Lettre sur les phantômes, les apparitions et les illusions d'optique, en décembre 1792
Lettre au rédacteur du Magazin Encyclopédique sur les phantômes..., Paris, lundi 3 décembre 1792, an premier de la république française.
Châtelet ; Bicêtre : massacre des prisonniers de la prison du Châtelet et de la maison de Bicêtre les deux et trois septembre et jours suivants, au nombre d'environ huit cents, Paris, Imprimerie des Révolutions, 1792, BnF réserve.
Trois mois près les massacres de septembre, qui se sont déroulés du 2 au 6 ou au 7 septembre 1792 à Paris, alors que le 3 décembre 1792, le Journal des Sciences, des Lettres et des Arts publie la « Lettre sur les phantômes... » annoncée ci-dessus, le même 3 décembre 1792, à la Convention, on débat du sort qu'il convient de réserver à Louis XVI, car on vient de découvrir, le 20 novembre, au palais des Tuileries, une armoire de fer renfermant une correspondance qui prouverait que le roi entretenait des relations compromettantes avec divers groupes de pression contre-révolutionnaire ou autres noyaux de corruption.
Correspondance royale trouvée dans l'armoire de fer, au château de Tuileries, remise par Roland, ministre de l'intérieur à l'Assemblée nationale, Le squelette de Mirabeau sortant de l'armoire de fer, caricature, Paris, chez Depeuille, 1792.
La majorité de l'Assemblée souhaite que le roi comparaisse devant le Tribunal révolutionnaire. Robespierre, lui, en juge autrement : « Louis fut roi, et la république est fondée. […] La victoire et le peuple ont décidé que lui seul était rebelle : Louis ne peut donc être jugé ; il est déjà condamné, ou la république n’est point absoute. Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive ». À l'issue du débat, c'est le vote de l'Assemblée qui l'emporte. Le procès de Louis XVI débutera le 10 décembre.
Dans le climat morbide qui suit des massacres de septembre et qui s'entretient avec l'annonce du procès de Louis XVI et de sa mort prévisible et annoncée, l'étrange, le sinistre, et le surnaturel font recette, non seulement dans les écrits des théosophes et autres savants fous, mais sur la scène aussi. Les Parisiens se pressent à des spectacles d'illusion qui donnent à voir des squelettes et à parler avec les morts.
« Luchet 1 a fait connoître dans un ouvrage intéressant : Essai sur la secte des illuminés (1789), réimprimé plusieurs fois, les inepties er les dangers de cette association qui domine plusieurs cours d'Allemagne, et principalement celle de Berlin. Il nous trace le tableau fidèle de leurs assemblées, de leurs conjurations de leurs évocations. Ces rêveries ont été renouvellées par Cagliostro et par d'autres charlatans. On lit dans la chronique de Paris du 28 septembre 1789 une lettre curieuse qui fait connoître tous les illuminés de cette ville et leurs différens genres de crédulité et de folie. »
Anonyme, Le système amélioré des Illuminés. Emblême originel des Illuminés bavarois. Celui-ci représente la chouette de Minerve, symbole de la sagesse, au-dessus d'un livre ouvert. Le comte de Saint-Germain, le duc Ferdinand de Brunswick, le duc Ernst II de Gotha, et Goethe, entre autres, ont été membres des Illuminés de Bavière.
« Un des moyens les plus puissans dont se servent les jongleurs de cette espèce, est celui des apparitions : on a vu des hommes très-éclairés sur différentes parties de sciences croire à la communication des êtres naturels et surnaturels. Quelques-uns étudient gravement la prétendue théorie de cette communication dans les écrits de Swedenborg ; ils y apprennent quel est le langage des anges, leur habillement, leur nourriture ; d'autres assistent à des messes célébrées par ces esprits aériens ; et un jour le vieux Cazotte s'écria à une cérémonie de théosophes que le célébrant n'étoit pas un bon ange, parce qu'il disoit la messe entière, et que les bons anges ne la disent que jusqu'à la consécration. »
Claude Noël Thévenin (1800-1849), Élisabeth de Cazotte (1767-1801) sauve momentanément la vie de Jacques Cazotte (1719-1792), son père, dans les premiers jours des massacres de septembre 1792, à la prison de l'Abbaye, 1834, Musée national du château de Versailles. Jacques Cazotte est guillotiné le 25 septembre 1792. Il tenait la Révolution française pour le signe du triomphe de Satan. En 1788, dans un salon, — « Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour vous, tous tant que vous êtes ici ? » —, il a ou aurait prédit à Condorcet, Chamfort, Vicq-d'Azyr, Nicolaï, Bailly, Malesherbes, la duchesse de Grammont, en leur présence, et à Louis XVI, in absentia, leur mort violente. 2
« M. de Milly 3, chymiste et membre de l'académie des sciences, se persuadoit qu'on lui avoit fait voir son génie dans un cercle mais que s'étant approché de lui tout avoit disparu. Le juif Calmer 4 racontoit une pareille aventure qui lui étoit arrivée en Hollande, un autre illuminé avoit vu les figures d'une tapisserie des Gobelins se détacher pour venir lui annoncer la mort de son père.
