Choses vues chez la baronne

 

C'est sous les toits, dans le vieux Mirepoix. Un belvédère sur les merveilleux nuages. Un nuage, d'aventure, se glisse parfois dans la maison. Nuages, pierres, et d'étranges fleurs sur des étagères, tout loge ici, à l'enseigne du hasard fertile et de la tendre amitié des choses. Le hasard est un clavecin à images. Il suffit ensuite d'en jouer. Le Père Castel, en son temps, rêvait d'un clavecin des couleurs. La baronne joue de la matière-couleur. 

 

 

Entre autres façons fuguées de la matière-couleur, il y a chez la baronne partout de grandes fleurs, très fluo, très pop ; des colonnes aussi, dont le rouge fait une sueur de sang ; et, ouvrages de dame d'annonce nouvelle, des rideaux, des tapis, des jetés de lit, etc. ; toutes choses lavées, séchées, pliées, nouées, tressées serrées, ou molles floues, ou frou-froutées, qui peuplent de leur fantaisie oniro-ironique (oui, oui ; à prononcer comme "les chaussettes de l'archiduchesse…") un intérieur cosy, so housewife, mais, comment dire… légèrement décalé.        

 

 

Une drôle de chanson, hier soir chez la baronne, me trottait dans la tête… 

Il était un petit homme, Pirouette cacahuète, Il était un petit homme, Qui avait une drôle de maison, Qui avait une drôle de maison, Sa maison est en carton, Pirouette cacahuète, Sa maison est en carton, Les escaliers sont en papier… 

Je pensais qu'au féminin cette chanson irait bien à la maison de la baronne… 

Il était une baronne, Pirouette cachuète, Il était une baronne, Qui avait un logis cabalistique, Qui avait un logis cabalistique, Son logis est en plastique, Pirouette cacahuète, Son logis est en plastique, Les galandages sont en nuage…

 

 

La baronne, dans son belvédère, joue avec un nuage de poches plastique. Je constate au passage qu'au moment d'accorder, ou pas, "plastique" avec "poches", je suis comme comme Bartleby, I would prefer not to. "Poches plastique" ou "poches plastiques", les deux pourtant se défendent. Les poches sont en plastique. Mais la baronne en fait des choses plastiques. Alors ? je suis têtue. Un "s" à l'en-plastiqueI would prefer not to. Au nom de l'Antérieur, de l'Initial, du rien d'étant et cependant étant en quoi comme nous les choses consistent, – j'ai nommé, post-moderne ou antique, autrefois mieux connue sous le nom de bande des quatre (éléments), – la matière. Elle est belle.

Raymond Queneau la chante, en son état actuel : 

… ô matière plastique
D’où viens-tu ? Qui es-tu ? […] Soit charbon, soit pétrole, ou pétrole ou charbon…

Le pétrole vient-il de masses de poissons ?
On ne le sait pas trop ni d'où vient le charbon.
Le pétrole vient-il du plancton en gésine ?
Question controversée… obscures origines…
Et pétrole et charbon s'en allaient en fumée
Quand le chimiste vint qui eut l'heureuse idée
De rendre ces nuées solides et d'en faire
D'innombrables objets au but utilitaire.
En matériaux nouveaux ces obscurs résidus
Sont ainsi transformés. Il en est d'inconnus
Qui attendent encor la mutation chimique…
1)Raymond Queneau, Le Chant du styrène, 1957

 

 

Avecque l'éthylène, une simple vapeur 2)Ibidem, ou plutôt le polyéthylène obtenu par effet de polymérisation, – Polymérisation : ce mot, chacun le sait, Désigne l'obtention d'un complexe élevé De poids moléculaire. Et dans un réacteur, Machine élémentaire œuvre d'un ingénieur, Les molécules donc s'accrochant et se liant En perles se formaient… 3)Ibid., on obtient, de tuyau en tuyau, l'étoffe de nuit et de plumes dont la baronne fait  le bibi de Mimi, le manteau de Lilith et la robe de Carmen.   

 

 

La mariée, dirait-on, était en noir. Ou c'était la sirène du Mississipi. "Mais non", me dit la baronne… "C'est de la matière, et de la couleur". J'aime bien les films de Truffaut. J'ai tendance à les voir partout. Mais il y a autre chose qui m'en fait souvenir ici. Je suis têtue.

 

 

Brisons-là le πολεμος. "J'aime la lumière", me dit la baronne, en allumant une lampe. "Les couleurs changent". J'ai photographié, ou plutôt tenté de photographier, le jeu de la matière-couleur avec celui de la matière-lumière. L'âme de la couleur est insaisissable, hors de portée de nos désirs impatients. L'artiste cependant l'apprivoise, et elle paraît, l'espace d'un instant ; puis elle s'éclipse, et sans elle nos coeurs redeviennent froids, vides de rayons.

 

 

 

J'aime cette photo d'un lieu habité, i. e. où la vie fait la nique aux effets de la φθορα, à la ruine universelle des choses.

J'ai vu une sorte de parenté, un air de famille, entre ce lieu saisi par le vif et une chambre étrange, dont je me souviens… C'était au Centre Pompidou, une chambre de Dorothea Tanning 4)Dorothea Tanning, Chambre 202, Hôtel du Pavot, 1970. Dans la fenêtre "Recherche", saisir "Dorothea Tanning. Les deux pièces ne se ressemblent pas du tout. La chambre de Dorothea Tanning est sombre, sombre, étouffante et d'une couleur uniformément boisée. Mais il s'y produit quelque chose d'analogue…

 

 

Le vif sort du bois. Et c'est tout juste, comprenne qui pourra, la féminité du bois.

 

A lire aussi :

Rendez-vous chez la baronne
A propos de la baronne
A la gloire de Pollo
Vu à la galerie de la baronne

Notes   [ + ]

1. Raymond Queneau, Le Chant du styrène, 1957
2. Ibidem
3. Ibid.
4. Dorothea Tanning, Chambre 202, Hôtel du Pavot, 1970. Dans la fenêtre "Recherche", saisir "Dorothea Tanning

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