Une visite à l’église Saint Martin de Portet sur Garonne

 

Comme, avant d'entrer dans l'église, je m'attarde sur la place pour photographier le carillon, un vieux monsieur s'arrête à ma hauteur : 

– Il joue même Salade de fruits !
– Ah, bon ! La chanson de Bourvil ?
– Oui, oui. J'aime ça.

Ravie, quoique légèrement décontenancée, je pénètre dans la nef. 

 

 

C'est comme un mirage ; on entre dans le champ d'une vision.

On se trouve devant un mur de triomphe, ruisselant d'or et de couleurs, dont la frontalité majestueuse se déploie autour d'une étrange tombée de lumière, laquelle souligne par effet de renversement, la poussée de la force ascensionnelle qui soulève d'abord le tabernacle, qui soulève ensuite Sainte Claire, représentée plus haut, dans le moment de son apothéose, sous le geste de bénédiction de Dieu le Père, et qui soulève enfin, plus haut encore, les bras d'un ange porte-échelle, ultime figure de l'aspiration de l'âme à la lumière éternelle, dont elle participe et au sein de laquelle elle se fond.  

On remarque que, conformément à l'esthétique flamboyante du baroque, la poussée ascensionnelle ne s'exerce pas de façon purement rectiligne, mais ondule, à l'endroit du tabernacle, comme une flamme ou une vague, puis se déploie bisagittalement, à droite, dans la direction vers laquelle le bras de Dieu et celui de Claire font signe, à gauche, dans la direction pointée par l'ange porte-échelle, enfin se libère dans le tourbillon de lumière au sein duquel elle s'alimente sans jamais s'épuiser.      

 

 

 

 

 

Pascal Julien, professeur d'histoire de l'art à l'université de Toulouse, commente pour nous l'histoire du retable décrit ci-dessus.

Installé en 1637 à Toulouse, dans la chapelle du couvent Sainte Claire du Salin, chapelle située jadis à l'emplacement de l'actuel Institut Catholique, le retable est vendu en 1792 au titre des biens nationaux, acheté par la commune de Portet sur Garonne et remonté dans l'église Saint Martin.

La création de ce retable répond aux exigences de la Contre-Réforme. Installée à Toulouse, place-forte catholique environnée de villes, Castres, Montauban, L'Isle Jourdain, longtemps vouées au protestantisme, l'oeuvre témoigne de la volonté de représentation qui anime l'Eglise en ces temps de reprise en main. Suite aux destructions entraînées par les guerres de religion, le cardinal de Joyeuse, au début du XVIIe siècle, appelle au renouvellement du mobilier des églises. D'où, entre 1620 et 1660, le très grand nombre de commandes adressées aux ateliers toulousains, réputés pour l'excellence de leur savoir-faire et courus dans tout le Sud-Ouest, de Bordeaux jusqu'à Narbonne. La construction du retable dédié à la chapelle des Clarisses est confiée à l'atelier de Pierre Affre.

Né à Béziers, issu d'une lignée d'artistes, patron d'un atelier très productif, Pierre Affre a été l'un des grands sculpteurs du XVIIe siècle, observe Pascal Julien. Entre autres chefs d'oeuvre, Pierre Affre est l'auteur du retable de la chapelle de Notre Dame de la Garaison à Montléon-Magnoac et celui du retable de Saint Pierre des Cuisines à Toulouse. D'autres retables réalisés par ses soins ont été démembrés ; les statues correspondantes ont été dispersées.       

 

 

Ci-dessus : retable de la chapelle de Notre Dame de Garaison, à Montléon-Magnoac ; bois sculpté, peint, doré ; source : Architecture et Patrimoine, Pierre Affre.

 

La production des retables installés en pays toulousain au cours du XVIIe siècle obéit à un cahier des charges très strict qui exerce sur ces derniers une fonction idéologiquement et esthétiquement normative. Elevé à la gloire de la foi catholique, le retable du temps revêt ainsi la forme d'un mur de triomphe qui ouvre sur le sacré, la lumière céleste. L'or dont il ruisselle signe la présence de Dieu. Le but de l'art est ici de forcer l'émotion, laquelle, sous l'auspice du Beau, est gage de communion avec Dieu. Rompant avec le rigorisme protestant, l'Eglise du XVIIe siècle délègue à l'émotion le soin de promouvoir une religion qui parle à la sensiblité et au coeur. Maître des effets émotifs, l'art baroque constitue le véhicule essentiel du mouvement de la Contre-Réforme.