Gravure extraite des Mémoires récréatifs, scientifiques et anecdotiques (1831) du physicien-aéronaute Étienne Gaspard Robert, alias Robertson (1763-1837), connu par ses expériences de fantasmagorie, et par ses ascensions aérostatiques dans les principales villes de l'Europe ; ex-professeur de physique au Collége central du ci-devant département de l'Ourthe, membre de la Société Galvanique de Paris, de la Société des arts and des sciences de Hambourg, et de la Société d'émulation de Liége.
Ces hommes sont dupes des charlatans qui spéculent sur la faiblesse de leur imagination. J'en ai vu un qui se désoloit de ne pas avoir mille louis pour acheter un grimoire paraphé par le diable. Enfin Paris fourmille de disciples de Swedenborg, de Schoepfer 5, de Cagliostro, de faiseurs d'or, de transmutateurs de métaux, de fabricateurs de la panacée universelle, de cabalistes de rose-croix etc. etc. »
Emanuel Swedenborg (Stockholm, 1688-1772, Londres), initialement homme de science, puis théologien et philosophe engagé par ses rêves dans des expériences mystiques en rapport avec l'au-delà, Dieu, le Diable, les anges, etc. Auteur, entre autres, de 16 tomes d'Arcanes célestes (1739-1796).
« La raison est souvent impuissante contre ces chimères ; et, comme l'a très-bien prouvé Shaftesbury 6, le ridicule peut seul guérir l'enthousiasme et le fanatisme. Le meilleur moyen de discréditer ces sottises est de jouer ces évocations, ces conjurations, de les répéter avec toutes leurs circonstances et de faire sentir ainsi, que tout ce qu'on y voit est l'effet naturel de la physique ou une illusion d'optique ou quelque prestige plus grossier.
Vue d'une illusion créée par Robertson, in Ernst Keil, Die Gartenlaube, sous-titré « Illustriertes Familienblatt », Leipzig, Ernst Keil, 1869, p. 752.
Il est arrivé ici depuis peu un Allemand nommé Philidor 7 qui m'est recommandé par un professeur célèbre de Strasbourg. Cet Allemand s'est étudié à répéter toutes les cérémonies des théosophes : il fait voir, dit-il, les sorcières allant au sabat ; il ouvre les Champs-Elysées et on y aperçoit des spectres ; il évoque les personnes chéries, mortes ou absentes qu'on desire voir ; enfin il répète toutes les opérations magiques de Cagliostro : mais, loin de tromper les hommes, son but est de les éclairer, en leur prouvant que tous ces effets sont purement physiques.
Réclame illustrant une performance de Philidor, 13 avril 1791.
M. Philidor doit ouvrir son spectacle cette semaine. Je n'ai point été témoin de ses expériences ; mais comme leur but est curieux et utile, je rapporterai ce qu'en a dit la Gazette de Vienne, N°. 21, 1790. »
Extrait de la Gazette de Vienne, n° 21 année 1790.
« Depuis quelques temps M. Philidor étonne la capitale par sa manière de faire paroître des spectres et toute sorte d'ombres. Le théâtre de ses opérations est une salle tendue de noir et garnie de squelettes. Au milieu du plancher est tracé un cercle blanc, dans lequel sont deux bougies allumées et une tête de mort. Dès que l'opération commence les éclairs brillent, le tonnerre gronde, le vent s'élève, et la pluie tombe. Alors les bougies s'éteignent d'elles-mêmes et on se trouve dans une obscurité profonde. Des spectres, de toutes formes et de toutes grandeurs voltigent au milieu du cercle et font tellement illusion qu'on croit pouvoir les toucher. L'orage recommence ensuite et l'image de la personne qu'on a desiré voir paroît sortir de terre. Cet esprit avance vers le spectateur, se forme ensuite en nuage et s'abime. Tous ces prestiges ont lieu sans qu'on apperçoive aucun instrument auquel on puisse en attribuer l'effet. »
Guyot 8, Cremps 9 et tous ceux qui se sont exercés sur les récréations physiques et la magie blanche ont indiqué différens moyens de produire des apparitions. Un allemand a écrit un traité particulier sur la Phantasmogorie, l'art de produire des phantômes ; mais si M. Philidor exécute tout ce qu'il annonce aucun n'aura porté plus loin cette partie. J'assisterai, citoyen à ses premières expériences, et je me ferai un plaisir de vous en rendre compte. A. L. M. 10 »
On aura compris à la lecture de cette Lettre au rédacteur du Magazin Encyclopédique sur les phantômes, les apparitions et les illusions d'optique que ce qui se joue en décembre 1792 sous le couvert du succès parisien de la Phantasmagorie, c'est un moment de la gigantomachie qui oppose alors, comme toujours, les Lumières et les Contre-Lumières. On aura deviné aussi que A. M. L. (cf. note infra), le directeur du Magazin encyclopédique, sans être un Anti-Lumières, reste tacitement quelqu'un qui aurait rêvé d'autre chose que l'effrayant régime, ou « les illusions d'optique », de la Terreur.
