Du soleil rapide...
Gustave Courbet, Soleil couchant, 1865 ou 1869, Spencer Museum of Art, University of Kansas, Lawrence, Kansas.
« ... là où les rayons du soleil
rapide se répandent dans leur chambre d’or,
aux bords de l’Océan... »
... δ’ ἐς
ἄστυ, τόθι κραιπνοῖο Ἠελίου
ἀκτῖνες χρύσειον θάλαμον κάτα κεῖνται
ἐπ’ Ὠκεανοῦ ...
Relatifs à l'histoire de Jason et des Argonautes, ces mots sont de Mimnerme, musicien et poète grec du VIIe siècle avant J.-C. Mimnerme jouait de la flûte et il a composé des élégies, écrites en ionien, dialecte parlé dans l'ouest de l'Asie Mineure et dans la Grande Grèce, parallèlement à l'attique, autre dialecte, parlé dans la région d'Athènes, qui deviendra lui, au fil du temps, le standard de la langue grecque classique.
***
De l'œuvre de Mimnerme, il ne reste plus qu'une douzaine de fragments, rapportés ou mentionnés par des écrivains des siècles ultérieurs. Dans le premier Livre de sa Géographie, Strabon, géographe grec né en Asie mineure, qui a vécu à Rome sous le règne d'Auguste, fait allusion aux vers de Mimnerme reproduits ci-dessus, sans toutefois les citer exactement. Il laisse ainsi entendre qu'en son temps, il s'agissait là de vers bien connus des lettrés. Avant Strabon, Démétrios de Scepsis, géographe grec du II siècle av. J.-C., faisait déjà allusion à ces vers, mais sans les citer exactement, lui non plus. Heureusement pour nous, un copiste de l'antiquité a pris soin d'ajouter les mots exacts de Mimnerme, en appendice au texte de Strabon. Or les modernes traducteurs de ce texte omettent souvent de mentionner dans leurs ouvrages cet appendice, « docte » certes, mais tenu pour une interpolation, due à l'initiative d'un scribe de jadis, demeuré inconnu 1. Quoi qu'il en soit, merci à ce scribe !
***
Strabon, comme ses prédécesseurs géographes, tente de vérifier le parcours qui a été celui d'Ulysse après la chute de Troie, et celui de Jason et des Argonautes en quête de la Toison d'or. Il s'interroge plus particulièrement sur la situation de l'Océan, aux bords duquel Ulysse et Jason auraient touché lors de leur voyage. Voici, dans le cadre de cette enquête géographique, l'allusion que fait Strabon aux vers de Mimnerme :
« Homère ajoute et mêle la fiction à l'histoire, quand il transporte en plein Océan le théâtre des erreurs qui suivirent l'expédition de Colchide ; car [...] si, comme l'affirme Démétrius de Scepsis d'après l'autorité de Mimnerme, qui plaçait la résidence d'Aeétès — connu par ailleurs pour être roi de Colchide — sur les bords mêmes de l'Océan, c'est dans la Mer extérieure et vers les derniers confins de l'Orient que Jason se vit de prime abord envoyé par Pélias pour chercher la Toison d'or : l'expédition ainsi dirigée vers des lieux inconnus, ignorés, devient invraisemblable, sans compter qu'une navigation, comme celle-là, dans des parages absolument déserts et inhabités, et qui nous semblent aujourd'hui encore le dernier degré de l'éloignement, n'était pas de nature à procurer grande gloire ni à intéresser tous les coeurs. » 2
***
Voici maintenant le texte complet de l'interpolation susdite :
« Et jamais Jason n'eût rapporté d'Aiaé la précieuse toison après un si pénible voyage et tant de périlleux combats, soutenus, tous, pour l'honneur de l'impérieux Pélias, jamais les Argonautes n'eussent atteint le beau fleuve Océan... »
Ensuite :
« La ville d’Aiétès, là où les rayons du Soleil
rapide se répandent dans leur chambre d’or,
aux bords de l’Océan, d’où partit le divin Jason. »
H.C. Hamilton et W. Falconer mentionnent cette interpolation dans leur annotation de Strabon en I.2.40. Après avoir présenté l’argument de Démétrios de Scepsis, cité par Strabon, ils reproduisent la version originale des vers de Mimnerme :
Αἴητέω δ’ ἐς ἄστυ, τόθι κραιπνοῖο Ἠελίου
ἀκτῖνες χρύσειον θάλαμον κάτα κεῖνται
ἐπ’ Ὠκεανοῦ, τῇ περ θεῖος Ἰήσων ἀφῖκτο.
