En 1791, l'abbé Mailhol et les reliques de Sainte Camelle
Vue de Sainte-Camelle, Aude, aujourd'hui.
Vue de Sainte-Camelle, Aude, circa 1900.
Vue de Sainte-Camelle sur la carte de Cassini, Geoportail.
Vue rapprochée de Sainte-Camelle sur la carte de Cassini, Geoportail.
En 1980, dans un article publié par la SESA (Société d'Études Scientifiques de l'Aude), le docteur Boyer formule à propos du site de Sainte-Camelle les maigres observations suivantes :
« Cette seigneurie était sous la dépendance des comtes de Toulouse avant la Croisade Albigeoise. Elle fit partie ensuite du comté de Lauragais avant de tomber dans le domaine royal en 1609. Au XVIe siècle Louis de la Ruelle était seigneur de cette terre. 1
L'ancien château seigneurial se trouvait sur une éminence dominant l'église. Il était fortifié. Sur son emplacement on a construit un château moderne. Il restait encore quelques vestiges de l'ancien château il y a peu de temps. » 2
En 1832, dans son Voyage à Rennes-les-Bains, Auguste de Labouisse-Rochefort consacre au village de Sainte-Camelle et à ses fameuses reliques, les pages qui suivent :
« On ignore de quelle famille sortait Sainte Camelle, Camélie ou Camille. Tout ce qu'on sait de positif, c'est que pendant que les Albigeois portaient la désolation dans les états des Comtes de Toulouse, Camelle était supérieure ou abbesse d'un couvent de religieuses de l'ordre de Saint Bernard, situé près du petit village qui porte son nom. Il paraît par les débris qui existent encore de ce monastère, qu'il était d'une vaste étendue. Les Albigeois s'en étant emparés, chassèrent les religieuses et précipitèrent Camelle dans une fontaine, à quelque distance du couvent ; cette fontaine est située à la descente du village, sur le chemin qui conduit à Payra. On attribue à ses eaux plusieurs vertus, entr'autres de soulager, de guérir même, les personnes attaquées d'ophtalmie, ou inflammation des yeux. L'armée des hérétiques s'étant éloignée, des personnes d'une éminente piété, retirèrent de la fontaine, le corps de la sainte et firent construire une chapelle sous son invocation, où son corps fut déposé. Les anciens titres et renseignements qui étaient renfermés dans les archives du chapitre cathédral de Mirepoix, et sur lesquels sa légende a été formée, attestent que son culte était pleinement établi vers la fin du XIe siècle.
Vue rapprochée de Sainte-Camelle sur la carte de Cassini, Geoportail.
La petite chapelle ayant été par la suite érigée en paroisse, devint célèbre par les miracles qu'il plut à Dieu d'y opérer par l'intercession de la Sainte.
Les femmes principalement l'invoquaient pour obtenir la conservation de leur fruit et un heureux accouchement. Grand nombre ayant obtenu l'effet de leurs prières, cette dévotion s'étendit dans presque tout le Royaume.
Anne Martinozzi (1639-1672), princesse de Conti, nièce du cardinal Mazarin, épouse d'Armand de Bourbon, prince de Conti, prince du sang, cousin de Louis XIV.
Le 21 avril 1662, la princesse de Conti se rendit en personne dans cette église, accompagnée d'une suite nombreuse, pour accomplir le vœu qu'elle avait fait pendant un laborieux accouchement, dont l'issue avait été des plus heureuses.
Le 3 novembre 1672, le cardinal de Bonzi, archevêque de Toulouse, célébra la messe dans cette église, pour accomplir le vœu de Marie-Thérèse, archiduchesse d'Autriche, reine de France, épouse de Louis-le-Grand, qui avait éprouvé dans ses divers accouchements la protection de la sainte qu'elle avait invoquée.
De gauche à droite : Pierre de Bonzi (Florence, Italie, 1631-1703, Montpellier), évêque de Béziers, archevêque de Toulouse, archevêque de Narbonne, cardinal en 1672 ; Marie-Thérèse, archiduchesse d'Autriche (1638-1683), épouse de Louis XIV.
Pendant les guerres de religion, en 1540, les protestants brûlèrent une partie du corps de la sainte et ruinèrent l'ancienne église. Le reste de ses reliques fut caché et déposé dans la nouvelle, construite après la cessation des troubles. Elle s'élève sur un roc, au midi de la rivière, appelée le Lers-mort, d'où l'on découvre un vaste amphithéâtre, formant une belle vallée, entourée de villages, de maisons de campagne, de prairies, de bosquets, de vignobles. L'enceinte de l'église était joliment décorée, et se composait de trois chapelles principales, qui ont été dévastées ; deux à côté du choeur, et une derrière l'autel, qui renfermait dans un cercueil de marbre, les reliques de Sainte Camelle. À l'occident de l'église, sur un lieu qui la domine, était un vieux château, dont une partie a été anciennement démolie et le reste tombe en ruine depuis longtemps. Il était environné d'un canal, encombré aujourd'hui, qui le séparait d'un couvent, dont l'enceinte a été convertie en jardin.
