À propos d'une initiale de l'Antiphonaire de Philippe de Lévis
Source : Jeanne Bayle, archiviste paléographe, aujourd'hui décédée, Les livres liturgiques de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix de 1497 à 1537. La légende reproduite ci-dessus n'est pas de Jeanne Bayle, mais d'un « B.S.A.M.F. de 1899, p. 7 », dans lequel on ne retrouve à la page 7 ni l'image concernée, ni a fortiori la « couleur ». On ne dispose aujourd'hui sur Internet d'aucune reproduction de cette image qui soit en couleur.
Je viens de lire avec respect et admiration pour la science, dans le numéro 23 du Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la France, daté de 1899, le bel article qui suit, et donc je le partage. Cet article est signé de M. Auriol, l'un de ces abbés ou chanoines historiens qui faisaient merveille au XIXe siècle.
La frustration que l'on éprouve à ne point disposer d'une reproduction en couleur de l'initiale si brillament commentée par l'abbé Auriol, fait augmenter le désir de voir ladite initiale en couleur. Mais l'imagination, reine des facultés, se charge de suppléer à la vue de la couleur manquante.
« Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix, de 1497 à 1537, acheva de construire sa cathédrale et la dota d’ornements et de livres de chœur magnifiquement enluminés. Un antiphonaire, entre autres livres, était justement célèbre. Il se composait de neuf énormes volumes du plus beau parchemin. »
Jan van Eyck (ca 1390–1441) et probablement Hubert van Eyck (circa 1366–1426), Retable de l'Agneau mystique, dont les 24 panneaux ont été dispersés à partir de 1794, puis rassemblés peu à peu à partir de 1945. Ce retable se trouve aujourd'hui conservé dans la cathédrale Saint-Bavon de Gand.
« Ainsi que le fameux tableau de Van Eyck dont les fragments épars font la richesse de plusieurs musées [l'article de l'abbé Auriol date de 1899], les enluminures de cet antiphonaire ont été détachées à la Révolution et dispersées : cinq d’entre elles, après avoir connu, dit-on, l’humiliation de servir de bons points chez un instituteur de village, ont été recueillies par la Société archéologique et honorablement placées au musée Saint-Raymond ; il en subsiste d’autres au château de Léran ; le hasard nous a permis d’en retrouver une, qui a appartenu à feu le Dr Chamayou. Nous en offrons la photographie à la Société.
C’est une grande initiale, un G, d’un dessin parfaitement gothique, sur un fond d’or très brillant, appliqué en feuilles ; l’enroulement du G forme le cadre du sujet, peint sur un fond d’or presque mat et tout pointillé de rouge. C’est l'Immaculée-Conception, c’est-à-dire l’image de la Vierge entourée, sertie des symboles scripturaires que la tradition et l’Eglise appliquent à la Mère de Dieu. Ce sujet, ainsi traité, était encore nouveau au seizième siècle ; les bois des livres d’heures de ce temps l’ont reproduit à l’envi ; il a passé, mais en devenant sec, ennuyeux et lourd, dans l’imagerie des dix-septième et dix-huitième siècles.
La composition qui ornait l’antiphonaire de Mirepoix est pleine d’intérêt. Au centre, la Vierge, les mains jointes, les cheveux flottants ; ses pieds reposent sur un croissant. Tout en haut, à mi-corps, dans des nuages roses gauchement dessinés, Dieu le Père déploie un large phylactère avec l’inscription : TOTA • PVLCRA • ES • AMICA • MEA - ET La composition qui ornait l’antiphonaire de Mirepoix est pleine d’intérêt.
