Choses vues et rêvées à Pamiers en février 2010

Je ne comprends pas cette rage, partout, de tondre les platanes ! J'arrive à Pamiers. Que vois je ? Là encore, des moignons, des membres suppliciés ! On dit ensuite que les platanes sont malades. Qu'en serait-il de nous si l'on nous torturait de la sorte ?
 
Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras,
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?

 
Mauvais signe, que la société actuelle n'aime plus les arbres ! Surtout dans le Midi, où l'on devrait au moins se souvenir des bienfaits de l'ombrage.

 

 

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine [platani]… Pauvre Virgile ! Il doit se retourner dans sa tombe.

J'ai crû réver, l'automne dernier, lorsqu'on m'a dit dans la rue que les platanes nuisent, à cause des feuilles mortes. J'ai dû faire un cauchemar.

A Mirepoix, sur le cours où j'ai ma maison, on a remplacé les platanes par des arbres sans feuilles, ou quasi, même au meilleur temps de leur frondaison. Ils sont moches. En outre, ils ne grandissent pas. C'est mieux, non ?

Mais brisons-là. Ceux qui aiment les arbres me comprendront.

 

 

Je répète maintenant le parcours de ma nostalgie. Longeant la belle muraille rouge, je remonte la rue Monseigneur de Caulet, anciennement rue du Collège, afin de revoir, derrière la grille close, la façade de la chapelle du Carmel, et, de l'autre côté de la chaussée, la porte de la "maison rose", celle de l'ancienne recette des finances, aujourd'hui disparue. Tant de lieux émouvants, témoins de la mémoire urbaine, qui ferment, puis meurent !

 

 

Arrivée sur la place du Castela, je constate qu'elle m'ouvre sur le château d'eau une vue à laquelle jusqu'ici je n'avais encore jamais prêté attention.

 

 

Je revois ici la silhouette du château Saint-Ange, peinte à Rome par Camille Corot en 1828 ! 

Je gagne ensuite l'église Notre Dame du Camp, dont j'aime la pénombre, les voûtes peuplées de lampes en forme de planète ou de soucoupe volante, et, dans leur silencieux retirement, les tableaux, les marbres, les ors. 

 

 

 

 

 

 

Je me suis longuement arrêtée cette fois devant le tableau qui représente, dans la chapelle éponyme, la mort de Louis IX, Saint Louis, atteint de la peste, le 25 août 1270 au pied des remparts de Tunis. Joinville relate cette mort dans son Livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looys :

 

Quant li bons roys ot enseignié son fil monseigneur Phelippe, l'enfermetés que il avoit commença à croistre forment; et demanda les sacremens de sainte Esglise, et les ot en sainne pensée et en droit entendement, ainsi comme il apparut: car quant on l'enhuiloit et on disoit les sept pseaumes, il disoit les vers d'une part. Et oy conter monseigneur le comte d'Alençon, son fil que quant il aprochot de la mort, il appela les sains pour li aidier et secorre, et meismement monseigneur saint Jaque, monseigneur saint Denis de France, madame sainte Genevieve. Après, se fist li sains roys couchier en un lit couvert de cendre, et mist ses mains sur sa poitrine, et en regardant vers le ciel rendi à nostre Createur son esperit, en celle heure meismes que li Fiz Dieu mourut pour le salut du monde en la croiz.

Piteuse chose et digne est de plorer le trespassement de ce saint prince, qui si saintement et loialment garda son roiaume, et qui tant de beles aumosnes y fist, et qui tant de beaus establissemens y mist. Et ainsi comme li escrivains qui a fait son livre, qui l'enlumine d'or et d'azur, enlumina li diz roys son royaume de belles abbaies que il y fist, et de la grant quantité de maisons Dieu det de maisons des Preescheurs, des Cordeliers et des autres religions qui sont ci-devant nommées.

L'endemain de la feste saint Berthelemi l'apostre, trespassa de cest siecle li bons roys Loys, en l'an de l'incarnacion Nostre Seigneur, l'an de grace mil CC. LXX, et furent sui os gardé en un escrin et aporté et enfoui à Saint-Denis en France, là où il avoit eslue sa sepulture, auquel lieu il fu enterrez, là où Dieus a puis fait maint beau miracle pour li, par ses desertes.