Aiétès, là où les rayons du Soleil
rapide se répandent dans leur chambre d’or,
aux bords de l’Océan, d’où partit le divin Jason.
Puis H.C. Hamilton et W. Falconer traduisent ces vers comme suit :
« Nor as yet had Jason, having accomplished the arduous journey, carried off the splendid fleece from Αἰαία (Ééa, ou Ææa, ou Aiaé), fulfilling the dangerous mission of the insolent Pelias, nor had they ploughed the glorious wave of the Ocean. Et ensuite : ‘The city of Æetes, where the rays of the swift sun recline on their golden bed by the shore of the Ocean, which the noble Jason visited.’ » 3
« Après avoir accompli son pénible voyage, Jason n’avait pas encore emporté d'Aiaé la splendide Toison, accomplissant ainsi la périlleuse mission que lui avait imposée l’insolent Pélias ; et les héros n’avaient pas encore sillonné la vague glorieuse de l’Océan ». Et ensuite : « Aiétès, là où les rayons du Soleil rapide se répandent dans leur chambre d’or, aux bords de l’Océan, d’où partit le divin Jason. »
***
Et voici de quoi éclairer le contexte mythologique dans lequel, d'après Mimnerme, Jason et les Argonautes auraient atteint « le beau fleuve Océan » :
Pélias, fils de Poseidon, puis fils adoptif de Créthée, roi de Iolchos en Thessalie, usurpe après la mort de Créthée le trône légué à Éson, son demi-frère, père de Jason. Averti par un oracle que Jason projette de le détrôner, Pélias décide de se débarrasser de lui. Il lui assigne à cet effet mission d'aller chercher la mystérieuse Toison d'Or et de la lui rapporter.
***
Carte des bords de la Mer noire (Ponti Euxini, cum regionibus versus septentrionem et orientem adjacentibus nova tabula) tirée des Voyages de Mr. le Chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient, tome I, Amsterdam, J. L. de Lorme, 1711.
La tradition classique veut que la magicienne Médée, qui aurait eu sa demeure dans l'île d'Aiaé, à Aiétès, siège du trône d'Aiétès, roi de Colchide, son frère, ait aidé Jason à trouver la Toison d'or en Colchide, i.e. au bord de la Mer Noire, dans l'actuelle Géorgie, où le peuple colche vivait alors de l'extraction et du traitement de minerais d'or, de fer, de cuivre, et où les Grecs avaient établi des colonies au VIIIe siècle déjà.
Jason et Médée, détail, fresque située dans la « Maison de Jason », à Pompéï.
Parallèlement, la tradition classique veut aussi que la magicienne Circé, qui aurait eu sa demeure dans l'île d'Aiaé, à Aiétès, siège du trône d'Aiétès, roi de Colchide, son frère, ait aidé Ulysse dans son odyssée.
Jason reçu par le roi Aétès, illustration tirée du manuscrit de l'Histoire de Jason de Raoul Lefèvre, XVe siècle, British Library, London.
Mimnerme, voix de la tradition plus ancienne, tient que, tout comme Ulysse selon Homère, Jason serait allé chercher la Toison d'or « dans la Mer extérieure — à l'opposite de la Propontide, l'actuelle Mer noire —, et vers les derniers confins de l'Orient — confins à partir desquels commence l'Occident —, lieux inconnus, ignorés, dans des parages absolument déserts et inhabités, et qui nous semblent aujourd'hui encore le dernier degré de l'éloignement », i.e. aux bords les plus lointains du monde connu, les bords de l'Océan.
***
Il faut considérer ici l'Orient et l'Occident du point de vue des Anciens, et plus spécialement du point de vue des Grecs du VIIe siècle avant J.-C.
« Dans l'histoire des points cardinaux, le temps et le lieu commencent à l'est. Le fait de nommer 'l'est' établit une règle qui permet de le percevoir comme la direction primaire, le point d'origine à partir duquel tout le reste se développe. Depuis des millénaires, l'est est l'emblème du cycle de la vie humaine : le symbole de la naissance et du début du voyage de la vie, résumé en un seul jour. La journée s'achève avec le coucher du soleil à l'ouest, qui se traduit par le crépuscule et la mort. Contrairement à l'axe nord-sud caractérisé par la croyance en l'emplacement physique des pôles, l'axe est-ouest est marqué par le cours diurne du temps, du lever au coucher du soleil. Pour les sociétés préhistoriques, le lever du soleil à l'est apportait lumière, chaleur et espoir. De nombreuses civilisations anciennes — en Mésopotamie, en Perse, en Egypte, en Inde et en Chine - célébraient l'est avec ses connotations de début de vie ». La civilisation grecque antique s'est pensée jusqu'à sa fin, comme on sait, à l'Orient, en tant que « point d'origine à partir duquel tout le reste se développe ». 4
***
Carte de la Méditerranée du VIIIe au VIe siècle avant J.-C., Imago mundi.