 

 

 

Ci-dessus : planches extraites du Cours d'architecture qui comprend les ordres de Vignole, avec des commentaires, les figures et descriptions de ses plus beaux bâtimens, et de ceux de Michel-Ange, volume 1.

 

Inspirée du Traité des cinq ordres d'Architecture (1563), maître ouvrage de Giacomo Barozzi ou Jacopo Barozzi da Vignola, dit en français Vignole, qui a exercé une influence décisive sur l'art du XVIIe siècle français, l'architecture du retable de Pierre Affre reprend spécifiquement de Vignole l'idée de présentation en arc de triomphe, avec sa composition tripartite. La partie centrale, comme on l'a vu plus haut, ouvre sur l'apothéose de Sainte Claire. Les deux volets latéraux constituent des entrées secondaires dans lesquelles s'élèvent les statues de Saint François et de Sainte Claire. Au-dessus de cette composition, le frontispice glorifie au ciel le geste de Dieu le Père bénissant.

 

 

 

De part et d'autre des volets latéraux et du frontispice, l'artiste a figuré la cohorte des anges.

Ceux qui surplombent les statues des deux saints tenaient initialement dans leurs mains des couronnes ou des palmes, aujourd'hui manquantes.

Ceux qui encadrent le frontispice portent l'échelle, la lance, l'éponge, i. e.  les instruments de la Passion.

Ceux qui encadrent Saint François et Sainte Claire ont été traités par Pierre Affre dans le style toulousain des atlantes et des cariatides. Ils sont ici les supports anthropomorphes de la foi incarnée par les deux saints. D'où leur attitude noble, empreinte d'un certain hiératisme physiquement imposé par la gaine qui immobilise la partie inférieure de leur corps.

Ce hiératisme des anges termes, qui stabilise la composition de l'ensemble, confère au baroquisme du retable un caractère mystérieusement tempéré, bien fait pour accompagner, au début du XVIIe siècle, le processus d'intériorisation du sentiment religieux encouragé par l'Eglise. Il convient en tout cas à la piété des Clarisses, religieuses cloîtrées à l'intention desquelles le retable a été conçu.

Cet art du baroque tempéré sera progressivement supplanté au cours du siècle par un baroquisme autrement mouvementé, porté sur les "effets gesticulatoires", dont le retable de Saint Etienne (1660-1668), oeuvre de Gervais Drouet, constitue à Toulouse le meilleur exemple.     

 

 

De gauche à droite : 1. Cliché personnel ; 2 et 3. Album La cathédrale Saint Etienne de Toulouse, par Dominique Pipet.

 

 

Dominique Pipet, Album La cathédrale Saint Etienne de Toulouse

 

Le retable de Pierre Affre aujourd'hui installé à l'église Saint Martin de Portet sur Garonne a été complété au début du XIXe siècle par la gloire de nuages en plâtre qui joue avec la lumière tombant de l'oculus situé au dessus du Dieu bénissant. L'aménagement de cet effet lumineux parachève celui des effets de correspondances colorées mis en oeuvre par les marbriers du XVIIIe siècle qui ont créé le tabernacle et l'autel installé au pied du retable.  

 

 

 

Les chefs d'oeuvre souvent font ainsi l'objet d'une création continuée. L'histoire a son baroquisme : elle fait, par ses détours, que, sans prévision possible, l'oeuvre de l'art jouisse d'âge en âge d'une continuité semblable à celle de l'oeuvre de Dieu.

6 réflexions sur « Une visite à l’église Saint Martin de Portet sur Garonne »

