa le front. Archimède avait bien trouvé, lui ! Sur le plus haut rayon d'une bibliothèque bâillait un effroyable in-folio. S'en saisir, y puiser en un clin d'œil, mon vaillant précepteur fit tout cela ; dans ses mains, le tome énorme voltigeait comme un fétu. Quel était ce livre ? Avec une agitation indicible, j'y jetai les yeux à mon tour. 0 terreur ! invincible effroi ! de l'hébreu ! Pierre-Charles y lisait de gauche à droite les caractères chaldaïques, et tandis qu'il syllabisait, effaré, ses noires prunelles étincelantes envoyaient de toutes parts autour de lui des éclairs terribles.

Satis ! criai-je en lui demandant grâce, assez, assez !

– Animal ! lâche ! tu ne veux donc pas devenir artiste ?

Il était superbe d'attitude et de physionomie. Emu, mais nullement fâché, certes, de ces âpres paroles qui me prouvaient combien grande était l'amitié qu'il avait pour moi, je lui tendis cordialement la main. Il se ravisa sur-te-champ et fut le premier à rire de sa saillie « incongrue » qu'ii me pria de lui pardonner. « Reprenons haleine, ajouta-t-il ; et puis, à la rescousse ! Il faut, coûte que coûte, dénicher le merle blanc ! » Opiniâtres, nous nous remîmes encore à l'étude ; mais bientôt, épuisés de tant d'efforts infructueux, nous dûmes, cette fois, abandonner le combat. Il fut entre nous décidé que l'expression réfractaire et victorieuse de notre obstination serait laissée en blanc et qu'on remplirait le vide à l'imprimerie avant la mise en pages. On avait toute la soirée et toute la nuit pour enfanter, et, que diable ! l'enfantement aurait lieu, fallût-il pour cela se servir du forceps, « Ainsi soit-il » murmurai-je. Et nous causâmes de choses et d'autres, en fumant des cigares…

Maître et disciple, nul n'en doute, dénicheront "le merle blanc". Il n'est  rien que les mots ne puissent dire. La poursuite du récit en tout cas le donne à croire, car le maître fournit quelques pages plus loin la preuve éblouissante de la puissance native des mots. Parlant ici de la langue française, qu'il tient pour "la reine des langues", et de la littérature, qu'il qualifie de "premier des arts" 12)A propos du primat de la littérature sur les autres arts, Baudelaire, dixit Léon Cladel, rapportait l'anecdote suivante : Un certain critique d'art di primo cartello […], un ancien sous-préfet de Février […], Silvestre, puisqu'il faut l'appeler par son nom, le terrible montagnard de l'Ariège, pays qui ne produit que des hommes et du fer, T. Silvestre m'a conté chez Daumier, en présence de Millet et de Corot, qu'un jour Rude, le fier Rude, alors qu'il méditait le grandiose bas-relief de l'Etoile, La Patrie en danger, pleura sur une page de Michelet, en s'écriant : « Il n'y a pas moyen de rendre ça ! le "géant" Michel-Ange lui-même y échouerait, et l'on veut que je m'en charge ! oh ! non, non, je n'en suis pas f…u. » , il montre, dit-il, "qu'aux mots seuls appartiennent l'absolu du rythme, de la ligne et de la couleur" :

Examinez : celui-ci n'est-il pas d'un franc vermillon, et celui-!à ne défie-t-il pas le plus diaphane azur ? Regardez un peu : tel n'a-t-il pas le doux éclat des étoiles aurorales, et tel la pâleur livide de la lune? Et ces autres, où s'allument des scintillations semblables à celles des crinières inextricables des comètes, quels crayons, quelles sanguines et quelles laques lutteraient avec eux ! ainsi qu'avec ces autres encore ! en qui l'on découvre […] les arborescences splendides et majestueuses du soleil ! Ami, les aveugles seuls sont dans l'impossibilité de discerner cela… « Voyez, voyez donc ! »

D'évidence, les "aveugles" dont parle Baudelaire sont ceux d'entre nous qui ne voient pas avec les yeux de l'âme, qui n'entendent rien aux synesthésies, qui demeurent étrangers à l'univers des correspondances. Invitant son ami à se distinguer de tels aveugles, le poète lui dispense ici la leçon essentielle : « Voyez, voyez donc ! ». Il s'agit là d'une leçon morale autant qu'esthétique. De façon à la fois simple et mystérieuse, elle renvoie à une métaphysique lointainement dérivée de la tradition néo-platonicienne, et sous l'auspice de la dite métaphysique, elle fonde une poétique. 

