Au Musée de Pau passionnément

Reconnais-tu le Temple au péristyle immense ? 1)Gérard de Nerval, Delfica, in Les Chimères, 1854
 
Mais oui. Installé dans le bâtiment de l'ancien tribunal, c'est le Musée des Beaux-Arts de la ville de Pau. Et sous le péristyle, la belle femme assise, c'est un nu de Germaine Marboutin. Je suis souvent passée devant cette sculpture sans songer à regarder de qui elle était signée. Aujourd'hui, j'y ai pensé. Surprise ! Le ciseau est ici féminin. J'ai cherché en vain des renseignements sur Germaine Marboutin. Elle est née en 1899, et le musée du quai Branly expose un buste de Jeune Marocain signé Germaine Marboutin. Voilà tout ce que j'ai pu savoir. Encore, me disais-je, l'une de ces artistes femmes que la traditionnelle misogynie du monde des arts voue tranquillement à l'oubli !  

 

 

La connais-tu, Dafné , cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l'olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d'amour qui toujours recommence?…
2)Ibidem.

 

Je rends donc hommage ici, et à l'art, et à l'artiste. Cette statue est l'oeuvre de Germaine Marboutin.

Et je monte l'escalier à grands pas, car j'aime à retourner au Musée des Beaux-Arts de Pau. 

L'exposition temporaire est consacrée cette fois à Henri Marret (1878 – 1964). 

Une découverte absolue, pour moi. Il s'agit, dit-on, d'un peintre fresquiste, auteur de peintures monumentales, dont  celles de l'aérium d'Arès près d'Arcachon, de l'école des Arts et Métiers à Paris, du salon de thé Corcellet à Paris, de la salle à manger du paquebot De Grasse, de l'église Saint-Louis de Vincennes, de l'église du Saint-Esprit à Paris et de plusieurs églises de Picardie. Mais c'est le peintre de paysage, l'aquarelliste et le graveur sur bois que l'on expose à Pau. Des carnets de croquis aux peintures sur ciment, on peut voir ici comment l'artiste interprète les paysages du pays basque espagnol, d'un trait nerveux, d'une touche liquide, d'une pâte fauve, ou encore d'un couteau brutal qui fixe l'impression du tellurique et de la force du destin.

 

 

Dommage, no photo dans le cadre de cette exposition temporaire. Mais je ne résiste pas à la tentation de reproduire un détail, relevé sur une carte postale.

 

Revenant ensuite à l'exposition permanente, je m'engage dans la forêt des tableaux dont certains, que j'ai déjà longuement regardés, me jettent des regards familiers. Un détail souvent m'arrête, me surprend, parfois même me fait rire, comme si je le voyais pour la première fois. 

Le Maître du Fils Prodigue a peint cette Vierge à l'Enfant avec Saint Jean Baptiste à Anvers, au XVIe siècle. Je ne sais quel malin génie me souffle que le visage du mouton ressemble à celui de l'Enfant et à celui de Saint Jean Baptiste, ou vice versa, et que même les fesses de Saint Jean Baptiste…

 

 

Cet air de commune animalité dit ici l'innocence de la chair heureuse, la paix des bêtes.

 

 

 

A l'inverse du Maître du Fils Prodigue et de ses figures innocentes, Pietro Muttoni (Vicense 1603 – Venise 1678), dans le Christ aux outrages d'après Bassano, peint la laideur trop humaine de la haine, de la grimace, du crachat. De façon terrible, au musée de Pau, la Vierge à l'Enfant avec Saint Jean Baptiste et le Christ aux outrages se font face.

 

 

A côté de la Vierge à l'Enfant avec Saint Jean Baptiste, une tendre Sainte Famille d'Andrea Solario (1460 Milan – 1524). Le paysage en arrière-plan témoigne du possible de la tendresse humaine en un monde, le nôtre, où il y a des anges gardiens, même si nous ne les voyons pas. J'ai admiré sur le tableau d'Andrea Rosario la touche d'arc en ciel qui éclaire l'aile de l'ange. 

A propos de la Vierge à l'Enfant avec Saint Jean Baptiste, cf. aussi : Au Musée de Pau en mai 2009.

 

 

Plus loin, je succombe à l'attrait un peu louche des curiosa mythologiques. On voit ici Achille découvert parmi les filles de Lycomède. Il s'agit là d'un motif maintes fois traité par les maîtres du XVIIe siècle, parce qu'il joue avec le caractère irrépressible de la libido videndi. L'oeuvre est signée ici d'un peintre baroque flamand, Erasmus II Quellin (1602 Anvers – 1678 Anvers).