Au centre, la Vierge, les mains jointes, les cheveux flottants; ses pieds reposent sur un croissant. Tout en haut, à mi-corps, dans des nuages roses gauchement dessinés, Dieu le Père déploie un large phylactère avec l’inscription : TOTA • PVLCRA • ES • AMICA • MEA • ET • MACVLA • NON • EST • IN • TE. L’inscription est en caractères romains. Puis viennent les symboles : un soleil, large cercle rougeâtre où s’épanouit une face humaine d’où émanent des rayons, avec l’inscription suivante sur une banderole : ELECTA • VT • SOL ; la lune, un disque d’argent où l’on discerne, émergeant d’un croissant, un profil féminin : PVLCRA • VT • LVNA ; une tour de pierres brunes, avec meurtrières, mâchicoulis et merlons : TVRIS • DAVID • CVM • PROPVGNACVLO ; une porte de ville, accostée de deux demi-tourelles : PORTA CELI ; une étoile rouge à six rais : STELLA • MARIS ; une tige fleurie : VIRGA • IE(sse) FLORVI(l) ; un rosier chargé de fleurs : PLANTACIO ROSE ; un petit miroir circulaire, un de ces élégants miroirs à main du seizième siècle : SPECVLVM • SINE • MACVLA ; un arbre à l’écorce rugueuse et au feuillage touffu : (quasi) CEDRVS • (exal)TATA ; un autre arbre qui ressemble aussi peu à un olivier que le premier à un cèdre, c’est pourtant : OLIVA SPECIOSA ; une fontaine d’architecture gothique, à bassin hexagonal : FONS • ORTORVM ; un puits : PVTEVS • AQVA(rum) • VIVENTVM ; un lys dont la tige a poussé au milieu des ronces : LILIVM • INTER • SPINAS ; enfin, aux pieds de la Vierge, d’un côté, la cité de Dieu, figurée par une perspective de remparts crénelés et épaulés de tours : CIVITAS • DEI, de l’autre, un jardinet fermé d’une clôture et divisé en plates-bandes par des allées à angles droits : ORTVS CONCLVSVS.
L’initiale est toute chargée de larges feuilles d’acanthe épanouies ; dans sa partie supérieure, elle se pare de fines arabesques d'or, dont le dessin rappelle les jolis rinceaux de beaucoup de pilastres de ce temps-là.
En examinant cette miniature, on a la sensation d’une œuvre d’un artiste de la Renaissance, qui n’est pas encore dégagé des réminiscences de l’époque précédente. Les jours sont encore indiqués par des hachures d’or ; les architectures semées dans ce champ d’or pointillé de rouge, ressemblent de tous points aux Jérusalems et Bethléems des livres de Simon Vostre, et la jolie fontaine, fons ortorum, est presque pareille à la fontaine de Betbsabée, dans un bois de Thielman Kerver. »
Simon Vostre (14..-1521), L'Immaculée Conception, in Présentes Heures à l’usaige de Rouan..., 1508, BNF, Vélins 1657. Anne porte dans son sein la Vierge Marie, sa fille, qui porte elle-même dans son sein l'Enfant Jésus. Cf. Nicolas Trotin, « La trinité de Sainte Anne, un avatar du dogme immaculiste. À propos d’une planche gravée par Simon Vostre (1508) ».
Thielman Kerver (14.. - 1522), Le bain de Bethsabée, in Heures à l'usage de Paris, 1500, Paris, Bibliothèque de l'Institut de France, inc. 8° D 65, f. g 2v.
« Même recherche qu’au quinzième siècle dans le rendu des détails, par exemple le reflet du miroir, la barbe et les cheveux de Dieu le Père ; même recherche du réel, du réalisme, dans les visages, affectation qui va à traduire trop exclusivement le laid. Les soldats costumés à l’antique, d’une enluminure de Saint-Raymond, sont superbes d’énergie ; la Cène réunit autour d’un Christ sauvage douze hommes du peuple à mine rébarbative, — Saint Jean n’attire pas plus que Judas : — quelle utilité, quel profit y avait-il à représenter dans l’enluminure dont nous parlons une Vierge bouffie, trapue, à taille épaisse ? »
Antiphonaire de Philippe de Lévis, Lettre C, la Cène, 1533-1535, Musée Saint-Raymond, puis Musée des Augustins, Toulouse.
« Cependant le Moyen Âge est passé. Un féru d'iconographie chercherait en vain un nimbe sur le front de la Vierge, et le nimbe crucifère sur la tête de Dieu le Père : les draperies ont rejeté bien loin les plis cassés et et métalliques de l’âge précédent ; les banderoles des inscriptions forment des enroulements harmonieux. »
Claudius Ptolomaeus, in Cosmographia, lettre E, folio 46v, Jacobus Angelus interpres., convento San Marco, Florence, 1451-1500. Reproduction BnF.
« La large initiale gothique rouge et verte, parée de feuillages classiques, est traitée en clair obscur. Nous avons noté, parmi les manuscrits de Saint-Marc de Florence, plusieurs initiales gothiques ornées dans le même style. N’en est-il pas allé, un moment, dans l’art du miniaturiste comme dans l’art de l’architecte ? En voulant faire du nouveau, n’appliquait-on pas sur le corps, sur l’ossature encore gothique, un vêtement de l’antiquité ? » 1
M. l’abbé Auriol, « Une initiale de l'Antiphonaire de Philippe de Lévis », Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la France, numéro 23, Toulouse, Édouard Privat, libraire-éditeur, 45, rue des Tourneurs, 29/11/1899, pp. 161-163.↩︎





