Une tête ébouriffée de philosophe

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
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Denis Diderot (1713-1784), Pensées philosophiques, À La Haye aux dépens de la Compagnie, 1746. Piscis hic non est omnium, en exergue, signfie : Ce poisson-là n'est pas pour tout le monde. La formule se trouve empruntée aux Saturnales de Macrobe (ca 370-?), via le Pygmalion ou la Statue animée (1741) d'André François Boureau-Deslandes, ouvrage libertin, condamné au feu en 1742. Oh ! la police des idées, et des mots et des choses !

Du charme ci-dessus
d'un ornement typographique
sorti des presses de Claude François SIMON,
alias PIERRE POPPY,
imprimeur de la rue de la Parcheminerie,
alias de LA HAYE, aux dépens de la Compagnie...
des Indes...
Il faut se bien garder des sbires
de la Police ! du Livre.

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Jean Baptiste Garand († 1780), Claude Henry Feydeau de Marville ca 1745, lieutenant général de police de 1739 à 1747, musée du Louvre.

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À propos du ministre de la Police... Louis Forton, Les Aventures des Pieds nickelés, in L'Épatant, 18 mars 1937.

En 1746, un certain
Denis DIDEROT
fait publier ses Pensées philosophiques
chez le libraire Laurent DURAND,
qui sous-traite l'ouvrage au libraire
Charles Jean Baptiste DELESPINE,
alias DE L'EPINE,
lequel DE L'EPINE fait imprimer l'ouvrage en question
chez Claude François SIMON,
alias PIERRE POPPY
à LA HAYE,
alias à PARIS.
Il y a au siècle des Lumières
un feuilleté éditorial subreptice
comme il y a un millefeuille administratif
coutumier.

Il y a aussi de troublantes homonymies
entre les revenants fantomatiques
de cette histoire d'encre
et de papier à la feuille.
C'est ainsi que Claude François SIMON,
alias PIERRE POPPY
emprunte au graveur et fondeur
de caractères d'imprimerie
— Romain, Palestine, Parangon, Canon,
Gaillarde, Mignone, Nonpareille, Hébreu, etc. —
SIMON PIERRE FOURNIER,
dit aussi PIERRE SIMON FOURNIER,
ou FOURNIER le Jeune (1712-1768),
trois combinaisons de vignettes
qui servent d'ornements typographiques
auxdites Pensées philosophiques
de DIDEROT.

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Cf. Simon Pierre Fournier le Jeune (1712-1768), Modèles des caractères de l'imprimerie, et des autres choses nécessaires audit art. Nouvellement gravés par Simon Pierre Fournier le Jeune, graveur & fondeur de caractères, À Paris, rue des Sept voyes, vis-à-vis le Collége de Reims. 1742.

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Denis Diderot, Pensées philosophiques, première page.

Quis leget hæc ?, Qui lira cela ? Diderot reprend ici la formule de Perse (34-62 apr. J.-C.) dans sa Satire I. Nemo ? Vel duo, vel..., Personne, ou deux ou trois..., ajoute Perse 1. Et pour faire bonne mesure, Diderot précise aussitôt l'idée : « Si ces Pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables, si elles plaisent à tout le monde. » 2. « Drôle de pensée », comme disait avant lui Gottfried Wilhelm Leibniz... 3 Les Pensées philosophiques de Diderot se sont trouvées classées en tout cas dans l'Enfer de la Bibliothèque nationale.

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Page liminaire des Pensées philosophiques de Denis Diderot.

Il est vrai que, même si, hormis les vignettes de Simon Pierre Fournier, l'ouvrage ne comprend aucune autre illustration, il s'ouvre oh ! sur une page de garde ornée d'une gravure de type libertin.

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Page de garde des Pensées philosophiques de Denis Diderot.

Les drôles de pensées
vont chez Diderot
avec l'éloge des Passions,
sources de tous les plaisirs.

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Troisième et dernier ornement typographique de Simon Pierre Fournier in Pensées philosophiques de Denis Diderot.

Diderot a d'autres passions,
mais sa passion de philosophe,
c'est d'ÉBOURIFFER.
Surtout la Religion,
ses pompes et ses œuvres.
Dans les modèles de Simon Pierre Fournier
il a bien choisi ses vignettes.

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Jean Baptiste Deshays (1729-1765), Saint Jérôme écrivant sur la mort, 1765, Versailles, Cathédrale Saint Louis.

