Mangeons du jésuite !

J’adore les jésuites. J’en mange régulièrement. Non, je ne bouffe pas du curé, mais je suis une adepte de cette pâtisserie très française, dont Wikipedia dit doctement qu’il s’agit d’un « petit triangle de pâte feuilletée fourré à la frangipane et recouvert de glaçage. Le nom vient de ce que, à l’origine, ces pâtisseries étaient recouvertes de praline ou de glaçage au chocolat en forme de chapeau à bords relevés comme ceux des Jésuites ».

Gravure représentant l’oblation d’Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, au Pape Paul III. Cette oblation a eu lieu en 1540.

L’un de mes sports favoris, c’est de faire le tour des pâtisseries de la ville afin de déterminer où se trouvent les jésuites de meilleure mine, ceux qui seront, en bouche, à la fois craquants et moelleux.

Il me semble que les jésuites se mangent plutôt dans le Midi. J’ai longtemps vécu en Charente. Je n’y ai point trouvé de jésuites, mais seulement des cornuelles et des bites de Barbezieux (sic). Les jésuites m’ont ainsi longtemps manqué. Je ne les retrouvais qu’à la faveur des vacances, lors de notre pélerinage annuel en Ariège. J’en mange désormais quand je veux. Je me limite, par sagesse, au dimanche.

Pour être tout à fait sincère, je dois reconnaître qu’il y a une sorte de plaisir littéraire à manger benoîtement du jésuite. Je ne puis mordre dans mon jésuite sans entendre le « Mangeons du jésuite, mangeons du jésuite ! » proféré par les sauvages Oreillons :

À leur réveil, ils sentirent qu’ils [Candide et Cacambo] ne pouvaient remuer ; la raison en était que pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorce d’arbre. Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de flèches, de massues et de haches de caillou : les uns faisaient bouillir une grande chaudière ; les autres préparaient des broches, et tous criaient : « C’est un jésuite, c’est un jésuite ! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère ; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite ! »

 » Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour ». Candide, apercevant la chaudière et les broches, s’écria : « Nous allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah ! que dirait maître Pangloss, s’il voyait comme la pure nature est faite ? Tout est bien ; soit, mais j’avoue qu’il est bien cruel d’avoir perdu Mlle Cunégonde et d’être mis à la broche par des Oreillons ». Cacambo ne perdait jamais la tête. « Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide ; j’entends un peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. — Ne manquez pas, dit Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien ».

« Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un jésuite : c’est très bien fait ; rien n’est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de quoi faire bonne chère ; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que nous ; certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays ; monsieur que vous voyez est mon maître, et, bien loin d’être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles : voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de Los Padres ; informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps ; vous pourrez toujours nous manger si vous trouvez que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les principes du droit public, les moeurs et les lois, pour ne nous pas faire grâce ».

Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable ; ils députèrent deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité ; les deux députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu’aux confins de leurs États, en criant avec allégresse : « Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite ! »

Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. « Quel peuple ! disait-il, quels hommes ! quelles moeurs ! Si je n’avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère de Mlle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m’ont fait mille honnêtetés dès qu’ils ont su que je n’étais pas jésuite » 1)Voltaire, Candide, XVI.

Le délicat plaisir de manger du jésuite a, on le voit, sa causticité, peut-être ses gouffres aussi. J’y songeais cet après-midi, par effet de comparaison, en lisant un vieil opuscule dédié aux oublieurs, ou fabricants d’oublies. Je n’ai jamais mangé d’oublies, faute d’en avoir trouvé ailleurs que dans les mémoires du temps passé. Oblia, oblata est, est le nom primitif des eulogies offertes à l’autel par les premiers fidèles, puis il devint celui de l’hostie et enfin fut appliqué à une pâtisserie rappelant par sa forme le pain sacré 2)Hippolyte Boyer, « Les oublieurs d’autrefois ou vendeurs d’hosties », extrait du journal Le Courrier de Bourges, Lacour-Rediviva reprint, Nîmes, 1999. Les oublies reçurent au XIXème siècle le nom de plaisirs. Je n’imagine pas qu’une pâtisserie au nom si doux, sur lequel hélas ! l’homonymie a jeté son ombre poudreuse, je n’imagine pas, disais-je, qu’une telle pâtisserie puisse susciter quelconque fantaisie de type voltairien ou autre cinéma cannibale.

Jean-Jacques Rousseau, dans Les rêveries du promeneur solitaire, raconte une belle histoire à propos des oublies. J’ai assortie l’histoire d’une illustration empruntée à l’oeuvre de Watteau. Il s’agit du Marchand d’oublies, huile sur toile, peinte en 1785.