Prévoyant qu'Achille, son fils, mourra s'il participe à la guerre de Troie, Thétis l'a envoyé à la cour du roi Lycomède, dans l'île de Schiros, où, pour plus de sécurité, elle a voulu qu'habillé en femme, il partage la vie des filles du roi. Mais suite à l'augure de Calchas qui dit la participation d'Achille nécessaire à la guerre de Troie, Ulysse vient chercher Achille à la cour de Lycomède, où il se présente déguisé en marchand. Les filles de Lycomède s'intéressent aux bijoux déballés par le marchand. Achille se trahit en se saisissant d'une arme. Le destin tragique du héros se trouve dès lors scellé.

Le propre du baroquisme est de déployer ici aux marges de la destinée héroïque, une représentation sexuellement incertaine de l'homme voué au statut de héros. Le travestisme d'Achille ainsi que la féminité de ses traits brouillent la tranquille évidence que le sexe héroïque est le sexe fort.

 

 

Ainsi soumis à ce que Wittgenstein nommera plus tard l'effet "canard/lapin" 3)Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 70 : Dois-je dire : – Un lapin peut avoir la même apparence qu'un canard ? , le grand Achille perd en superbe virile ce qu'il gagne en féminité énigmatique. Amazing, no ?

 

 

Plus loin encore, je retrouve mon ami Tobie, dont j'ai déja parlé dans La Sphinge est de retour (Francisque Millet, Paysage avec Tobie et l'Ange), Au Musée de Pau derechef ( Pietro Muttoni dit Pietro della Vecchia, Tobie prélevant le coeur et le foie du poisson).

Nicolaes Pietersz Berchem ou Berghem (1621 ou 1622 Haarlem – 1683 Amsterdam) peint ici Le retour de Tobie. Mais le personnage principal, à mon avis, c'est l'Ange, que la blancheur de sa tunique et de ses ailes rapproche des animaux qui l'entourent. L'homme est parmi les êtres vivants le seul à qui s'applique le mot de Pascal, – Qui veut faire l'ange, fait la bête. Innocentes, les bêtes, elles, n'ont rien à vouloir pour demeurer dans la lumière de l'Ange. Voyez comme cette lumière est belle, comme elle accroche aux ailes de l'Ange un reflet de perle !

 

 

Je n'avais pas bien regardé jusqu'ici, ou peut-être l'a-t-on sorti dernièrement des réserves, le Salut de Christophe Colomb à Isabelle la Catholique (1861) d'Eugène Devéria. La représentation des Indiens rapportés à titre d'échantillons humains par l'illustre navigateur suscite un horrible malaise. L'exotisme ici atteint  naïvement à l'insupportable.

Le silence [du monde indien] est immense, terrifiant. Il engloutit le monde indien entre 1492 et 1550, il le réduit au néant. Ces cultures indigènes, vivantes, diversifiées, héritières de mythes et de savoirs aussi anciens que l’histoire de l’homme, en l’espace d’une génération, sont condamnées et réduites à une poussière, à une cendre. 4)J.M.G. Le Clézio, Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988

 

 

Je me suis souvenue à cette occasion de L'Olympe et des continents (1752-1753), une fresque de Tiepolo, plus universelle, plus subtilement dérangeante aussi. J'en reproduis ici un détail flamboyant.        

 

 

Ci-dessus : Georges Clairin, Les saltimbanques, 1869.

 

Parmi les oeuvres qui me passionnent au Musée de Pau, il y les toiles de style costumbriste  5)Costumbrismo : de l'espagnol costumbre, "coutume", courant artistique qui, en rupture avec l'académisme classique, s'attache à la représentation des moeurs et coutumes régionales . Le Musée en possède une rare et riche collection.

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Eugène Devéria (1808 Paris – 1865 Pau), Retour du marché de Pau ; Antonio Ortiz Echagüe (1883 Guadalajara – 1942 Buenos Aires), Porteuses d'images saintes, 1919, Grenade.

 

L'accrochage, qui rapproche Aragon et Béarn, plus généralement En-deçà et Au-delà des Pyrénées, et, à l'échelle du monde méditerranéen, Espagne, France, Italie, Sardaigne, fait ressortir la dimension trans-frontalière de la peinture, partant la pérennité d'un méridionalisme, autrement dit d'une culture du Sud. 