Dans « Où situer la demeure de Circé ? » 5, article rendu éblouissant par sa précision minutieuse, Roger Dion démontre à la lumière d'une relecture géographique de l'Odyssée, relecture moins convenue que celle dont la tradition classique a fait autorité depuis lors, que Jason comme Ulysse, à l'instar d'autres navigateurs du monde grec dit « archaïque », ont poussé leurs voyages jusqu'à l'Océan.
Concernant la position de la demeure de Circé par rapport à l'Océan odysséen, Roger Dion observe « qu'il n'y a, sous ce rapport, rien à tirer du nom même d'Aiaé, donné par Homère dans l'Odyssée à l'île dont il fait la demeure de Circé. Aiaé est une épithète formée — comme un adjectif le serait sur un substantif — sur le nom d'Aiaé qui, dans la légende de Jason, désigne la résidence du roi de Colchide Aiétès, frère de Circé. Le nom d'Aiaé ne traduit qu'une intention de mettre en évidence les liens d'étroite parenté qu'a Circé (Odyssée, X, 135, 139) avec la maison royale de Colchide. De ce que, par contre, le poète nous dit des navigations que fait Ulysse vers Aiaé ou à partir d'elle, ressortent de sommaires indications sur la position géographique de cette île.
Aiaé se place, dans le récit homérique, au terme d'une série de parcours durant lesquels Ulysse a fait entendre à plusieurs reprises la plainte qu'il formule chaque fois qu'il se voit contraint d'engager son navire dans une direction autre que celle qui le ramènerait à Ithaque. On reconnaît à ce signe qu'à l'instant où il aborde au séjour de Circé, il est plus éloigné de sa patrie qu'il ne l'a été en aucune de ses escales précédentes. Mais là n'est pas encore le point le plus occidental qu'il doive atteindre.
Peu avant la fin de son séjour en Aiaé, quand, les beaux jours revenus, il songe à rentrer au foyer, Circé lui révèle qu'avant qu'il ne prenne congé d'elle, il devra aller consulter chez Hadès, c'est-à-dire au séjour des morts, l'ombre du devin Tirésias, de qui il recevra des instructions très nécessaires à l'heureuse conduite de sa navigation vers la patrie. Or Hadès « le dieu du couchant », comme le nomme Sophocle 6, habite au bord de l'Océan.
C'est dans le récit du court voyage qui conduit le héros jusque-là et l'en ramène que se trouvent les données d'où l'on peut déduire, avec une précision relative, la position géographique de l'île Aiaé.
Frederick Stuart Church (1842–1924), Circé, 1910, Smithsonian American Art Museum, Washington, USA.
À Ulysse qui va se mettre en route, Circé dépeint le parcours comme des plus faciles. Nul besoin d'un pilote : le navire sera, par le souffle de Borée, dirigé et poussé jusqu'à l'Océan, qu'Ulysse franchira d'emblée (il faut donc que cet Océan soit de bien petite largeur) en visant, sur l'autre bord, un 'Petit Promontoire' près duquel se fera l'accostage. De là, Ulysse marchera, le long de la rive, jusqu'à la maison d'Hadès (Odyssée, X, 490-512).
Ce programme est exécuté ponctuellement. Partis d'Aiaé au lever du jour, Ulysse et ses compagnons, voguant à pleine voile au souffle de Borée, atteignent, le soir même, 'les extrémités' de l'Océan' aux 'courants profonds'. Ils ont encore le temps de le traverser avant qu'il ne soit nuit noire. Parvenus sur l'autre rive, ils échouent le vaisseau là où l'a dit la déesse et continuent à pied jusqu'au lieu où Ulysse va obtenir, par la vertu des rites que Circé lui a enseignés, la communication avec les morts (Odyssée, XI, 11-22).
Celle-ci achevée, ils reviennent au navire, s'embarquent et larguent l'amarre. À la rame d'abord, puis en s'aidant de la voile, ils 'descendent le cours du fleuve Océan' (Circé avait dit plus simplement : l'Océan) qui les ramène à la mer par laquelle ils étaient venus.