Tandis que Baudelaire fournit ici l'exemple du regard absolu, cédant à une nouvelle poussée d'ironie, Léon Cladel note les "gestes pompeux", les "regards on ne peut plus extraordinaires", et il taquine ce qu'il appelle le "délire du vatès" :  

Et le puissant idéaliste, en proie à quelque accès lyrique, avait des gestes pompeux et des regards on ne peut plus extraordinaires. Évidemment, ce qu'il disait, il le sentait, il le voyait au-delà, je ne sais où. Tout à coup, sa parole éclatante et précipitée devint plus lente et plus grave : il révéla la valeur morale des mots. Sérieusement, à son avis, il y en avait de charitables, il y en avait de haineux ; il en connaissait de lâches, de superbes, de très loyaux et de fort judaïques il y en avait de petits, il y en avait de médiocres, il y en avait de grands ! « Ah vous riez ; eh bien, riez à votre aise ; mais écoutez-moi, je le veux ! Il en est des mots, vous dis-je, comme des gens. On en trouve qui sont royalistes et d'autres qui sont républicains, on en rencontre de divins et l'on en déniche de diaboliques, il y on a qui sont bêtes et d'autres qui sont intelligents ; enfin, il en est qui ne sont rien, pas même bâtards ! Allez, allez, on a beau les écrire tous à l'encre noire sur du papier blanc, ils n'en apparaissent pas moins tels qu'ils sont : ou radieux comme le jour, ou sombres comme les ténèbres, immaculés comme le lis ou rouges comme le sang, ou neutres comme des sénateurs ou des ministres ! Et le vatès en délire s'extasiait !

L'ironie marque ici chez Léon Cladel la résistance de l'esprit positiviste à la mystique du verbe et à la pente orphique du maître. L'entente des deux hommes repose sur la communauté d'expérience forgée par le long et lent travail de l'écriture, la quête des mots, l'armure du texte. Elle se nourrit par ailleurs de la certitude qu'à force de travail, de patience, l'écrivain "arrive à tout" et qu'il répond ainsi à une attente collective, exprimée dans toutes les sociétés depuis le temps des Grecs :

« Avec de patientes conjonctions de mots, reprit-il [Baudelaire], on arrive à tout, au subtil, au gracieux, au profond, au comique, au sublime ! « Artiste, de la terreur ? » – « En voilà ! » « De la lumière ? » – « En voici ! » « Rhapsode, on souhaite de rire, on désire pleurer ! Trouvère, charme-moi, ranime-moi ! »  La lyre obéit et les coeurs attentifs sont par elle enivrés ou meurtris.  

Mais, soucieux de rationalisme laïque et tenant d'une esthétique "brutale" (Baudelaire dixit), de type naturaliste, Léon Cladel ne saurait frayer les parages super-naturalistes ni les horizons orphiques depuis lesquels son maître le hèle. Les rôles du Trismégiste et de Pan, ou de Dieu lui-même, ne sont pas pour lui. D'où, après l'ironie, l'espèce d'adieu mélancolique dédié à l'ami et au maître, tandis que celui-ci conclut sa "noble et transcendantale dissertation" par l'envolée suivante :  

 

Oui, les lettres sont le premier des arts. En forgeant de la littérature, on forge la fois de la peinture, de la sculpture, de la musique, et je ne sais quoi de plus auguste encore ! Le poète crée, il usurpe sur Dieu ! C'est ainsi. L'écrivain, vous dis-je, l'écrivain est le fèvre par excellence, le grand ouvrier ! En écrivant, il dessine, il peint, il grave, il burine, il nielle, il émaille, il sculpte, il pense, il chante, il rêve, il spécule, il aime, il hait, il fait toutes ces choses en n'en faisant qu'une seule, il accomplit ces diverses fonctions en exerçant la sienne qui les contient toutes ! Il est l'universel et le Trismégiste ! il est Pan ! il est tout ! il est enfin, parmi les artistes, le roi, de même que parmi les hommes et les mots, le Verbe est Dieu! 

 

Ci-dessus : Frantisek Kupka, Autour d'un point, 1911-1930.

 

L'hommage de Léon Cladel va, de façon appuyée, à l'artiste – le subtil grammairien, "l'impeccable polisseur de phrases", le "suprême rhéteur" – et au maître – le "guide insigne". De façon moins attendue, il va également au "haut dilettante". L'oxymore est superbe. Il désigne, semble-t-il, l'homme libre, qui conjure par le dilettantisme les pesantes injonctions de la société bourgeoise. Dit "le rural écarlate", engagé à gauche, plus tard condamné pour avoir réclamé l'amnistie des Communards, Léon Cladel partage avec Baudelaire l'irrespect des puissants et la haine de l'ordre bourgeois. L'hommage au maître et à l'ami conserve toutefois sa part d'ombre, rendue sensible ici, comme en creux, par l'emphase des qualificatifs élogieux et par le tranchant de l'observation relative à la parole de "Pierre-Charles" :        

Cette noble et transcendantale dissertation avait cessé depuis assez longtemps déjà, que vibrait encore dans mon oreille la parole métallique 13)Cf. plus haut, L'Horloge : "Mon gosier de métal parle toutes les langues". et souveraine de Pierre-Charles. S'il s'est, hélas, à jamais tu, moi, je l'entends et l'entendrai toujours, ce subtil grammairien, ce haut dilettante, cet impeccable polisseur de phrases, ce guide insigne, ce suprême rhéteur dont je m'honore d'être l'élève et qui fut mon ami.