 

 

 

Autre collection exceptionnelle, rassemblée dans la salle dite "réaliste" du Musée de Pau, celle des toiles dédiées au monde ouvrier et à la révolution prolétarienne.  De façon politiquement très forte – et moralement poignante -, la représentation de la Grève au Creusot (1899) par Jules Adler suit en droite ligne de celle de la Marseillaise (1833) sur l'Arc de Triomphe de Paris par le sculpteur Rude. 

 

Dans la salle voisine, dite de "la Figuration narrative", on peut voir le Fauteuil de Lénine à Smolny en 1917 de Lucio Fanti.

Né en 1945 à Bologne, Italie, Parisien d'adoption et de coeur depuis 1965, Lucio Fanti peint dans l'esprit d'un Magritte revu et corrigé par l'hyperréalisme le désenchantement des idéologies et la nostalgie des lendemains qui chantent.  La théâtralité de la représentation rappelle ici que Lucio Fanti est aussi un grand décorateur de théâtre, partenaire des plus grands metteurs en scène, tels Bernard Sobel, Luc Bondy, Klaus Michael Grüber, Paolo Olmi, etc.  

Initié par le peintre espagnol Eduardo Arroyo et par Georges Detais, directeur de la galerie Levin à Paris, le mouvement de la Figuration narrative s'est distingué à partir des années 1960 par son caractère politiquement engagé et le jeu qu'il entretient de façon dialectique entre démystification des icônes et invention d'une mythologie moderne.

 

 

Issu de la Figuration narrative, Henri Cueco est représenté au Musée de Pau par une toile-manifeste, qui reprend pour le déconstruire le célèbre Ex-voto (1662) de Philippe de Champaigne, sur lequel sont figurées la soeur Catherine de Sainte Suzanne de Champaigne, fille de l'artiste, miraculeusement guérie d'une attaque de paralysie, et la Mère Catherine-Agnès Arnault, supérieure du couvent de Port-Royal. 

 

 

Récusant la sacralité des croix, Cueco fait de ces dernières un motif ornemental, qu'il reporte sur les pieds du lit du fauteuil et des chaises à des fins purement rythmiques. La démultiplication de l'image centrale dans la bande latérale crée, façon BD, un effet de bruit, qui a pour fonction de parasiter le fond de silence propre à l'univers janséniste représenté par Philippe de Champaigne.    

 

 

Toujours dans la salle de la Figuration narrative, je me suis arrêtée devant ce tableau intitulé Beautyful (sic) Compagny (1981), oeuvre de François Fontaine, peintre né en 1938, dont je ne savais rien jusqu'ici. Egalement architecte et décorateur, professeur aux Beaux-Arts de Paris, François Fontaine a restauré les fresques de Puvis de Chavannes dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, et celles de la Reine de Saba au château d'Ecouen. 

Il m'a semblé reconnaître Jean-Paul Sartre, ou, comme dit Boris Vian, Jean-Sol Partre, dans cette Beautyful (sic) Compagny de François Fontaine…

 

 

Avant de quitter le musée, bien sûr, j'ai rendu visite à la Sphinge de Bourdelle. Sur la gauche de la Sphinge, cette fois-ci – car l'accrochage change souvent au Musée de Pau, un portrait de Florence au piano, oeuvre de Maurice Marinot (1882 – 1960), maître verrier, peintre également.

Des deux Mystérieuses, l'Antique et la Moderne, laquelle est la sphinge ? L'énigme croît.

 

 

Je suis allée ensuite saluer les bustes de Francis Jammes et de Jean-Paul Toulet, qui sont ici comme des dieux lares.

Né en à Tournay, Hautes-Pyrénées, mort à Hasparren, Pyrénées Atlantiques, le poète Francis Jammes a passé l'essentiel de ses jours en Béarn et en Pays Basque :  Mon lit est blotti entre ce grain de sable : les Pyrénées, et cette goutte d’eau : l’Océan Atlantique. J’habite Orthez. Mon nom est inscrit à la mairie et je m’appelle : Francis Jammes. Une "pierre banale" marque sa tombe au cimetière d'Hasparren : Sur la même pierre banale qui, dans un coin du cimetière de Hasparren, épouse l’ombre du sauvage Ursuïa où les brebis paissent l’herbe sous les épines, que l’on grave mon nom suivi de ce simple titre : poète, et les dates de ma naissance et de ma mort .

Né en à Pau, mort en à Guéthary, Paul-Jean Toulet est, entre autres, l'auteur des célèbres Contrerimes, fantaisies poétiques publiées de façon posthume en 1921.

Sous le soir jaune et vert nous ne reviendrons pas
Le long du chemin creux qui penche vers Bilhère
6)Billère : village limitrophe de Pau. ,
Faustine. Ni, du bois embelli de bruyère,
L’argile n’a gardé la forme de tes pas.
7)Paul-Jean Toulet, Contrerimes, § 49.