Les « extrémités du fleuve océan » (Odyssée, XI, 13 et 639 ; XIII, I), dessin d'après une photographie aérienne, emprunté à Robert Dion in « Où situer la demeure de Circé ? »
'Descendre le fleuve Océan...' L'impression que rendent ces mots rejoint celle que Victor Bérard 7 rapporte d'une navigation qu'il a faite sur le détroit de Gibraltar : 'Le vent d'ouest s'était établi ; la mer brumeuse avait fait place à un grand fleuve d'azur et de lumière qui s'écoulait sans trop de remous vers le lac méditerranéen'. Un déversement des eaux atlantiques dans la Méditerranée compense en effet l'abaissement de niveau que du fait de l'évaporation subit cette mer, pendant la saison chaude, sous le climat aride de l'aire géographique où elle est confinée.
En haut, à droite, sur la rive européenne, le roc de Gibraltar ; en haut, à gauche, sur la rive africaine, le mont Hacho près de Ceuta. Photographie Steve Slater.
Ce flux d'ouest en est, en dépit des arrêts ou des renversements momentanés qu'y provoque périodiquement l'onde des fortes marées atlantiques, se laisse aisément comparer au cours d'un très puissant fleuve, surtout dans la section orientale du détroit, de Tarifa à la baie d'Algésiras, où la rive européenne et la rive africaine sont assez rapprochées pour qu'on puisse les apercevoir simultanément l'une et l'autre.
Quand on a reconnu que ce 'fleuve Océan' sur lequel navigue le vaisseau d'Ulysse ne peut être que le détroit de Gibraltar, on voit en effet s'éclairer et se coordonner d'un seul coup les données précises et concrètes que fournit le poète sur les deux navigations d'Ulysse — celle de l'aller et celle du retour — entre le séjour de Circé et la maison d'Hadès.
La première navigation est dirigée vers le sud ou le sud-ouest, puisque c'est Borée qui la pousse. Elle longe, par conséquent, la côte méditerranéenne de l'Ibérie méridionale. Il s'ensuit que ces « extrémités de l'Océan » qu'elle atteint à la tombée du jour ne peuvent être autre chose que l'ouverture méditerranéenne du détroit. On sait que les deux promontoires qui encadrent celle-ci, Gibraltar au nord et le mont Hacho près de Ceuta au sud, sont de hauteur inégale. C'est Gibraltar, le plus haut des deux, qu'Ulysse, venant du nord, côtoie tout d'abord. Mais c'est celui d'en face, le « Petit », comme a dit Circé (X, 509), qu'il doit viser et qu'en effet il ne peut atteindre autrement qu'en « traversant l'Océan » (Odyssée, X, 508).
Homère, Odyssée, XI, 28-43. « Tout le jour, nous courons sur la mer, voiles pleines. Le soleil se couchait […] lorsque nous atteignons la passe et les courants profonds de l'Océan. […] Arrivés en ce lieu, nous tirons le vaisseau sur le bord du courant, […] nous allons à l'endroit que m'avait dit Circé ».
« L'arrivée du vaisseau aux « extrémités de l'Océan » devant la côte européenne, et son accostage au « Petit Promontoire », sur la rive africaine d'en face, s'accomplissent en l'espace d'un crépuscule ». Là, conformément aux precriptions de Circé, Ulysse procède à la Nekya, i.e. à l'invocation des morts, afin d'obtenir de Tirésias l'augure du chemin qu'il devra suivre pour retrouver sa patrie.
Au retour, à partir du point où Ulysse a amarré son bateau, les voyageurs naviguent dans le sens où les porte (Odyssée, XI, 639- 640) le courant du « fleuve Océan » et ont tôt fait d'atteindre la « vaste mer ». Ils mettent alors le cap en direction d'Aiaé où ils seront de retour après une absence qui n'aura guère pu se prolonger au delà de quatre jours.
