Les phrases mystérieuses

C'est dans les exercices de Bled, à la petite école, que j'ai appris à aimer les phrases. Les exercices étaient constitués d'une suite de phrases, empruntées chaque fois à un roman, à une nouvelle, dont le titre et l'auteur étaient indiqués entre parenthèses, et il s'agissait dans chaque phrase d'accorder le verbe avec le sujet, le participe passé avec le cod placé avant le verbe, etc., bref de réfléchir à la droite orthographe.
 
La formule est pléonastique, puisque ορθος (orthos) signifie "droit", mais la maîtresse avait raison d'enfoncer le clou. Elle faisait du souci de la droite orthographe une vertu morale et elle nous disait que manquer à l'orthographe, c'est manquer au respect de soi et manquer au respect des autres, – "comme on fait par exemple quand on vient à l'école avec une tache de gras sur son pull".

 

Je m'acquittais rapidement des exercices, puis je prenais plaisir à relire une à une chaque phrase. Tout le plaisir était dans l'imagination du possible, celui de la phrase d'avant et celui de la phrase d'après, puis celui d'une histoire toute entière, dont je ne savais rien, et sur laquelle pourtant une seule phrase m'ouvrait une fenêtre profonde, du genre de celles qu'on voit dans les tableaux de la Renaissance, une fenêtre d'où l'on aperçoit une autre contrée, à la fois inconnue et vaguement familière, dont quelque chose vous dit que c'est là le pays que votre coeur désire, et dont impromptu vous avez déjà passé la frontière- où cela ? en quel temps ? – par la grâce de l'imagination et de la pensée sans concept. 

Après le pont, il se trouva dans une île, où l'on voit sur la droite les ruines d'une abbaye… [1]Gustave Flaubert, L'Education sentimentale, II, 3

Toute littérature, comme la peinture, ouvre sur cet arrière-pays, qui est selon moi le pays du Vrai. Le Vrai, tel que le coeur l'entend : toutes apparences bues, foin des calculs de la raison. 

 

Le plus beau et le plus étrange dans le cas du Bled, c'est qu'ainsi déliée de la phrase précédente et de la phrase suivante, une seule phrase puisse concentrer le possible d'une histoire entière et le réfléchir à la façon d'un miroir – un miroir qui ne ment pas -, l'un de ces miroirs que les personnages des contes interrogent pour y lire ce qui vient dans la profondeur du temps : 

Je suis votre miroir, la Belle. Réfléchissez pour moi, je réfléchirai pour vous… [2]Jean Cocteau, La Belle et la Bête, d'après Gabrielle-Suzanne de Villeneuve (1740) et Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1757

Il y a ainsi dans le pouvoir d'une seule phrase quelque chose qui relève, dirait-on, de l'antique  μαγεία (magie), en tout cas du principe des correspondances, ou encore de l'effet d'attraction étrange, comme veut l'autrement pensé de la science contemporaine.     

Le plus beau et le plus étrange en somme, c'est que si une seule phrase réfléchit le possible d'une histoire entière, quiconque lit cette phrase seule, et cette phrase-là seulement, puisse réfléchir à son tour le possible d'une histoire entière, comme si, entré sans savoir comment dans l'arrière-pays de cette phrase et se retournant, à son tour il devenait miroir.

Enfants, nous parlions des phrases que nous aimions, et nous nous racontions le possible de l'histoire entière, sans autre biscuit chaque fois, outre la phrase elle-même, que le titre de l'histoire et le nom d'un écrivain inconnu de nous, tels qu'indiqués entre parenthèses sur le Bled. C'est ainsi que j'ai acquis une première idée des oeuvres de la tradition française, et surtout une sorte d'expérience, bizarrement personnelle, de la littérature, vérifiant ainsi sans le savoir que tout texte, s'il constitue une totalité, constitue paradoxalement une totalité infinie, vérifiant aussi pourquoi La Bruyère, de façon plus essentielle qu'on ne croit, note que "depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes qui pensent", "tout est dit" [3]La Bruyère, Caractères, "Des ouvrages de l'esprit", 1688.  

 

 

Je continue d'aimer les phrases, de rêver au possible de l'histoire entière. Je songeais récemment que le charme des phrases est semblable à celui des Barricades mystérieuses, l'une des plus belles pièces pour clavecin composées par François Couperin. François Couperin n'a pas dit le sens du titre. Il a composé pour le clavecin une autre très belle pièce nommée La Mystérieuse, et dédié à la duchesse du Maine un divertissement intitulé Le Mystère ou Les Fêtes de L'inconnu. J'imagine que la mystérieuse, plus originairement que la duchesse du Maine, c'est la musique qui vient ici, toute entière déjà, sous les dehors chatoyants de ses phrases, et que les fêtes de l'inconnu sont celles du je ne sais quoi, du rien d'étant, qui marie dans l'écoute, de façon ô combien mystérieuse, reconnaissance et surprise.