L'hommage finit au passé simple, ménageant entre Léon Cladel et le maître doublé de l'ami la distance qui sépare deux générations. Ce qui ombre l'hommage de Léon Cladel à Charles Baudelaire, c'est, contrairement à ce que l'on pourrait croire, moins la disparité des milieux d'origine, que la différence de génération et d'âge, d'où celle des engagements et des positions de vie. A Léon Cladel qui le traite de "Renégat !" parce qu'il a trahi sa "foi de romantique à tous crins et d'ex-carbonaro", Baudelaire fournit la réponse suivante :

– Eh ! qui ne l'est point un peu, passé quarante ans ?

– Alors, vous avouez.

– Oui ! Bâti comme tout le monde, je subis la loi commune : on est révolutionnaire tant qu'on est maigre, et conservateur dès qu'on prend du ventre ; or, j'engraisse… ohimé !

Observant que Baudelaire est un homme de la révolution de 1848, soit quatorze ans plus tard un homme de "jadis", Léon Cladel qui sera bientôt un homme de la Commune, constate que le type et le degré de leur engagement différent, que le romantisme de l'homme de 1848 a fait long feu, et il laisse entendre que pour lui, l'homme des "rouges lubies", il n'est plus temps d'arguer, de compter de façon lamartinienne sur la souveraineté de la parole, mais de passer à l'action pour défendre Marianne. Ce clivage politique fort n'empêche pas toutefois qu'en vertu de leur sensibilité d'artistes, les deux hommes puissent continuer à nourrir amitié, respect mutuel, et plus secrètement une sorte d'empathie profonde.  

Si jadis, en 48, ce curieux « enfant du siècle » et de Paris avait professé hautement sa foi républicaine et coiffé le bonnet phrygien, il s'était malheureusement, depuis lors, désintéressé de la démocratie et vivait à cet égard dans une trop profonde indifférence qu'il m'autorisait à blâmer, tout en se moquant de ce qu'il appelait mes « rouges lubies ». « Allez ! Plus tard, vous abjurerez Marianne, vous aussi ! » Non seulement ce pronostic ne s'est point vérifié, mais encore j'affirme qu'il ne se réalisera point. En matière religieuse, l'homme se disait catholique ultramontain ; pur dandysme ! Il ne croyait au fond ni à Dieu ni au diable, bien qu'il feignît de craindre et de révérer Satan, ce « rusé doyen ». Ne pouvant guère nous entendre sur ces mystagogies, j'avais toujours soin de ramener la conversation sur l'esthétique, où rien n'empêchait que nous tombassions vite d'accord, et c'est alors vraiment que je buvais du lait à l'entendre arguer.

Tel que rapporté par Léon Cladel, le récit de la séance de correction des Martyrs ridicules connaît après la "dissertation" du maître un rebondissement imprévu : 

– Ma!tre ! lui dis-je en le voyant pâlir, qu'avez- vous ?

 

Il ne répliqua point. Accoté contre l'appui d'une fenêtre ouvrant sur la paisible rue Flamande, et, comme fasciné par quelque apparition dantesque, il béait en silence. Une foule de soupirs successifs et brefs sortaient de sa poitrine grondante et tout à coup, ainsi qu'il arrive parfois aux ardents de sa trempe qui viennent d'exhaler quelques étincelles du feu dont Ils ont l'âme embrasée, il s'affaissa sur lui-même et se laissa choir dans une sorte de vaste divan perpendiculaire à la façade, fort chantourné, certes, et recouvert d'une housse extrêmement tenue, écarlate et noire, avec des dessins hiéroglyphiques, or et soie, on ne peut plus baroques et compliqués, à l'une des extrémités duquel je m'assis a mon tour. On oyait de là les rumeurs énormes de Paris, assez semblables a celles de l'Océan, aux heures du flux et du reflux. Encore empli de la parole magistrale, j'écoutais sourdre en moi les pieuses suggestions qu'eUe y avait semées, étranger pour ainsi dire à toutes les choses extérieures dont le bruit, vague et continu, sollicitait mes sens plutôt que ma pensée. Un cri de surprise m'arracha brusquement à ma flottante songerie, et j'aperçus le poète, debout à la croisée et tenant à deux mains une lorgnette braquée en bas sur la rue. Oui, c'est lui, murmura-t-il avec je ne sais quel accent de pitié, je ne me trompe pas du tout ; c'est bien lui !