Homère, Odyssée, XII, 1-3 : « Lorsque notre navire a quitté les courants du fleuve Océan, il rentre dans les flots de la vaste mer et touche à l'île d'Aiaé, où sont le palais et les chœurs de la divine Aurore et le lever de l'éblouissant Soleil. Mes compagnons tirent alors le vaisseau sur le sable, puis ils s'endorment près des bords de la mer, en attendant l'aube du jour. »
« Les chœurs de la divine Aurore et le lever de l'éblouissant soleil traduisent la joie qu'éprouve Ulysse à orienter enfin sa navigation dans le sens du retour, après une longue suite d'aventures qui n'avaient cessé de l'éloigner de sa patrie en le faisant progresser toujours davantage vers la sombre demeure d'Hadès que, par l'effet d'un enchaînement de malheurs, il avait fini par atteindre. Il en sort, et met le cap vers la Grèce. À cet instant, où se renverse le cours de son destin, Aiaé, qui sera sa première étape sur le chemin du retour, s'illumine des rayons du soleil levant et l'Aurore y fait entendre la musique divine de ses chœurs. »8
***
De l’ensemble des indices géographiques relevés ci-dessus, il résulte, dit Roger Dion, « qu’il serait difficile de situer Aiaé a plus de 125 kilométres de l’ouverture orientale du détroit de Gibraltar et par conséquent, compte tenu de la direction suivie par le vaisseau d’Ulysse, ailleurs que sur le rivage ibérique méditerranéen que domine la Cordillére Bétique, c’est-a-dire sur ce qui était, pour les contemporains d’Hérodote, la façade méditerranéenne du pays de Tartessos. »
Les détails géographiques mentionnés par Homère dans l'Odyssée proviennent de marins, grecs ou phéniciens, revenus au VIIe siècle déjà de voyages alentour des colonnes d'Hercule ou du pays de Tartessos (Andalousie et bouches du Guadalquivir). Mimnerme en témoigne par les vers cités plus haut. Les Grecs savaient par ces marins qu'à Tartessos, à la « périphérie de l’univers » 9, accessible par la « Mer Extérieure », « se présentaient en abondance, et dans des conditions permettant des profits extraordinaires, non seulement l’or, fourni par les alluvions des rivières, mais aussi et surtout l’argent, extrait de l’ensemble montagneux métallifère. » 10
***
Le même Roger Dion s'intéresse ensuite à « l'élaboration d'une illustration mythique » adaptée aux changements politiques qui rendent impossible aux Grecs à partir de la moitié du VIe siècle av. J.-C. l'accès aux confins ibéro-africains.
Cette élaboration commence à partir du moment où les Carthaginois établissent leur hégémonie sur le Tartessos et le détroit de Gibraltar 11. « La seule partie de la Méditerranée occidentale qui reste alors accessible à ces navires se limite à un couloir longeant, du détroit de Messine à la côte de Ligurie, la péninsule italienne. » 12
« La littérature enregistre, d'abord en l'amplifiant, l'impression produite sur les Grecs par ces événements ». Dans sa troisième Néméenne, le poète Pindare (518-438 av. J.-C.) fait d'Hercule, divinisé pour l'occasion, celui qui « au terme d'une navigation triomphale, va planter au bout du monde les célèbres colonnes d'Hercule », symboles de « la légitimité d'une domination hellénique sur les Barbares ».
Pindare, strophe 1. « Il n'est pas facile désormais de traverser au loin une mer infranchissable par delà les colonnes d'Hercule, colonnes que le héros dieu plaça, témoins de la plus lointaine navigation. »
Pindare, strophe 2. « Après avoir dompté les monstres énormes des mers, sondé les courants des lagunes, jusqu'à ce qu'il abordât aux lieux qui prescrivent le retour et fixât les bornes de la terre. » 13
Dans l'enclave espagnole de Ceuta, sur la rive africaine du détroit de Gibraltar, monument à Hercule.
Mais ensuite, déliée de son « océanisation » comme dit Strabon 14, Circé se trouve progressivement reconduite, des bords de l'Océan sur l'île d'Aiaé, au Monte Circeo, sur la côte Ouest de l'Italie centrale, à 40 km de Gaète ; et Jason, retournant ainsi à la tradition première qui faisait de lui le « héros du Pont-Euxin », se trouve lui aussi progressivement reconduit, du roc de Gibraltar, à son Cap Jason (Yasun Burun), situé sur le rivage asiatique de la Mer Noire, près de l'embouchure du fleuve Phase, qui descend de la Colchide.
« À l’époque classique, remarque Roger Dion, un patriote grec ne peut accepter que les étres divins et les actions héroiques dont ses ancétres avaient orné le terme glorieux des grandes expéditions occidentales fussent devenus ]à-bas comme autant d’emblèmes nationaux abandonnés a l’ennemi. [...]. Il importait que plus rien de grec ne partit en extrême Occident, sinon pour l’humiliation de Carthage, et qu’une fois jeté le défi héracléen, les monuments mythiques de l’ancienne fréquentation de ces lieux par les Hellènes fussent rapatriés sur des rivages que ne déshonorait point la présence carthaginoise. » 15
***
Mimerme, lui, reste le témoin d'une époque antérieure, fière des voyages d'exploration que ses marins avaient su mener du côté de l'Occident et fière aussi des débuts d'expansion coloniale que ces marins lui avaient rendus possibles de ce même côté de l'Occident, vers ...