  1. Martine Rouche

    J'applaudis ! Tu permets à tous ceux qui te lisent et n'étaient pas présents lors de cette brillante visite commentée d'y être quand même.
    Tu as vu comme il est difficile de mieux connaître Pierre Affre et les sculpteurs baroques languedociens ? Pascal Julien et ses étudiants ont matière pour des publications ultérieures. Il nous faudra attendre un peu …
    Même la Bible qu'est  " Evocation du Vieux-Toulouse ", de Robert Mesuret apporte peu de renseignements sur Pierre Affre :
    La rue du Périgord, Couvent des Carmélites, n°1 : édifiée par Didier Sansonnet, tailleur de pierre et par les Sarrazin, maîtres maçons, l'église ne fut terminée que vingt ans après la pose de la première pierre (1622 – 1642). Le 9 mai 1662 la Mère Marie de Jésus, prieure, stipulait de Pierre Affre, au prix de 2100 livres, l'exécution d'un retable qui devait garnir les trois faces du pan coupé et dont nous avons conservé le dessin : composition baroque où les figures de sainte Thérèse et de saint Jean de  la Croix s'accompagnent de pilastres corinthiens, de festons, d'urnes et de volutes, avec deux variantes pour les parties latérales, l'une avec une niche et une Tempérance, l'autre avec un tableau et un autel secondaire, ce qui retire à ce sanctuaire le nom de chapelle. Le tableau du maître-autel était une Annonciation de Jean-Pierre Rivalz […] (p. 500)
    L'abbaye de Saint-Sernin :  […] Au bas du degré était le maître-autel [de Jean de Cambolas, sous l'arcade de l'axe du chevet], surmonté d'un retable en bois de tilleul taillé par Pierre Affre de 1645 à 1648 : " un des plus riches et magnifiques retables de l'Europe ", selon Daydé. Fixé aux piliers de la dernière travée du sanctuaire, il était divisé en deux ordres, corinthien en bas, avec des colonnes décorées de guirlandes, composite en haut avec des fûts cannelés. Sur les latéraux, venant à fausse équerre, étaient les portes qui donnent accès aux escaliers du tombeau [de saint Saturnin] et huit figures de saints dont on vénérait les reliques. Au deuxième corps était, en un groupe de basse taille, l'exaltation de saint Saturnin porté au ciel par les anges, encadré dans un cartouche auriculaire, surmonté d'un Père éternel sous un fronton dont  les rampants portaient des figures couchées. Au centre de l'ordre inférieur, était le martyre du saint évêque […] Le choeur fermé par un jubé, élevé en 1671 par Gervais Drouet, occupait les cinq premières travées de la nef.  (p. 471,472)
     

  2. Anne-Marie Dambies

    Je ne voudrais pas faire de pub pour Pascal Julien, mais je vous recommande son livre magnifique; Du Midi à Versailles, du sang des dieux à la gloire des rois.       Marbres; De carrières en Palais éditions "le bec en l'air"
    Et puisque la dormeuse aime la poésie je citerai Louis Anglade avec lequel j'ai échangé une correspondance toute professionnelle."Le marbre est à la pierre ce que la poésie est à la prose" 

  3. Martine Rouche

    Mais si, Anne-Marie, faisons la promotion du travail de Pascal Julien ! Il  avait accepté de venir à Mirepoix donner une vidéo-conférence en octobre 2007, lors de notre 1e journée d'automne organisée par l'association du Salon du livre d'histoire locale. " Couleurs en sols majeurs " était le titre … Le contenu n'en fut pas moins glorieux !
    Et pour répondre à la poésie par la poésie :
    Aux marbres des Pyrénées
    ode qui a concouru pour le prix de poésie de l'Académie des Jeux Floraux en 1910
    par Mme Jeanne Marty (J. Marvig), de Toulouse
    Marbres roses veinés de blanc
    Où se posa, vif et tremblant,
    Le pied d'enfant d'une dryade,
    Rocs étoilés de larges pleurs
    Qui parlez d'austères douleurs,
    Noirs comme aux temples de l'Hellade,
    " Brèche de Bize " noyé d'or,
    " Griotte " strié de fluor,
    " Africain "  rutilant de flammes,
    Carrières qui semblez au ciel
    Avoir dérobé l'arc-en-ciel
    Dont les couleurs teintent vos lames,
    Vous souvient-il qu'aux jours lointains,
    Pour de grandioses desseins,
    La pioche fouilla vos entrailles ?
    Depuis, vous gardez à vos flancs,
    Sous les rouges soleils sanglants,
    La blessure de leurs entailles.
    Au gré des radeaux emportés,
    Vos blocs, aux longs soirs des étés,
    Glissaient dans des couchants de gloire ;
    Le rude ciseau du sculpteur,
    De leur résistance vainqueur,
    En a fait des fragments d'histoire !
    Toi, qu'un Publicius tailla,
    Roche blanche de Saint-Béat,
    Qui fus la colonne Trajane ;
    Frontons légers des Trianons ;
    Seuils que Pompadours et Ninons
    Frôlèrent du bout de leur canne ;
    Courbes mousseuses des bassins
    Où les nymphes mirent leurs seins
    Qu'un Triton amoureux contemple ;
    Conques où la blonde Astarté
    Tremble durant les nuits d'été
    Comme une lampe au fond d'un temple ;
    Socles où les rois et les dieux
    Posent leur pied victorieux ;
    Bas-reliefs chargés de batailles ;
    Du Louvre escalier d'apparat ;
    Frontispice de l'Opéra
    Ou colonnade de Versailles ;
    Vous que les bardes ont chantés ;
    Fleurons des palais enchantés,
    Arceaux romans ou marches roses,
    Vous gardez en vous les reflets
    Adoucis des soirs violets
    Et des midis d'apothéoses.
    Vous avez encor les élans
    Qui vous dressaient, piliers géants,
    Vers les étoiles immortelles …
    Et, pour voler vers l'Infini,
    Comme l'aronde au bord du nid,
    Nos coeurs sur vous déploient leurs ailes