Lui… qui donc ? 

 

Ci-dessus : le divan de Freud à Vienne, avant l'émigration à Londres en 1938 !

 

La scène rapportée ici par Léon Cladel rappelle dans son principe celle du Mauvais Vitrier ou encore des Fenêtres, et, de façon plus générale, tout l'univers des poèmes en prose recueillis dans Le Spleen de Paris 14)Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris.

Un matin je m’étais levé maussade, triste, fatigué d’oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d’éclat ; et j’ouvris la fenêtre, hélas !

[…] La première personne que j’aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu’à moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne… 15)Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, IX

 

 

Ci-dessus : la fenêtre de Baudelaire à l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam.

 

[…] Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ? 16)Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXV

Rétrocédant de la "légende" dont Baudelaire lui prête la curiosité de savoir si elle est "vraie", Léon Cladel consigne dans ce passage de Dux un témoignage direct concernant les sources de l'inspiration baudelairienne. 

Un cri de surprise m'arracha brusquement à ma flottante songerie, et j'aperçus le poète, debout à la croisée et tenant à deux mains une lorgnette braquée en bas sur la rue. Oui, c'est lui, murmura-t-il avec je ne sais quel accent de pitié, je ne me trompe pas du tout ; c'est bien lui !

– Lui… qui donc ? 

– Un curieux pantin ! avancez ici, son pareil est à naître ; il vaut vraiment la peine d'être vu, je vous assure.

Et le persifleur, ce disant, tourmentait sa lunette d'approche et penchait tout son corps vers la chaussée à peu près déserte ; il y avait largement place pour deux dans la baie, et j'allai m'y colloquer à côté de lui. De quel magnat parlez-vous ? lui demandai-je, après avoir jeté les yeux sur la voie publique ; où donc est-il ?

Là !… ni à gauche ni à droite, mais tout à fait au-dessous de nous et contre le trottoir, à la porte de mon hôtel ; là !

– Je n'y distingue qu'un cocher assis sur !e siège de son fiacre, et ce fiacre, attelé de deux petits chevaux de Tarbes, est celui-là même qui m'a transporté ici tantôt, et dans lequel je vais tout à l'heure, si vous voulez me le permettre, retourner chez moi.

– Quoi ! s'écria l'agile physionomiste profondément étonné, vous et ce sujet, vous avez fait route ensemble et l'observateur que vous êtes ne l'a pas remarqué, sacrebleu !… 

 

Adepte de la physiognomonie comme tous les écrivains de l'âge romantique, Baudelaire invite son ami à lire à même le visage du "cocher assis sur le siège de son fiacre" l'histoire de cette âme déchue, victime d'un destin tragique. 

Grâce au binocle grossissant qui me fut aussitôt posé sur le nez et devant les prunelles, il me fut facile d'apprécier en détail, et par le menu, l'impétueux charroyeur qui, quelques heures auparavant, avait, par pur caprice ou peut-être faisant bon marché de sa vie et de la mienne, lancé son équipage à fond de train et parcouru ventre a terre en cinq ou six minutes presque toute la ligne si périlleuse des boulevards.

Au premier aspect, le quidam, ainsi que, du reste, je l'avais déjà constaté, ne me parut point différer, en quoi que ce fût, de ceux de sa profession…

 

Ci-dessus : Honoré Daumier, Le cocher – Voyons, bourgeois !, 1855.

 

Peu versé dans la physiognomonie, Léon Cladel compte sur les lumières du maître pour lui expliquer ce qu'il faut déduire de la physionomie du "curieux pantin".  

 

– Eh bien ! interrogea Pierre-Charles, sans détourner son attention, en toute franchise, comment le trouvez-vous ?

– Ignoble ! répondis-je en considérant toujours !e misérable dont la face congestionnée avait, par intervalles, on ne sait quels frissonnements convulsifs.

– Sans doute, eh ! sans doute, il manque de structure et de prestige, j'en conviens ; toutefois explorez-le encore, et je me flatte que vous finirez par voir en lui ce que moi-même y vois : un stigmate de déchéance ! A mes yeux, cet électeur, car, ne vous en déplaise, il doit l'être comme vous et moi, représente parfaitement un cocher, mais non pas un cocher-né !

Cocher-né ! Le vocable était cocasse, et tout de suite amorça ma curiosité […].

– Instruisez-moi, j'ai hâte de concevoir le problème, on est tout oreilles; ii s'agit de prouver par A plus B que l'automédon abracadabrant que voilà n'est pas un cocher-né.

