Du mythe et des Lumières
Louis Simon Boizot (1743-1809), dessinateur, Jean Baptiste Chapuy (1760-18..), graveur, La Liberté armée du Sceptre de la Raison foudroye l'Ignorance et le Fanatisme, Paris, chez Gamble et Coipel, 1793-1795. Le lion dompté est ici une figure des forces du chaos maîtrisées par la déesse Raison.
Du mythe et des Lumières, voici ce que déclarent Theodor W. Adorno et Max Horkheimer en 1944, dans une page célèbre de Dialektik der Aufklärung, en français Dialectique de la raison :
« La terre pleinement éclairée donne à voir de façon lumineuse le triomphe du malheur. »
Die vollends aufgeklärte Erde strahlt im Zeichen triumphalen Unheils.
Entrée du camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau en Pologne, janvier 1941.
À Berlin, vue de la La Frankfurter Strasse (aujourd'hui Karl-Marx-Allee) après les combats, 1944, photographie anonyme, RmnPhoto, Grand Palais, Paris.
« Il semble, par effet d'apparence seulement, que la vision éclairée du monde soit supérieure à la vision mythologique de ce même monde. En vérité, ces deux visions s'entretiennent étroitement.
Les Lumières avaient et ont toujours pour programme la liquidation des mythes et de l'imagination au profit d'une conception rationnelle du monde, qui permette à l'humanité de se rendre maîtresse de la nature. « Comme être et comme événement, elles ne reconnaissent en outre que ce qui peut faire l'objet d'une saisie globale ; leur idéal est le système dont tout et chaque chose suivent ». C'est à ce titre qu'elles se disent « de la Raison », quoique au vrai « le concept tienne plutôt ici de la formule. »
De l'argumentaire du procès fait par les Lumières à la conception mythologique du monde, il ressort en effet que le principe de rationalité dont elles se réclament, se trouvait déjà mis en œuvre dans ladite conception mythologique du monde. Les Lumières tirent seulement de chaque étape de cet argumentaire le moyen de se présenter comme toujours plus puissantes.
Datée de 1926, photographie d'une scène du film Metropolis de Fritz Lang (1890–1976), sorti en 1927. Photographe : Horst von Harbou (1879–1953).
Tandis qu'elles proclament que tous les dieux et toutes les qualités doivent être détruits, lesdites Lumières méconnaissent en tout cas que les mythes sont déjà naturaliter un produit de la Raison. « En tant que maîtres de la Nature, le dieu créateur et l’esprit ordonnateur sont de même nature », sachant qu'ils doivent cette communauté de nature radicaliter à la Nature elle-même. Tout autant que les Lumières de la Raison, les mythes et les rites magiques visent dans la nature ce qui, du fait de la Nature même, se nature continuellement en eux. On peut appeler Mythe ou Raison indifféremment ce qui se nature ainsi... C'est effrayant !
Giorgio Vasari (1511–1574), La mutilation d'Uranus par Saturne, détail, Palazzo Vecchio, Florence.
« Déjà le mythe est lumière, et les Lumières se retournent en mythologie. »
Schon der Mythos ist Aufklärung, und Aufklärung schlägt in Mythologie zurück. 1
Quelle Lumière ? Quoi Lumière ?
Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, in Dialektik der Aufklärung. Philosophische Fragmente (littéralement Dialectique des Lumières), en français Dialectique de la raison, 1, « Le concept d'Aufklärung, passim, New York, Social Studies Association, juin 1944.↩︎