« Aiétès, là où les rayons du Soleil
rapide se répandent dans leur chambre d’or,
aux bords de l’Océan, d’où partit le divin Jason. »
Αἴητέω δ’ ἐς ἄστυ, τόθι κραιπνοῖο Ἠελίου
ἀκτῖνες χρύσειον θάλαμον κάτα κεῖνται
ἐπ’ Ὠκεανοῦ, τῇ περ θεῖος Ἰήσων ἀφῖκτο.
Joseph Mallord William Turner ((1775–1851), Lever de soleil avec monstres marins, tableau inachevé, 1845, Tate Britain, London.
La beauté mystérieuse des vers de Mimnerme rappelés dans une interpolation ajoutée au texte de Strabon suit de l'émotion proche de l'indicible qu'inspirera bien plus tard à José Maria de Heredia aussi, né en 1842 à La Fortuna, près de Santiago de Cuba, le souvenir des conquérants qui se rendaient en 1492 « aux bords mystérieux du monde occidental » ...
« Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles. »
Au-delà des lieux de la géographie, Aétès, Palos de Moguer, ou autres, c'est la nostalgie d'un Ailleurs d'hyacinthe et d'or, de « chaude lumière », d'un Au-delà, toujours plus ancien, quoique toujours nouveau, celui de l'invitation au voyage, celui des voyages rêvés, que berce silencieusement la poésie de Mimnerme et des autres...
Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d'aller ...
« ... là où les rayons du soleil
rapide se répandent dans leur chambre d’or,
aux bords de l’Océan... »
... δ’ ἐς
ἄστυ, τόθι κραιπνοῖο Ἠελίου
ἀκτῖνες χρύσειον θάλαμον κάτα κεῖνται
ἐπ’ Ὠκεανοῦ ...
Cf. Strabon, Géographie, Livre I, chapitre II, 40, traduction Amédée Tardieu, note 115, Paris, Hachette, 1867. Texte original de Strabon : Perseus Digital Library.↩︎
Strabon, Géographie, I, 2, 40. Texte grec. Traduction Amédée Tardieu.↩︎
H. C. Hamilton and W. Falconer, The Geography of Strabo, literally translated, vol. 1, London, Bonn’s Classical Library, Reprint, 1892–93.↩︎
Cf. Jerry Brotton, Les autres points cardinaux. Une histoire insolite de l'orientation, chapitre : L'Est, Paris, Les Belles Lettres, 2025.↩︎
Roger Dion, « Où situer la demeure de Circé ? », in Bulletin de l'Association Guillaume Budé, année 1971, LH-30, pp. 479-533.↩︎
Sophocle, Œdipe Roi, 177.↩︎
Victor Bérard (1864-1931), helléniste, célèbre traducteur de l'Odyssée, qui a entrepris de refaire lui-même, d'après les indications fournies par Homère, les voyages d'Ulysse, et qui a rapporté de son périple 2000 photographies sur plaques de verre, conservées aujourd'hui au Centre d'iconographie de la Bibliothèque de Genève.↩︎
Hérodote (Ve siècle av. J.-C.), géographe soucieux ici de ne rien avancer d'imprécis, Histoire, III, 115. Αὗται μέν νυν ἔν τε τῇ Ἀσίῃ ἐσχατιαί εἰσι καὶ ἐν τῇ Λιβύῃ. Περὶ δὲ τῶν ἐν τῇ Εὐρώπῃ τῶν πρὸς ἑσπέρην ἐσχατιέων ἔχω μὲν οὐκ ἀτρεκέως λέγειν· « Telles sont les extrémités de l'Asie et de la Libye. Quant à celles de l'Europe à l'Occident, je n'en puis rien dire de certain. »↩︎
Roger Dion, « Où situer la demeure de Circé ? », in Bulletin de l'Association Guillaume Budé, année 1971, LH-30, pp. 479-533.↩︎
Roger Dion, « Où situer la demeure de Circé ? ».↩︎
Strabon, Géographie, I, 2, 10 ; I, 2, 40.↩︎