 

Ci-dessus : illustration de F. Lix pour La Lettre volée, in Histoires extraordinaires d'Edgar Poë.

 

Tel le chevalier Dupin dans les Histoires extraordinaires d'Edgar Poë, dont il a publié une première traduction en 1856, Baudelaire fait montre d'une acuité prodigieuse en matière d'observation, et il tire ici de la seule observation de la physionomie du cocher matière à reconstituer l'histoire toute entière de ce dernier.

L'inexorable et délicieux railleur à qui j'avais affaire se connaissait en créatures étranges. Il en avait beaucoup scalpé dans la vie et beaucoup disséqué aussi dans les œuvres extraordinaires de son frère en poésie et ami d'élection Edgar Poë. En maintes et maintes circonstances, il m'avait non seulement vanté ce logarithmique Dupin que le lycanthrope de Baltimore met en scène avec tant de complaisance dans plusieurs récits de haut vol et d'étude patiente à la fois, entre autres : L'Assassinat de la rue Morgue, Le Scarabée d'or et Singuliers effets de la foudre […] ; mais encore, il m'avait fourni, lui, Pierre-Charles, je le confesse, des preuves irrécusables de sa merveilleuse sagacité.

Le cocher boit. La "sagacité" baudelairienne s'exerce de façon particulièrement "merveilleuse" à propos de la boisson, et plus encore de la quête désespérée de l'ivresse. Elle ne va probablement pas sans une part d'identification au cocher :

Notre biberon, à nous, boit à même la bouteille dont il serre, vous l'avez noté ! le goulot entre ses dents ; it boit à la régalade, il boit de même que boirait un fou, comme un homme du meilleur monde hors de soi (Musset, Alfred de Musset, un fashionable, un muscadin pourtant celui-là, s'humectait ainsi), c'est-à-dire aveuglément, violemment, stupidement, en furieux, en glouton, en martyr. Ou la mort, ou l'oubli, voilà ce que, jurerait-on, il demande à l'ivresse. Un individu qui s'abreuve de la sorte est moins un être vicieux adonné bénévolement à l'ivrognerie qu'un malheureux honteux de sa propre turpitude et se gavant de boisson pour en finir plus vite avec lui-même et la vie. Ah selon moi, je vous l'affirme, je vous le déclare, ce mâtin-là n'a pas été procréé dans l'abjection ni dans la crotte il y est tombé. Bref, ce quelqu'un est bien né, mais déchu. M'avez-vous compris? Est-il utile, est-il nécessaire que j'insiste davantage sur la valeur absolue de ce mot déchéance ?

 

Révélateur de sa propre douleur de vivre, le propos que Baudelaire tient ici fait écho à la célèbre injonction formulée dans Enivrez-vous !  :

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. ». 17)Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXIII

 

Ci-dessus : Baudelaire, Autoportrait.

 

Invitant Léon Cladel à "débarbouiller" sa vision du cocher,  puis à donner aux traits de ce dernier "la pâleur et la rigidité du marbre", Baudelaire lui représente au demeurant la secrète noblesse du personnage : 

Attendez encore, attendez donc ! Cette trogne, ainsi métamorphosée, enlevez-la des épaules tombantes et vulgaires qui la déshonorent, et transportez-la sur le buste de pierre mutilé d'un ferrailleur d'un autre âge… Il suffira, mon cher, il suffira de ce simple travail de notre esprit pour qu'apparaisse à nos yeux émerveillés la hautaine et barbare figure de quelque grand malandrin couché dans son sarcophage, au fond de son donjon ; nous ne serons plus en présence de ce crapuleux et lourd cocher, roulant ivre mort sur l'impériale de son fiacre, mais en face de l'un de ces superbes détrousseurs féodaux bardés de fer qui nichaient jadis en des aires sourcilleuses à la crête de quelque mont accessible aux aigles seuls !

Hélas, il y a de l'horreur à constater que pour les âmes éprises d'absolu, vivre seulement, tenter de s'accommoder de ce que "la réalité n'est pas la soeur du rêve", c'est déjà déroger, ou, comme le dit ailleurs Baudelaire, "démériter" de la promesse de l'enfance, en quoi consistait seulement la vraie noblesse. 

 

De façon paradoxale et ô combien misogyne, l'horreur s'incarne ici dans la figure médusante d'Antonia, "la belle Anton comme l'appellent tous ses amants", dont Baudelaire  possède une photographie, qu'il présente complaisamment à son ami :

S'étant approché d'une panoplie où mille armes exotiques, du tomahawk des sauvages d'Amérique au trident des Kamtchadales, s'entre-croisaient très agréablement, il en décrocha, non sans une foule de précautions, un menu sachet hindoustanique en velours, mi-parti rouge et bleu, semé de pierreries, et qui renfermait les photographies de la plupart des célébrités contemporaines ; ensuite, il détacha du tas de figurines un des portraits-cartes, le posa sur un gracile pupitre d'ébène entre deux stalactites, et l'applaudit des deux mains.