Luchet, nom de plume de Jean Pierre Louis de Luchet, marquis de Luchet [Saintes, 1739 ?–1792, Paris), journaliste, essayste, directeur de théâtre, bibliothécaire de Frédéric II en 1777, auteur entre autres d'un Essai sur la secte des Illuminés en 1789, inspiré par son séjour à la cour de Frédéric II, et dans lequel il prend fait et cause pour les Francs-Maçons contre les Illuminés de Bavière.↩︎
Cf. Jean François de La Harpe (1739-1803), Jacques Cazotte (1719-1792), Prédiction de Cazotte, faite en 1788 et rapportée par La Harpe, suivie de notes sur MM. Cazotte, La Harpe, Chamfort, Condorcet, Vicq-d'Azyr, de Nicolaï, Bailly, de Malesherbes,... et... la duchesse de Grammont ..., Paris, Les marchands de nouveautés, 1817, p. 6 sqq.↩︎
Nicolas Christian de Thy de Milly (1728-1784), chambellan du prince régnant le duc de Wurtemberg, colonel puis mestre de camp de Dragons, chevalier de l'ordre de Saint-Louis (1760) et de l'ordre de l'Aigle rouge, chimiste, auteur d'un traité sur la porcelaine qui a permis la création des manufactures de Sèvres, membre de l'Académie royale des sciences de 1776 à 1784, Vénérable de la loge des Neuf Sœurs, ami et collaborateur du comte de Saint-Germain.↩︎
Liefmann Kallmann, dit Liefmann Calmer (Hanovre, 1711-1784, Paris), seigneur de Picquigny et vidame d'Amiens, grand négociant, fournisseur officiel du roi Louis XV, administrateur de la communauté juive de Paris. Deux de ses trois fils ont été guillotinés pendant la Terreur.↩︎
Schoepfer, graphie fautive pour Johann Georg Schrepfer (Nuremberg, ca 1738-1774, Leipzig), célèbre auprès de l'élite européenne dans les années 1770, cabaretier, franc-maçon irrégulier, rose-croix, illusionniste, nécromancien. Précurseur de Paul Philidor et d'Étienne Gaspard Robert, dit Robertson, il organisait des séances d’évocation des morts dans son cabaret à Leipzig, utilisant à cet effet des procédés optiques, lanterne magique, fumée, pour faire apparaître des fantômes. Mêlé à des escroqueries financières, il meurt en 1774 dans des circonstances troubles, peut-être par suicide.↩︎
Ashley Cooper (1671-1713), troisième comte de Shaftesbury, philosophe, écrivain et homme politique anglais, auteur entre autres de Sensus Communis, An Essay on the Freedom of Wit and Humor en 1709, rendu célèbre par sa définition de la relation que la vérité entretient avec le ridicule : « La vérité peut supporter toutes les espèces de lumière, et parmi elles il faut compter le ridicule lui-même ».↩︎
Paul Philidor (ou Phylidor, Phylidoor, Philidor ou encore Filidort), possiblement la même personne que Paul de Philipsthal (17??-1829), possiblement aussi neveu de François André Danican Philidor « le Grand », musicien et champion d'échecs, est un magicien et pionnier des fantasmagories.↩︎
Edme Gilles Guyot (1706–1786), après divers métiers, devenu cartographe, inventeur d'appareils de prestidigitation et d'instruments scientifiques, et auteur d'ouvrages portant sur les mathématiques, la physique et la magie, il publie en 1799 Nouvelles récréations physiques et mathématiques, livre dans lequel il révèle nombre des trucages utilisés par des magiciens et des vulgarisateurs scientifiques comme lui. Il est aussi l'initiateur des « théâtres magiques », petites boîtes qui utilisent des lanternes et des diapositives crées sur fond de fumée, très prisées par l'aristocratie du temps.↩︎
Cremps, graphie fautive pour Henri Decremps (1746-1829), magicien, auteur de La Magie blanche dévoilée., en 1784.↩︎
A. M. L. : Aubin Louis Millin de Grandmaison, dit Eleuthérophile Millin (1759-1818), botaniste, entomologiste, minéralogiste, numismate, etc. ; collectionneur d'œuvres d'art et de livres, antiquaire ; archéologue, historien, journaliste, éditeur, etc. Ici, directeur du Magazin Encyclopédique. À noter : Millin sera en tant qu'éditeur de divers journaux, circa 1800, l'employeur d'Auguste de Labouisse, et celui-ci lui prêtera souvent sa plume.↩︎