Diderot dixit : « L’ange est vigoureux et sa tête belle, je le veux, mais il a les ailes ébouriffées, déchirées, mises à l’envers, une d’une couleur, l’autre d’une autre, et l’on dirait d’un ange de Milton que le Diable aurait malmené. Et puis que signifie cet ange ? Que veut dire ce saint qui le regarde et qui l’écoute ? C’est réaliser autour d’un homme le fantôme de son imagination. Quelle misérable et pauvre idée ! Que l’ange sonnât et passât, j’y consentirais ; mais au lieu de lui donner une existence réelle en attachant sur lui les regards du saint, il fallait me le montrer du visage, des bras, de la position, du caractère, dans la terreur que doit éprouver celui à qui toutes les misères de la fin dernière de l’homme sont présentes, qui les voit, qui en est consterné... » 4

À tant ÉBOURIFFER,
— il ne pouvait pas le savoir —
Diderot augure ici
le tableau de Paul Klee
qui a été à partir de 1921
le talisman de pensée
de Walter Benjamin...

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Paul Klee (1879-1940), Angelus novus, 1920, Berlin ; Musée d'Israël, Jérusalem.

Walter Benjamin dixit : « Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. [...]. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines... » 5

Pourquoi bouderait-il son plaisir ?
Diderot s'amuse aussi
à ÉBOURIFFER au passage
Saint Jean, la Vierge et le Saint-Esprit,
le pigeon radieux,
et les tableaux,
non de Le Sueur ni de Le Brun,
mais les tableaux peints par des anges... 6

Diderot dixit : « Si les joies de notre paradis ne se réduisaient pas à une impertinente vision béatifique de je ne sais quoi, qu’on ne comprend ni n’entend ; si notre enfer offrait autre chose que des gouffres de feux, des démons hideux et gothiques, des hurlements et des grincements de dents ; si nos tableaux pouvaient être autre chose que des scènes d’atrocité, un écorché, un pendu, un rôti, un grillé, une dégoûtante boucherie ; si tous nos saints et nos saintes n’étaient pas voilés jusqu’au bout du nez, si nos idées de pudeur et de modestie n’avaient proscrit la vue des bras, des cuisses, des tétons, des épaules, toute nudité ; si l’esprit de mortification n’avait flétri ces tétons, amolli ces cuisses, décharné ces bras, déchiré ces épaules ; si nos artistes n’étaient pas enchaînés et nos poètes contenus par les mots effrayants de sacrilège et de profanation ; si la vierge Marie avait été la mère du plaisir, ou bien, mère de Dieu, si c’eût été ses beaux yeux, ses beaux tétons, ses belles fesses, qui eussent attiré l’Esprit-Saint sur elle, et que cela fût écrit dans le livre de son histoire ; si l’ange Gabriel y était vanté par ses belles épaules ; si la Madeleine avait eu quelque aventure galante avec le Christ ; si, aux noces de Cana, le Christ entre deux vins, un peu non-conformiste, eût parcouru la gorge d’une des filles de noce et les fesses de saint Jean, incertain s’il resterait fidèle ou non à l’apôtre au menton ombragé d’un duvet léger : vous verriez ce qu’il en serait de nos peintres, de nos poètes et de nos statuaires ; de quel ton nous parlerions de ces charmes, qui joueraient un si grand et si merveilleux rôle dans l’histoire de notre religion et de notre Dieu ; et de quel œil nous regarderions la beauté à laquelle nous devrions la naissance, l’incarnation du Sauveur, et la grâce de notre rédemption. » 7

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Diderot s'est reconnu dans cette vignette créée pour lui par Simon Pierre Fournier, et il a voulu encore d'autres vignettes de Simon Pierre Fournier dans ses oh ! Bijoux indiscrets.

Bref, si la philosophie,
c'est ÉBOURIFFER
— et pourquoi pas ? —
à PHILOSOPHE ÉBOURIFFÉ,
ÉBOURIFFEUR et demi !

Bref encore, si l'écriture,
c'est ÉBOURIFFER,
— et pourquoi pas ? —
j'aime que des ornements typographiques,
des cabochons, des culs de lampe
et autres glyphes fantastiques,
ou j'aime encore que des citations
en grec, latin, arabe, russe, chinois,
et autres langues mystérieuses,
fassent fleurir sur l'ouvert de la page
comme les traces d'un pas
sur la neige de l'alpe
ou sur le sable de la plage.
Quelqu'un,
qui n'écrit pas seulement,
est passé par là.
Et avec lui, comme d'un corps,
le poids de sa fantaisie.

« Une tête ébouriffée me plaît plus qu’une tête bien peignée » 8,
écrit Denis Diderot,
à son amie Sophie Volland,
le 25 juillet 1765.

À propos de l'éducation dispensée à l'École des Cadets, fondée par l'impératrice Catherine de Russie, Diderot se livre à d'intéressantes réflexions sur ce qui fait selon lui la supériorité philosophique de l'ÉBOURIFFÉ sur le BIEN PEIGNÉ. Il broche pour ce faire un dialogue entre le Spartiate et l'Athénien, sachant que, sur le mode ventriloque, il tient le rôle du Spartiate.