 

J'associe les barricades mystérieuses à ce rien d'étant qui signe, en littérature ou en musique, le début et la fin d'une phrase. Ou bien je me représente les barricades mystérieuses, dans l'esprit de L'Astrée, comme les palissades d'un enclos dans lequel paisseraient, avant le loup, de blancs moutons. Il y a toujours en effet, caché quelque part dans le secret de l'enclos, un loup prêt à surgir et dont le surgissement fait que les moutons s'égayent et fluent, forçant les barricades à s'ouvrir sur d'autres prairies, – où il y a un loup aussi, caché quelque part, etc.

Le loup au demeurant n'est pas nécessairement celui qu'on croit :

La lettre me tomba des mains en courant après un loup qui avoit passé près de nos troupeaux…  [4]Honoré d'Urfé, L'Astrée, volume 1, Livre 4

Mais je m'enchante ici d'une vision fantasque que les barricades mystérieuses ne souffraient peut-être pas au temps du grand Couperin, puisque le mot barricade, compris alors comme un dérivé du mot barrique, désignait jadis, dans le contexte d'un retranchement, l'ensemble des barriques" utilisées pour le retranchement plutôt que le retranchement lui-même [5]Cf. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : Barricade.. Qu'y avait-il donc dans les barriques de François Couperin pour que celui-ci un jour les dise mystérieuses

Silenes estoient jadis petites boites, telles que voyons de present es bouticques des apothecaires, pinctes au dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpies, satyres, oysons bridez, lievres cornuz, canes bastées, boucqs volans, cerfz limonniers et aultres telles pinctures contrefaictes à plaisir pour exciter le monde à rire (quel fut Silene, maistre du bon Bacchus) ; mais au dedans l'on reservoit les fines drogues comme baulme, ambre gris, amomon, musc, zivette, pierreries et aultres choses precieuses. Tel disoit estre Socrates… [6]François Rabelais, Prologue de La vie très horrificque du grand Gargantua père de Pantagruel, 1534

Encore une fois, je recours ici à la parole fleurie de notre Rabelais. Il en va sans doute des phrases du Bled comme des barricades mystérieuses : ce sont des silènes, non point pour les harpies, satyres, oysons bridez, lievres cornuz, canes bastées, boucqs volans, cerfz limonniers et aultres telles pinctures contrefaictes à plaisir pour exciter le monde à rire – encore que ces "figures joyeuses et frivoles" ne gâtent rien -, mais pour la simple évidence des futurs qu'elles abritent, doux moutons qui paissent dans les parcs de L'Astrée, loup en maraude, lettre qui tombe, et si un rival la ramasse…   

J'ai reconnu dernièrement une petite phrase qui m'avait jadis passionnée dans le Bled, quand, rattrapée par le souvenir d'un nom, d'un titre, j'ai lu enfin les Balesta d'Henri Bosco.

Et ainsi, une nuit, celle du 20 avril, n’y tenant plus, le cœur battant, il ouvrit la porte…

"Il", c'est Melchior. Il porte un prénom de roi mage. J'avais imaginé la suite à l'image de ce roi. La nuit revêtait une couleur orientale. Le ciel, rempli de signes, annonçait un avénement… La seule mention du 20 avril m'invitait à croire, dans le clair-obscur de la porte, à l'apparition d'un printemps féminin…

D'autres ont raconté cette apparition, ou – encore insu, rendu par là plus troublant encore, le possible de l'apparition  :

Ce fut comme une apparition… Il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux [7]Gustave Flaubert, L'Education sentimentale, ch. 1

Lucien leva les yeux et vit une grande maison, moins mesquine que celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là ; au milieu d’un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet. [8]Stendhal, Lucien Leuwen, ch. IV.

Aujourd'hui, pour moi, le prénom de Melchior a changé de couleur. J'enquête sur l'histoire de Melchior Frédéric Soulié. Détournant mon imagination du roi mage, l'enquête m'entraîne sur une pente noire : 

En effet, dit à propos de l'enfant qu'il  a été le narrateur de La Maison n° 3 de la rue de Provence, dans tout ce qui se passait autour de moi, j'étais volontiers comme le volant que de vigoureux joueurs se renvoient l'un à l'autre, mais qui doit finir par rester à terre comme un hochet inutile, tout meurtri et tout déplumé. [9]Frédéric Soulié, Les drames inconnus – La Maison n° 3 de la rue de Provence, p. 326 (308), édition Michel Lévy frères, 1858

Ce volant que des inconnus se renvoient l'un à l'autre, ce hochet "inutile, tout meurtri et tout déplumé", rebondit de phrase en phrase dans chacun des textes de Frédéric Soulié, et c'est lui qui chaque fois se réplique dans les tours et détours de l'intrigue, principe décrié par les tenants de la narration rectiligne, pourtant obligé par le pli imprimé à la mémoire de l'enfant, partant, indissociable de la disposition psychique en quoi l'oeuvre s'origine, puise son battement ou son rythme, en somme sa forme causative.