– Est-elle moulée ! soupira-t-il ensuite, rien de plus lapidaire !

 

Ci-dessus : jugé scandaleux en 1847, buste de Madame Sabatier par Jean-Baptiste dit Auguste Clésinger ; Musée d'Orsay. 18)Cf. Egalement au Musée d'Orsay, toujours d'Auguste Clésinger, Femme piquée par un serpent, statue couchée en marbre, réalisée d'après un moulage pris sur le corps de Madame Sabatier.

 

L'histoire du cocher, si "merveilleusement" déduite de la physiognomonie baudelairienne, est horrible. Je n'en livrerai pas le secret ici. Baudelaire raconte cette histoire avec une verve féroce. Humour noir, multiplicité des voix et des registres de langue, mots forgés, formules baroques contribuent à l'inquiétante étrangeté du récit. Le narrateur jouit sans doute de l'emprise, certes non dénuée de résistance, qu'il exerce sur son interlocuteur.     

 

Humain et charitable à l'excès, il n'en aimait pas moins à dauber quelque peu son semblable. […] Etre complexe entre tous et fort souvent indéchiffrable, très enclin à j'ignore quel ordre de plaisanteries noires, il attendait d'être ému pour faire parade de son insensibilité. J'en appelle à ses intimes. Était-il jamais plus lugubre que lorsqu'il voulait paraître jovial? Il avait alors la parole troublante et sa vis comica vous donnait le frisson. Était-il en verve ? Ah ! de deux choses l'une en ce cas, ou bien il vous narrait, entre force éclats de rire aussi déchirants que des sanglots, sous prétexte de vous désopiter la rate, une série d'histoires d'outre-tombe prodigieuses qui vous glaçaient le sang dans les veines et dont il s'épouvantait toto corde lui-même, ou bien il se moquait impitoyablement, mais très adroitement, des auditeurs, pendant une heure ou plus, en s'ingéniant a leur démontrer, en termes techniques et de haute école, la quadrature du cercle, la perversité des comètes, les phénomènes de l'atavisme, l'attirance des gouffres, le mouvement perpétuel, la transmutation des métaux, l'infaillibilité du pape, la bonté du démon, la sauvagerie des peuples, la nécessité des rois, la coquetterie des anges, la férocité de Dieu, que sais-je, que sais-je encore? 

"Daubé" par le maître au même titre que d'autres "intimes", Léon Cladel, natif du Rouergue, fait ici l'objet d'une flèche toute spéciale, ciblée ad hominem meridionalem

Hé, palsambleu ! si je me suis permis de gloser sur ce pistolet-là, c'est qu'il m'intéresse un brin, et vous m'étonnez beaucoup, amice, vous dont la pénétration est d'ordinaire si prompte, en écarquillant les yeux ainsi qu'un rustre borné que la stupeur pétrifie. On ne peut plus facile à résoudre est pourtant le problème que je vous al proposé ; le moindre cuistre de collège l'eût déjà débrouilé cent fois en se jouant, et vous !… Sapristi, ne pâlissez donc pas davantage devant ce rébus qui n'en est pas un et sortez de votre léthargie, citoyen ! Entre nous, ah i cela me pèse et je m'en décharge ! une anomalie assez obscure, l'éclaircisse qui voudra ! m'a toujours confondu : vous autres, Méridionaux, ingénieux et compréhensifs entre tous les Gallo-Romains du conglomérat français, si vous ne devinez pas du premier coup que deux et deux font quatre, votre jugeotte en défaut bat la campagne à l'instant, tout moniteur vous déconcerte, et par là vous prêtez le flanc à ceux qui, ma foi, proclament que personne au monde n'est plus bête qu'un homme d'esprit. Or, pour en revenir à nos moutons…

Caractéristique de l'accueil réservé par les maîtres parisiens aux écrivains et artistes montés du Languedoc à Paris, cette attaque l'est aussi du goût de Baudelaire pour le bistouri, dont il se sert pour aviver ou creuser la blessure, celle des autres et semblablement la sienne, – Je suis la plaie et le couteau ! Je suis le soufflet et la joue ! Je suis les membres et la roue,  Et la victime et le bourreau ! 19)Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LII, L'héautontimorouménos. Evoquant dans Le Spleen de Paris l'étrange Mademoiselle Bistouri, qui croit reconnaître en lui un ancien interne du professeur L… – Je me souviens que c’était vous qui l’assistiez dans les opérations graves. En voilà un homme qui aime couper, tailler et rogner ! C’était vous qui lui tendiez les instruments, les fils et les éponges -,  Baudelaire formule in fine cette poignante prière à Dieu :  

Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville, quand on sait se promener et regarder ? La vie fourmille de monstres innocents. – Seigneur, mon Dieu ! vous, le Créateur, vous, le Maître ; vous qui avez fait la Loi et la Liberté ; vous, le souverain qui laissez faire, vous, le juge qui pardonnez ; vous qui êtes plein de motifs et de causes, et qui avez peut-être mis dans mon esprit le goût de l’horreur pour convertir mon coeur, comme la guérison au bout d’une lame ; Seigneur ayez pitié, ayez pitié des fous et des folles ! O Créateur ! peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire ? 20)Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, XLVII, Mademoiselle Bistouri

Ayant ainsi terminé ce pharamineux pot-pourri, poursuit Léon Cladel après la leçon de physiognomonie si artistement dispensée par le maître, Pierre-Charles s'approcha d'une clepsydre garnie d'un sable qui fluait comme de l'eau dans l'une des deux ampoulettes presque pleine, et m'attira de nouveau vers la fenêtre, à l'appui de laquelle nous nous accoudâmes silencieux… 

"Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide." 21)Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXXV, L'Horloge

 

On touchait à la mi-novembre, et depuis quelques jours déjà le terminal été de la Saint-Martin, qui ne projette nulle part au monde une si splendide allégresse que dans ce magnifique parallélogramme rectangle formé par la Seine, la Marne, l'Ourcq, l'Aisne, l'Oise, et si bien dénommé l'Ile-de-France, avait arboré parmi les nues ses immenses gazes versicolores.

Il faisait, ce vendredi-là, dont éternellement je me souviendrai, tant à cause des confidences héroï-comiques que je reçus et qui me lièrent d'un noeud plus étroit à la vie intime de mon parrain littéraire, qu'en raison de l'événement fortuit qui les suivit de si près et leur donna comme un cachet de réalité qu'elles n'avaient peut-être pas eu dans la bouche de cet hyperbolique descripteur, apte entre tous les génies de son époque, aurais-je oublié de  le dire? à convertir le laid en beau […] ; il faisait une de ces après-midi superbes et chatoyantes où les fraîcheurs automnales sont sensibles même en plein soleil.

Limpide et bleu, parfois il est en certains climats septentrionaux de ces embrasements éphémères comparables aux incandescences permanentes du pôle méridional, le ciel inondait de lumière les deux avenues rectilignes aboutissant de la rue Flamande à l'arc de triomphe de l'Étoile, et tandis que, par-dessus les toits ardoisés des colossales maisons de pierre alignées au cordeau, s'étageaient dans la clarté des airs, ici, là, partout, les sveltes flèches et les tours massives des basiliques, une rumeur énorme et confuse, parfois dominée par des hennissements et des cris émanait des vastes voies nouvelles où se pressait la foule compacte dont, tout à l'extrémité d'une large trouée horizontale et verticale, sous les arbres couleur de rouille à demi dépouillés d'un jardin public, surgissaient les mille et mille têtes moutonnantes, autrement vivaces que celles de l'hydre de Lerne, et que nul Alcide, eût-il à son service toutes les massues et tous les glaives sacro-saints de l'Olympe, n'abattra jamais !

 

Ci-dessus : Gustave Caillebotte, Un balcon, 1880.

 

C'est à la lumière de cet "embrasement éphémère comparable aux incandescendes permanentes du pôle méridional" et parmi la foule aux "mille et mille têtes moutonnantes" du nouveau Paris haussmannien, que, suite à un "événement fortuit" remarqué par les deux amis depuis leur fenêtre, l'histoire du cocher trouve sa conclusion, fournissant ainsi celle du récit de Léon Cladel. Le hasard veut ici que, vérifiant de la sorte le postulat principal de l'esthétique baudelairienne, réalité et fiction fassent paraître un instant leur "ténébreuse et profonde unité". La grande ville et les mille et mille histoires qu'elle brasse constitue la figure aveuglante d'une telle "unité". Les "monstres" qui vaguent "dans les plis sinueux des vieilles capitales, Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements" 22)Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableau Parisiens, XCI, Les Petites Vieilles, le poète, le cocher, les aveugles, les petites vieilles, la passante, la gaupe, l'ivrogne, l'assassin, qui tous naviguent de la belle aube au triste soir dans la réalité de leur propre fiction, sont au regard de nous autres, "hypocrites lecteurs, nos semblables, nos frères" 23)Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Au Lecteur.

Voilà qui révèle le sens ultime de Dux, titre que l'on eût pu croire, avant d'avoir lu la totalité du récit, dédié au "Magicien ès lettres, maître de Léon de Cladel. Le Dux, le "guide", c'est tout autant que le poète, et davantage encore peut-être, le cocher :

[…] s'il ne conduit que des chevaux, il n'en est pas moins, en somme, toujours Dux, observe sibyllinement Baudelaire. 