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De gauche à droite : Portrait présumé de Didier Diderot, maître coutelier de Langres, père de Denis Diderot, Musée d'Art et d'Histoire de Langres ; Portrait de Denis Diderot par Pierre Chenu, d’après Jean-Baptiste Garand, ca 1760. « Je n’ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garand, qui m'attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garand, me voit », dixit Denis Diderot.

« — Athénien, mon ami, permets qu'au lieu de te répondre, mon Spartiate te tourne le dos.

Quand j'arrivai à Paris, tu étais déjà un petit prodige, et je n'étais qu'un petit ours mal léché je ne sais si tu voudrais être ce que je suis devenu, mais je sais bien que je ne voudrais pas être ce que tu es. [...]. Chez nous, Athénien, mon ami, on ne veut pas que les enfants soient polis et maniérés comme tes poupées et tu crois qu'un homme qui a conservé un peu du goût de la véritable nature n'aime pas mieux la franchise, la liberté, les sauts, les cris, l'impétuosité, les tiraillements de ces espèces de petits sauvages-la que les révérences cadencées, les pieds portés en avant ou retirés en arrière de tes insipides petits mannequins ? Mets tes jolis précieux marmots dans des boîtes. Les nôtres ne sont pas faits pour cela.

Tu recules à l'aspect de leurs cheveux ébouriffés et de leurs vêtements déchirés. C'est ainsi que j'étais quand j'étais jeune, et c'est ainsi que je plaisais, même aux femmes et aux filles de ma province. Elles m'aimaient mieux débraillé sans chapeau, quelquefois sans chaussure, en veste et pieds nus, moi, fils d'un forgeron, que ce petit monsieur bien vêtu, bien poudré, bien frisé, tiré à quatre épingles, le fils de madame la présidente du bailliage ; parce que mes bonnes provinciales avaient de la raison, de la simplicité, et un goût naturel pour la santé, pour la liberté, pour des qualités vraiment estimables. Elles voyaient que deux polissons comme moi, lâchés sur une douzaine de petits présidents en miniature, les auraient mis en déroute. Elles voyaient à ma boutonnière la marque de mes progrès dans les études, et un enfant qui montrait son âme par un mot net et franc, et qui savait mieux donner un coup de poing que faire une révérence, leur plaisait plus qu'un sot, lâche, faux et efféminé petit flagorneur. Ce que tu cultives si soigneusement dans tes petits enfants, les nôtres l'apprendront en deux ans dans le monde, avec cette différence que leurs premières années auront été mieux employées, et qu'ils conserveront à jamais l'empreinte de leur originalité propre. Tous vos petits enfants semblent avoir été fondus dans le même joli moule. Nous voulons que les nôtres, sortis divers des mains de la nature, restent divers. Tu prépares des modèles à Boucher, nous en préparons à Van Dyck. Tu élèves des courtisans, nous élevons, nous, des magistrats et des soldats. Fais comme tu voudras, mais ne dédaigne pas sottement ce que les autres font. Tu as ton but et ils en ont un autre, ou plutôt tu n'en as point et ils en ont un. Tu veux avoir des agréables, et ils veulent, eux, avoir des hommes. » 9

L'ÉBOURIFFÉ, si l'on comprend bien,
c'est l'homme vrai,
le citoyen, par suite.
Futur Sans-Culotte ?
Futur Danton ?
Né le 5 octobre 1713 à Langres,
Denis Diderot meurt le 31 juillet 1784
à Paris.

Mon poème, comme de juste,
est du genre ÉBOURIFFÉ
à son tour,
car j'aime à ma manière
l'ÉBOURIFFÉ
moi aussi.


  1. Perse, Satire I.↩︎

  2. Denis Diderot, Pensées philosophiques, À La Haye, Aux dépens de la Compagnie, 1746, pp. 1-2.↩︎

  3. Cf. Christine Belcikowski, Leibniz et Circé. « Avec l'aide d'une lanterne magique ».↩︎

  4. Denis Diderot, Œuvres, tome IV, éd. Laurent Versini, Paris, Robert Laffont, 1996, Salon de 1765, p. 332.↩︎

  5. Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l'histoire, 1940.↩︎

  6. Denis Diderot, Pensées philosophiques, p. 88-89.↩︎

  7. Denis Diderot, Essais sur la peinture, chap. IV, « Ce que tout le monde sait sur l’expression, et quelque chose que tout le monde ne sait pas », Paris, Fr. Buisson, 1795, pp. 57-58.↩︎

  8. Denis Diderot, Lettres à Sophie Volland, lettre LXXXVIII, 25 juillet 1765.
    Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, in Œuvres complètes, tome XIX, Paris, Garnier, 1876, p. 159.↩︎

  9. Cité par Maurice Tourneux (1849-1917) in Diderot et Catherine II, Paris, Calmann-Lévy éditeur, 1899, p. 352 sqq.↩︎

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