Tout cela était d'une magnificence gothique assez remarquable, et les habitants de Sainte-Camelle ne laissent pas que de tirer quelque vanité de ces brillans souvenirs. L'un d'eux me disait un jour : « On ne voit de ces grands bâtiments que quelques murs. Mais j'aime à aller les visiter ; ils me font réfléchir mélancoliquement. Ces illustres débris, monuments lugubres de tant de maux soufferts, semblent subsister en dépit du temps, pour perpétuer d'âge en âge, le souvenir désolant de la destruction de cet asile de la religion, de l'indigence et de la charité. Elevé jadis par la piété de nos aïeux, il a été détruit par l'hérésie. »
Vous sentez bien que c'était le bel esprit du village qui me disait cela. Il ajouta, en me parlant de la sainte, si vénérée dans ce canton, qu'une petite partie des os de la tête, fut transportée à Mirepoix, renfermée dans une chasse ordinaire en bois doré et exposée à la vénération des fidèles, ainsi qu'il résulte du procès-verbal de vérification des reliques, dressé par Louis Hercule de Levis de Ventadour, évêque de Mirepoix, de l'an 1661.
Louis Hercule de Lévis Ventadour en 1655, évêque de Mirepoix, grand défenseur du culte des reliques.
Pendant les excès de la révolution, M. Mailhol, chanoine-curé et théologal du chapitre, sentant que la spoliation des églises allait être la suite des outrages et des violences auxquelles on se portait contre la religion et ses ministres, résolut d'ôter les diverses reliques des reliquaires précieux où elles étaient renfermées, pour les déposer dans la chasse de Sainte Camelle. Il jugea sainement que celle-ci n'étant qu'en bois, et cette circonstance étant connue de tous les habitants de Mirepoix, n'exciterait point la cupidité des spoliateurs. Il appela le sieur Bayle, procureur de la commune, qui en présence dudit curé, revêtu de ses habits sacerdotaux, dressa procès-verbal de dépôt, desdites reliques dans la châsse de Sainte Camelle.
Portrait de Jean Pierre Mailhol, chanoine-curé et théologal du chapitre de la cathédrale de Mirepoix, collection privée.
« Ce 5 janvier 1791, nous soussigné curé-sacristain, etc.
Requis par M. Bayle, procureur-syndic du district d'administration de Mirepoix, de nous transporter à la grande sacristie, pour y recueillir et recevoir les reliques, ci-devant déposées dans des reliquaires d'argent, à l'usage du chapitre et de la paroisse de Mirepoix, lui M. Bayle prétendant, en exécution des ordres de la nation, retirer les reliquaires et les envoyer à la monnaie de l'état à Toulouse, à laquelle réquisition obtempérant, sans prétendre aucunement l'autoriser ........ etc. »
Procureur-syndic en 1791, Jacques Grasset-Saint-Sauveur (1757-1810), dessinateur, Labrousse, graveur, Bibliothèque numérique du Limousin.
« Aurions procédé avec respect à l'ouverture et inventaire des cinq reliquaires d'argent qui nous ont été présentés, etc. (suit la nomenclature des reliques) et pour la conservation de ces vénérables dépôts, ces reliques si précieuses à la foi, nous avons ouvert le grand reliquaire de Sainte Camelle, en bois doré, dans lequel nous avons déposé le tout, savoir, etc .. ...... Tout ce qui est dans le reliquaire de Sainte Camelle, hors des papiers numérotés, appartient à Sainte Camelle ou Camille, ou était renfermé ci-devant dans son reliquaire. Fait et signé en double original, dont l'un a été renfermé dans ledit reliquaire de Sainte Camelle, et l'autre inscrit sur le présent registre de la paroisse de Mirepoix, pour les baptêmes et mariages,
signé Mailhol, curé-sacristain, chanoine théologal et vicaire-général, Bon-Enfant, vicaire. » 3
Grand lecteur de manuscrits de toutes sortes, Auguste de Labouisse a lu à Mirepoix le procès-verbal de dépôt des reliques dans la châsse de Sainte Camelle, puisqu'il le cite ci-dessus assez largement. J'ai moi-même publié ce procès-verbal dans un article daté de 2020. Si vous avez envie de vous faire une idée du genre de reliques qui ont été sauvées par l'abbé Mailhol, relisez cet article :
Christine Belcikowski, À Mirepoix, reliques placées en 1791 dans le reliquaire de Sainte Camelle
Si vous voulez en savoir plus sur l'abbé Mailhol, une figure admirable de l'histoire de Mirepoix, lisez :
Christine Belcikowski, À propos de François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix. IV. Un prélat contre-révolutionnaire
Mailhol, curé de Mirepoix. Pétition. Fascicule de 16 pages. Introduction de Christine Belcikowski et notes de Joseph-Laurent Olive. Éditions Ismael, 2017, disponible gratis en ligne : Pétition de l'abbé Mailhol.
Christine Belcikowski, « À propos de Jean Pierre Mailhol, né à Carcassonne, prêtre constitutionnel enfermé en l'an II aux prisons de Castelnaudary ». In Pages lauragaises 8. Centre Lauragais d'Études Scientifiques. 2018.
Christine Belcikowski, L’histoire d’Abraham Louis. Mirepoix-Bordeaux-Mirepoix. 1744-1829. Une généalogie. Éditions Ismael. 2017. Édition numérique, disponible gratis en ligne : L'histoire d'Abraham Louis, pp. 76-78, et p. 87.
Dr. Boyer, Les anciens châteaux seigneuriaux du département de l'Aude, SESA, 1980.↩︎
Ibidem.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, Achille Desauges, 1832, pp. 289-292.↩︎








