Les barricades mystérieuses

Rédigé par Christine Belcikowski 1 commentaire
Classé dans : Poésie Mots clés : aucun

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François Couperin (1814–1875), Partition des Baricades mistérieuses (1716-1717), premières portées, International Music Score Library Project (IMSLP). Petrucci Music Library.

En 1717 François Couperin
compose la cinquième pièce
du sixième Ordre
du Livre second
de ses pièces pour clavecin.

Elle vient après
Les Moissonneurs,
« gaÿement » ;
Les Langueurs Tendres ;
Le Gazouillement,
« gracieusement et coulé » ;
La Bersan,
« légèrement ».

François Couperin nomme cette pièce,
ainsi orthographiée,
Les Baricades mistérieuses,
« vivement ».

Suivent
Les Bergeries,
« naïvement »,
La Commère,
« vivement » ;
Le Moucheron, « légèrement ».

Que vient faire la Bersan
dans cette suite fantasque ?
Il ne s'agit pas d'une femme légère,
d'une comédienne ni d'une chanteuse,
mais de Suzanne,
fille d'André Baüyn de Bersan,
Fermier général des Fermes Réunies du Roy

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8 septembre 1724. Mariage de Suzanne Baüyn de Bersan et de Gilles Le Maistre, marquis de Ferrières. Archives nationales, Étude de Charles Le Maignan, Liste chronologique des actes pour la période du 3 janvier au 30 décembre 1724, Cotes : 1 r°-47 v°.

Avant son mariage,,
le 8 septembre 1724
avec Gilles Le Maitre
marquis de Ferrières,
François Couperin donnait à Suzanne
des leçons de clavecin.

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Ut musica pictura. De gauche à droite : Jules Alexis Muenier (1863-1942), La leçon de clavecin, 1911, Musée d'Orsay, Musée Georges Garret, Vesoul ; Jules Alexis Muenier peignant La leçon de clavecin, photographie Rauzierd.

Suzanne était-elle
jolie ? laideron ?
charmante ou pimbêche ?
pur sucre ou vinaigre ?
Elle mourra sans enfants
le 19 février 1735.

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19 février 1735. Décèsde Suzanne Baüyn de Bersan. Sur son nom, comme on voit, il y a la fluorescence de la mort. Mercure de France : dédié au Roy, février 1735, p. 403.

En 1716-1717,
dans le sixième Ordre,
avant La Bersan,
assortie de l'indication d'expression
« légèrement »,
il y a Le Gazouillement,
« gracieusement et coulé »,
c'est un rondeau ;
et après La Bersan
— Elle est passée, la jeune fille,
vive et preste comme un oiseau
 —
il y a Les Baricades mistérieuses,
« vivement »,
c'est un rondeau ;
et après Les Baricades mistérieuses
il y a Les bergeries,
« naïvement »,
un rondeau aussi.

Trois rondeaux s'arrondissent
autour de La Bersan.
Le Gazouillement,
« gracieusement et coulé »,
annonce l'événement du cercle.
Les barricades mistérieuses.
« vivement »,
forment le cercle ;.
Les bergeries
« naïvement »,
sont figures
de l'avénement du cercle.

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Jean-Baptiste Millet (1814–1875), Le Parc à moutons au clair de lune, ca 1872, Musée d'Orsay.

Viennent enfin
La Commère,
« vivement » ;
et Le Moucheron
« légèrement »,
figure revenante
de la Bersan ?
— Elle a passé, la jeune fille,
vive et preste comme un oiseau
 —

Les temps se renversent.
Avant Les baricades mistérieuses
elle passait là,
légère,
d'un pas qui soulevait
à la ronde,
le gazouillis des oiseaux.
Après Les baricades mistérieuses,
qui lèvent chaque fois
vivement
elle est passée
ailleurs,
l'ailleurs du moucheron.
Et nous autres savons
en 2026
qu'un jour de 1724
elle se mariera,
et qu'un autre jour elle sera morte
puisqu'elle aura passé
en 1735.

La Commère commente,
vivement,
comme fait le chœur antique
sur la scène de la tragédie.
Les baricades mistérieuses barricadent,
vivement,
comme fait la vie,
comme fait le temps.
L'essentiel n'est pas
de sortir du cercle,
mais d'y entrer.

François Couperin n'a rien dit
du mistère de ses Baricades.
Le mistère semble planer déjà
dans l'écriture de la partition...
dans le vivement du bémol
qui augure le penchant
de sa tonalité en SI ;
dans la course-poursuite
des deux portées,
l'une en UT,
l'autre en FA,
l'une pour la main droite,
l'autre pour la main gauche
et vice versa ;
dans les baricades
de notes noires
qui hérissent l'une des deux portées,
et dans le grave pas
des notes blanches
qui s'attardent sur l'autre portée...

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François Couperin (1814–1875), Partition des Baricades mistérieuses (1716-1717), rondeau, fin du troisième couplet, International Music Score Library Project (IMSLP). Petrucci Music Library.

C'est là, dit-on,
le propre du style luthé,
ou style brisé
La texture arpégée irrégulière
de l'écriture musicale
donne à voir par avance
ce que l'oreille à son tour
entend.
Quelque chose est en marche,
des baricades s'élèvent,
puis s'effondrent,
puis s'élèvent derechef.
Mais la vie n'en a cure,
pour l'instant.
Dans un paysage de bergeries,
seul un moucheron vole.

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François Couperin (1814–1875), Partition des Baricades mistérieuses (1716-1717), fin, International Music Score Library Project (IMSLP). Petrucci Music Library.

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Vachagan Narazyan, Barricade, 2009, The 2019 Vachagan Narazian Collection, James Yarosh Associates Fine Art Gallery.

1 commentaire

#1  - Guerlédan a dit :

Merci pour cette pause musicale silencieuse qui conduit à re-écouter les pièces du puzzle.
On ne s'en lasse pas.
Je trouve les "baricades mistérieuses" bien plus berçantes que "la Bersan",
et bien qu'incapable de lire la partition, j'ai reconnu là un rondo qui aide à faire dodo.

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