Et le poète de s'émerveiller de sa vieille capitale qui réserve en ses plis le possible de croiser un jour le tels "ducs" :

– 0 ville ! s'exc!ama le Maître en m'étreignant avec une fougue bien extraordinaire chez lui, qui se tuait toujours et partout à paraître très froid ; ô ville ! ô ville !

Et, dans sa sincère émotion, il regardait émerveillé. 

– C'est à la fois Athènes et Rome; un enfer et le paradis !       

Loin de souscrire à l'enthousiasme du poète, Léon Cladel, qui jette sur la ville et ses misères un regard inspiré par ses idées rouges et par le regret de son Rouergue natal, ajoute ce commentaire désabusé :

Amoureux passionné de la Cité-Monstre, il s'efforçait en vain à comprendre que je fusse épris, moi (j'étais alors quelque peu misanthrope et très ours, je le confesse avec humilité), de mes salubres campagnes natales où l'homme vit solitaire avec les arbres et les blés pour seuls interlocuteurs, et la lune pour unique lampion.

L'épigramme finale est empreinte d'un accent de révolte. Une façon pour Léon Cladel de prendre congé des chimères. La dernière phrase du récit n'est pas dédiée au maître, mais au "misérable homme de marque" avec qui le jeune écrivain est venu et avec qui il ne repartira pas. Lisez Dux pour savoir ce qui est arrivé au cocher.  

Oui, DUX !

Et, sur cette épigramme synthétique, ayant pris congé de mon trop cruel maître Pierre-Charles, dont les derniers lazzi m'avaient profondément affligé, je m'en retournai vers la Rotonde du Temple, sans le misérable homme de marque avec qui j'en étais parti.

Lisez Dux pour savoir ce qui est arrivé au cocher.  

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Baudelaire par Nadar, avant 1855 ; Baudelaire vu par un photographe inconnu, circa 1864.

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Léon Cladel circa 1865 ; buste de Léon Cladel par Antoine Bourdelle, Musée Ingres, Montauban ; Léon Cladel par son fils Marius Cladel, 1927 ; sculpture détruite par les nazis ; source : La Brochure 82210 Angeville.

Notes   [ + ]

1. Léon Cladel, "Dux" in Bonshommes, pp. 271-383, édition G. Charpentier, 1879
2. Rue d'Amsterdam
3. Hôtel de Dieppe. Cf. Jacob van Arteveld, 1290?–1345, homme d'état flamand ; Philip van Arteveld, 1340?–1382, fils du precedent, leader politique et révolutionnaire flamand.
4. Les Fleurs du Mal
5. Le Spleen de Paris
6. Cf. Les Fleurs du Mal, CXII, La Mort des Amants
7. Les Paradis artificiels – Le poème du haschich, IV, L'Homme-Dieu
8. N.d.R. : Possible inspirateur de Robert Geuljans !
9. Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXXV, L'Horloge, 1861, seconde édition
10. Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921 : Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.
11. Ludwig Wittgenstein, "Conférence sur l'éthique" (1929-1930), in Leçons et conversations, suivies de Conférence sur l'éthique, Paris, Gallimard, 1971
12. A propos du primat de la littérature sur les autres arts, Baudelaire, dixit Léon Cladel, rapportait l'anecdote suivante : Un certain critique d'art di primo cartello […], un ancien sous-préfet de Février […], Silvestre, puisqu'il faut l'appeler par son nom, le terrible montagnard de l'Ariège, pays qui ne produit que des hommes et du fer, T. Silvestre m'a conté chez Daumier, en présence de Millet et de Corot, qu'un jour Rude, le fier Rude, alors qu'il méditait le grandiose bas-relief de l'Etoile, La Patrie en danger, pleura sur une page de Michelet, en s'écriant : « Il n'y a pas moyen de rendre ça ! le "géant" Michel-Ange lui-même y échouerait, et l'on veut que je m'en charge ! oh ! non, non, je n'en suis pas f…u. »
13. Cf. plus haut, L'Horloge : "Mon gosier de métal parle toutes les langues".
14. Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris
15. Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, IX
16. Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXV
17. Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXIII
18. Cf. Egalement au Musée d'Orsay, toujours d'Auguste Clésinger, Femme piquée par un serpent, statue couchée en marbre, réalisée d'après un moulage pris sur le corps de Madame Sabatier.
19. Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LII, L'héautontimorouménos
20. Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, XLVII, Mademoiselle Bistouri
21. Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXXV, L'Horloge
22. Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableau Parisiens, XCI, Les Petites Vieilles
23. Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Au Lecteur