Les deux bustes portent la signature du sculpteur Georges Clément de Swiecinski (1878 – 1958). Né à à Radautz en Roumanie, Georges Clément de Swiecinski vient en 1902 à Paris où il poursuit des études de médecine, puis exerce le métier de chirurgien, tout en pratiquant parallèlement la sculpture. Conformément aux conseils de son ami Jean-Paul Toulet, il abandonne ensuite la chirurgie, quitte Paris et s'installe à Guéthary où il se consacre définitivement à la sculpture. 

Georges Clément de Swiecinski est, comme André Abbal, un partisan de la taille directe, toute en force et en expressivité. Il a pratiqué également le modelage et la fonte. L'essentiel de son oeuvre est conservé au musée Saraleguinea de Guéthary ainsi qu'au musée Despiau-Wlérick de Mont de Marsan. 

 

 

Je n'avais pas vu jusqu'ici que le Musée de Pau abrite, au pied du grand escalier, une oeuvre forte du sculpteur Robert Wlérick (1882 Mont de Marsan – 1944 Paris), ami de Bourdelle, Dejean, Despiau et Maillol, auteur, entre autres, de la Landaise au capulet du monument aux morts de Labrit et de la statue équestre du Maréchal Foch au Trocadéro.

L'oeuvre exposée à Pau s'intitule Hommage à Baudelaire.  

J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes… 8)Charles Baudelaire, La Géante, in Les Fleurs du Mal, XIX

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Bourdelle (il est jeune, il est beau !) ; Georges Clément de Swiecinski ; Robert Wlérick.

 

Je quitte le musée, hantée par la force vivante des sculptures. J'aurai l'occasion de retourner au Musée de Pau en mai prochain. A suivre donc. En attendant, cliquez sur les images pour les agrandir.

 

A lire aussi :

Au Musée de Pau en mai 2009
Didier Lapène expose au Musée de Pau
Au Musée de Pau derechef
La Sphinge est de retour
Antoine Bourdelle et la Sphinge

Notes

↑ 1. Gérard de Nerval, Delfica, in Les Chimères, 1854
↑ 2. Ibidem.
↑ 3. Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 70 : Dois-je dire : – Un lapin peut avoir la même apparence qu'un canard ?
↑ 4. J.M.G. Le Clézio, Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988
↑ 5. Costumbrismo : de l'espagnol costumbre, "coutume", courant artistique qui, en rupture avec l'académisme classique, s'attache à la représentation des moeurs et coutumes régionales
↑ 6. Billère : village limitrophe de Pau.
↑ 7. Paul-Jean Toulet, Contrerimes, § 49.
↑ 8. Charles Baudelaire, La Géante, in Les Fleurs du Mal, XIX

4 réflexions sur « Au Musée de Pau passionnément »

  1. Martine Rouche

    Espérant immodestement compléter l'information sur Germaine Marboutin (dont le nom semble prédestiné …), je me suis précipitée sur le Bénézit  ….  Voici ce qu'il donne :
    MARBOUTIN (Germaine), sculpteur, née à Paris le 6 mars 1899 (Ec. Fr.)
    Elève de F. Sicard, expose au Salon des Artistes Français, où elle obtint des médailles en 1927 et1929.
    (E. Bénézit, Dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs, tome 7, Gründ, 1976)
    En revanche, François Sicard (même source, tome 9) est plus reconnu. Il a connu une carrière honorable, reçu de nombreux prix et médailles et plusieurs de ses oeuvres sont au musée de Tours.
    Peut-être iras-tu un jour visiter pour nous le musée de Tours ? Peut-être te suivrons-nous à nouveau en une de ces somptueuses balades imaginaires ?

  2. Anne-Marie Dambies

    encore une belle occasion d'admirer autrechose que les flocons virevoltants
     on ne fréquente pas assez les musées..
    nous avions eu précédemment un reportage sur Abbal n'est ce pas ?
    revu ce matin

  3. Elisabeth

    J'ai connu Mme Marboutin. Elle était une femme incroyable. Elle est morte en 1999 à l'age de 100 ans.

  4. La dormeuse Auteur de l’article

    Bonjour,

    Merci de cet écho. J’aimerais en savoir plus sur la carrière et l’oeuvre de Mme Marboutin. Avez-vous d’autres informations ou contacts ? Savez-vous d’où vient qu’une des oeuvres de Mme Marboutin soit exposée au musée des Beaux-Arts de Pau ?

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