La gravure reproduite ci-dessous illustre sur le mode de l'ironie de tragique en quoi consiste le destin rythmique du volant. Le loup bis repetita n'est pas forcément où l'on croit.

 

 

Ce petit tour au pays des phrases, en même temps qu'il nous reconduit à Frédéric Soulié, l'inconnu célèbre de Mirepoix, montre par la même occasion comment, au détour d'une phrase, le possible d'une histoire entière suit et se nourrit du secret de deux trajectoires qui se rencontrent, celle de l'écrivain et celle du lecteur. Le caractère infini de l'expérience littéraire tient à la singularité absolue de cette rencontre. Sous le possible de l'histoire entière, il y a l'histoire de l'écrivain et l'histoire du lecteur, qui travaillent mystérieusement à se rejoindre. Le possible de l'histoire entière demeure ainsi, comme la fée des légendes, éternellement jeune. Et le propre de l'histoire entière, c'est qu'ainsi faite de la somme innombrable des possibles, elle ne se déploie jamais autrement que sur le mode des choses désirées, choses futures.

Qui s'en plaindrait ? 

Notes

1 Gustave Flaubert, L'Education sentimentale, II, 3
2 Jean Cocteau, La Belle et la Bête, d'après Gabrielle-Suzanne de Villeneuve (1740) et Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1757
3 La Bruyère, Caractères, "Des ouvrages de l'esprit", 1688
4 Honoré d'Urfé, L'Astrée, volume 1, Livre 4
5 Cf. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : Barricade.
6 François Rabelais, Prologue de La vie très horrificque du grand Gargantua père de Pantagruel, 1534
7 Gustave Flaubert, L'Education sentimentale, ch. 1
8 Stendhal, Lucien Leuwen, ch. IV
9 Frédéric Soulié, Les drames inconnus – La Maison n° 3 de la rue de Provence, p. 326 (308), édition Michel Lévy frères, 1858

2 réflexions sur « Les phrases mystérieuses »

  1. Anne-Marie Dambies

    construction des mots qui bâtissent des phrases pour finir en histoire et constructions des notes qui composent des mélodies pour finir en  symphonie ou en oratorio
    on comprend bien danc ce texte , le mode de construction de  la pensée de la dormeuse

  2. Martine Rouche

     
    " De temps en temps, M. Naudi, notre instituteur, choisissait un extrait signé Escholier pour l'exercice de dictée. Je me souviens parfaitement de celui qui décrivait un faucheur en train de battre sa faux. Il la martelait à petits coups réguliers sur l'enclumette pour redonner du fil au tranchant. A mesure que la voix du maître énonçait les phrases, lentement, membre à membre, je me représentais mon voisin Catétou effectuant ce même travail sur le pas de sa porte, à l'angle de ma rue.
    Quand, après le sacro-saint " point final ", notre maître écrivit suivant son habitude le nom de l'auteur au tableau – Raymond Escholier – je m'enhardis pour lever le doigt et signaler ce que je croyais être une étourderie de sa part:
    – Monsieur, vous avez écrit  EsCHolier….
    – Oui, me dit-il, avec un "h"… mais cela se prononce "escolier": c'est une orthographe du moyen-âge que l'auteur a choisie pour écrire son nom, Escolier. C'est un nom bien de chez nous. Raymond Escholier est de Mirepoix. Et d'ajouter : il est même venu ici, à Bélesta, il n'y a pas très longtemps. Il a mangé à l'Hôtel Delpech où Sabin l'a régalé d'une truite au bleu – il en a parlé dans un de ses livres.
    Cette déclaration me laissa stupéfait. D'abord parce que je croyais jusque-là en toute naïveté que les écrivains étaient généralement parisiens et qu'ils étaient morts. Et voilà qu'il m'était révélé que celui-ci était du pays et … bien vivant!

     
    A partir de ce jour, je me montrai friand de tout ce qui était suivi de sa signature – fût-ce une citation donnée en exemple dans notre manuel de grammaire. (Si par hasard il y était question de "truite au bleu"! …) "
    André LAGARDE, in Itinéraire d'un cantegrilien, conférence donnée le 22 janvier 2005, pour la 8e journée d'hiver de l'histoire locale de Mirepoix, consacrée à Raymon det Marie-Louise Escholier.
     

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