Tu la connais, Ditis, cette chanson...

Rédigé par Christine Belcikowski 2 commentaires
Classé dans : Poésie Mots clés : aucun

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Raoul Dufy (1877-1953), La Fée Électricité : Les dieux de l'Olympe, détail, 1937, photographie Francesco Bini, CC BY-SA 4.0, Musée d'Art moderne de Paris.

Tu la connais, Ditis, cette chanson qui bourdonne
à l’entrée de la chambre,
dans l’interrupteur du passé.
— Il faut changer les plombs. —
— Les plombs du passé !
Souviens-toi plutôt des Piombi de Venise
et de la fuite de Casanova
nel mezzo del cammin di nostra vita,
flanqué du moine Ballbi,
le 1er novembre 1756...
J'ai alors regardé derrière moi tout le beau canal,
et admirant la plus belle journée qu’on pût souhaiter,
les premiers rayons d'un superbe Soleil qui sortait de horizon...
1

L'électricité qui grésille
dans l'interrupteur du passé
— Il faut changer les plombs ! —
chante la nostalgie des évasions futures,
point la chanson des barcaroli,
de celles que Casanova oublie d'entendre
dans sa gloire d'évadé,
mais l'obscure nostalgie des nostalgies
que l'on a perdues,
la nostalgie des vieilles rêveries
de voyage,
de fuite ?

Drang nach Osten...
Trieste, Lublin, Odessa
retour sur le passé.

Drang nach Süden...
Constantinople, aujourd'hui Istanbul
la Sublime Porte, la Corne d'Or,
ce chromo criblé de chiures de mouches
qui plaisait tant à mon âme enfantine.

Drang nach Altertum...
Mégare, où par une nuit sans lune
plouf ! le philosophe
qui ne croyait pas à la réalité
du mouvement,
tombe dans un puits.
Troie, aujourd'hui Hissarlik,
pour saluer la triste Andromaque
sur les remparts de la cité en feu !
Éleusis, où la tablette d'or
dit JE SUIS ENFANT DE LA TERRE
ET DU CIEL ÉTOILÉ.

— Dahin, dahin / Geht unser Weg
Là-bas, là-bas
mène notre route
,
dit le poète en 1788.

L'électricité qui grésille en 2026...
— Il faut changer les plombs ! —
continue de fredonner
dans l'interrupteur du passé
sa chanson idiote
de courts-circuits,
de faux-contacts,
de faux-semblants,
de faux-fuyants,
de chemins qui ne mènent
nulle part.

L'interrupteur grésille.
J'éteins. Fin de chanson.
Le sommeil, ami du Rien,
ignore les dieux.


  1. Jacques Casanova de Seingalt (1725-1798), Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise, qu'on appelle les Plombs, écrite à Dux en Bohême l'année 1787, Leipzig, chez le Noble de Schönfeld, 1788, p. 228.↩︎

2 commentaires

#1  - Guerlédan a dit :

L'interrupteur qui grésille
n'est pas histoire de plomb,
c'est question d'électron.
C'est pas une broutille,
car les flammes viendront
si Zeus ce démon,
fait la fée mauvaise fille.

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#2  - Christine Belcikowski a dit :

Bonjour,
et merci de ce commentaire divinement inspiré, autant qu'édifiant.

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