On sait qu'après l'écrasement de "l'hérésie" cathare, l'Eglise triomphante, afin de célébrer la juste victoire de la droite foi, afin de rappeler aussi au souvenir de sa puissance, a multiplié dans le midi de la France les portraits de Saint Louis, initiateur de la croisade contre les Albigeois 1)Cf. La dormeuse blogue : 1209-1309 – Un siècle intense au pied des Pyrénées (journée 2). . C'est probablement à ce souci apologétique que Notre Dame du Camp doit l'aménagement de la chapelle de Saint Louis. Pamiers, ville sensible, qui a été sous l'épiscopat de Jacques Fournier, futur Benoît XII, le siège du tribunal de l'Inquisition 2)Ibidem. et qui a par la suite largement embrassé la cause protestante, est connue pour avoir suscité au pouvoir catholique des problèmes de reprise en main aux XVIIe et XVIIIe siècles. 

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Jacques Ninet de l'Estaing (XVIIe, élève de Simon Vouet), Mort de Saint Louis, église Saint Paul-Saint Louis, Paris, quartier du Marais ; Georges Rouget (1781-1869), Mort de Saint Louis, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.

 

Indépendamment de son intérêt politico-historique, la représentation de la mort de Saint Louis conservée dans l'église Notre Dame du Camp demeure forte de sa pieuse évidence, fruit d'une esthétique de l'intériorité dont se détourneront les représentations ultérieures. 

J'ai vagué avant de partir, d'une chapelle à l'autre, entre les marbres et les ors.

 

 

L'éclat de la polychromie, dans la pénombre des chapelles, exerce une action mystérieuse sur les sens. Je ne sais pourquoi il éveille en moi l'écho lointain de ce vers de Rimbaud, Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides 3)Arthur Rimbaud, Voyelles, in Poésies complètes, p. 7, édition L. Vanier, 1895 ou encore de cette phrase des Illuminations

Je suis le saint, en prière sur la terrasse, comme les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine… 4)Arthur Rimbaud, Enfance, in Illuminations .

 

 

Dehors, le monde continue d'aller comme il va. "Il y a toujours des Pyrénées", dixit Raymond Escholier. On peut le vérifier au bout des rails depuis la gare de Pamiers.

 

A lire aussi :

A Pamiers, pénombre, oubli, soleil
Visite à la chapelle du Carmel de Pamiers
Lavelanet, Pamiers & Mirepoix au temps des Réformes – 12e journée d’hiver de l’histoire locale de Mirepoix
A Pamiers, rue du Collège – C’était une maison rose…
C’était une maison rose – Retour sur le futur

Notes

↑ 1. Cf. La dormeuse blogue : 1209-1309 – Un siècle intense au pied des Pyrénées (journée 2).
↑ 2. Ibidem.
↑ 3. Arthur Rimbaud, Voyelles, in Poésies complètes, p. 7, édition L. Vanier, 1895
↑ 4. Arthur Rimbaud, Enfance, in Illuminations

2 réflexions sur « Choses vues et rêvées à Pamiers en février 2010 »

  1. Martine Rouche

    Analogie …
    " Car le talent de [la dormeuse], qu' [elle] écrive ou [ photographie], a cela de particulier qu'il est à la fois exact et chimérique. Il rend l'aspect visible des choses avec une précision que nul n'a égalé, mais il rend aussi l'aspect invisible au vulgaire ; derrière la réalité, il met le fantastique comme l'ombre derrière le corps, et n'oublie jamais qu'en ce monde toute figure, belle ou difforme, est suivie d'un spectre noir comme d'un page ténébreux. "
    Théophile Gautier, à propos de V.H.

  2. La dormeuse Auteur de l’article

    Eh bien ! Quelle magnifique évocation que celle du « page ténébreux » ! Schopenhauer, dans une formule renversée, parle mystérieusement d’un « sombre précurseur ».
    Mais l’analogie est trop grande.

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