Un dimanche nous étions allés, ma femme et moi, dîner à la porte Maillot. Après le dîner nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu’à la Muette ; là nous nous assîmes sur l’herbe à l’ombre en attendant que le soleil fût baissé pour nous en retourner ensuite tout doucement par Passy. Une vingtaine de petites filles conduites par une manière de religieuse vinrent les unes s’asseoir les autres folâtrer assez près de nous. Durant leurs jeux vint à passer un oublieur avec son tambour et son tourniquet, qui cherchait pratique. Je vis que les petites filles convoitaient fort les oublies et deux ou trois d’entre elles, qui apparemment possédaient quelques liards, demandèrent la permission de jouer. Tandis que la gouvernante hésitait et disputait j’appelai l’oublieur et je lui dis : faites tirer toutes ces demoiselles chacune à son tour et je vous paierai le tout. Ce mot répandit dans toue la troupe une joie qui seule eût plus que payé ma bourse quand je l’aurais toute employée à cela.

Comme je vis qu’elles s’empressaient avec un peu de confusion, avec l’agrément de la gouvernante je les fis ranger toutes d’un côté, et puis passer de l’autre côté l’une après l’autre à mesure qu’elles avaient tiré. Quoiqu’il n’y eût point de billet blanc et qu’il revînt au moins une oublie à chacune de celles qui n’auraient rien, qu’aucune d’elles ne pouvait être absolument mécontente, afin de rendre la fête encore plus gaie, je dis en secret à l’oublieur d’user de son adresse ordinaire en sens contraire en faisant tomber autant de bons lots qu’il pourrait, et que je lui en tiendrais compte. Au moyen de cette prévoyance il y eut tout près d’une centaine d’oublies distribuées, quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu’une seule fois, car là-dessus je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus ni marquer des préférences qui produiraient des mécontentements. Ma femme insinua à celles qui avaient de bons lots d’en faire part à leurs camarades, au moyen de quoi le partage devint presque égal et la joie plus générale.

Je priai la religieuse de vouloir bien tirer à son tour, craignant fort qu’elle ne rejetât dédaigneusement mon offre ; elle l’accepta de bonne grâce, tira comme les pensionnaires et prit sans façon ce qui lui revint ; je lui en sus un gré infini, et je trouvai à cela une sorte de politesse qui me plut fort et qui vaut bien je crois celle des simagrées. Pendant toute cette opération il y eut des disputes qu’on porta devant mon tribunal, et ces petites filles venant plaider tour à tour leur cause me donnèrent occasion de remarquer que, quoiqu’il n’y en eût aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes faisait oublier leur laideur.

Nous nous quittâmes enfin très contents les uns des autres ; et cette après-midi fut une de celles de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fête au reste ne fut pas ruineuse, mais pour trente sols qu’il m’en coûta tout au plus, il y eut pour plus de cent écus de contentement. Tant il est vrai que le vrai plaisir ne se mesure pas sur la dépense et que la joie est plus amie des liards que des louis. Je suis revenu plusieurs autres fois à la même place à la même heure, espérant d’y rencontrer encore la petite troupe, mais cela n’est plus arrivé 3)Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, neuvième promenade.

Le théâtre qui se joue ici autour des oublies, est celui de la transparence des coeurs, de l’innocence un moment retrouvée. Au jeu enfantin qui consiste à jouer les oublies aux dés, correspondent, sur l’autre scène, des plaisirs et des sentiments, partagés pour une fois de façon égale. Garant de l’égalité des chances, le marchand d’oublies, alias Rousseau, l’est aussi du bonheur commun. On communie ici sous le signe de l’oublie comme on communie ailleurs sous le signe de l’hostie. De l’oublie comme sacrement de la fête unanime.

Il est ainsi, du jésuite à l’oublie, de menues pâtisseries qui demeurent, en leur façon ancestrale, témoins des passions contraires au gré desquelles flue et reflue l’inconscient collectif. Des pâtisseries imaginaires, en somme.

Ci-contre : Gino Severini, Le marchand d’oublies, ou Avenue Trudaine, 1908.

Notes   [ + ]

1. Voltaire, Candide, XVI
2. Hippolyte Boyer, « Les oublieurs d’autrefois ou vendeurs d’hosties », extrait du journal Le Courrier de Bourges, Lacour-Rediviva reprint, Nîmes, 1999
3. Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, neuvième promenade

2 réflexions sur « Mangeons du jésuite ! »

  1. Martine Rouche

    Délicieux! Ce papier est délicieux! On a à la fois du sucre glace au coin des lèvres et un vif rappel de nos maîtres du XVIIIe. Comme m’a dit ce soir la troisième Mirepoise, tu ramènes à la surface nos propres souvenirs, nos propres « premières fois » (parfois, les dernières aussi, mais nous ne le savons pas)à travers ton prisme, et tu nous les rends enrichis de tes références et des morceaux que tu choisis. Plus aucun jésuite ne sera mangé innocemment! Nous avons beaucoup de chance de te lire et de savourer ce que tu prépares pour ce blog. On poursuit en si bon chemin?

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