  4. Martine Rouche

    Complément d'enquête dans le livre de Robert Mesuret, cité supra :
    Pont Neuf (qui remplaça le pont de la Daurade) : […] Les sculptures avaient été taillées par Pierre Affre : sur la face orientale un Louis XIII équestre en bas-relief payé en 1643, sur la face occidentale deux Renommées tenant la couronne de France, placées en 1688. Deux cents ans plus tard, on achevait de démolir l'arc de triomphe (deux tours carrées qui flanquaient une porte pour les voitures) qui ne nous est connu que par des épreuves photographiques et par les dessins de Soulié, de Cammas ou de Berthault. (p. 39)
    Eglise métropolitaine Saint-Etienne, chapelle Saint-Nicolas : […] On y déposa les corps de Raymond de Castéran, chanoine de Saint-Etienne, et de son clerc Bernard, tués à Avignonnet en 1242 avec les inquisiteurs de la Foi, sous une dalle de marbre dont Pierre Affre grava l'épitaphe (1652). (p. 228)
    Fontaine du Griffoul : […] Les quatre marmousets fondus par Pierre Chevenet sont remplacés en 1649 par de nouvelles figures coulées sur les maquettes de Pierre Affre. (p. 261)
    Palais du Capitole : […] En 1627, Claude Pacot et Pierre Affre seront chargés de transformer le gisant de Dame Clémence Isaure en statue pédestre : " couper les bras qui sont mal faits et en ajouter d'autres en marbre … couper le lion qui est sous ses pieds et en faire une plinthe, ôter le chapelet " et mettre " en sa main droite les quatre fleurs ou églantines que lesdits Pacot et Affre seront tenus faire et dorer ". Ainsi transformée, la statue fut placée au-dessus de la porte occidentale, portée sur une console et abritée sous une niche de pierre taillée par les mêmes sculpteurs sur un dessin de Jean Chalette. […]  (p. 281)
    Palais du Capitole : […] En marbre, en pierre ou en stuc, les capitouls font placer leurs blasons, en 1628 par Claude Pacot, en 1631 par Pierre Affre, en 1652 par Bernard Cabanhol et Jean Verdilhac, en 1655 par Pierre Mercier, en 1661 par Pierre Affre. (p. 282)
    Rue Gambetta : A l'angle voisin (n° 7) demeurait depuis 1638 Pierre Affre, l'un de nos plus habiles sculpteurs, l'auteur des marmousets de la fontaine Saint-Etienne (1649) et du maître-autel des Carmélites (1662) dont il ne nous reste que le dessin (Musée Paul-Dupuy). (p. 407)
    Place des Pénitents-Blancs : Dès 1614 fut commencée leur église. Dans le retable du maître-autel, taillé en 1643 par Pierre Affre et doré par Czes en 1669, furent tendues trois toiles peintes par François de Colombe du Lys. (p. 455)

  5. Anne-Marie Dambies

    Et elle n'a pas eu  de prix ! elle chante si bien cette matière  noble! si froide au toucher mais si chaude de ses veines et coloris variés à l'infini, nés des entrailles et de l'alchimie de la terre

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