Sirènes, cris de chien

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
Classé dans : Poésie Mots clés : aucun

ulysse_sirenes.jpg

Ulysse et les sirènes, fresque originaire de Pompeï, British Museum.

« Dans le mot Sirène, l'oreille lectrice cherche sourdement à comprendre qu'une chorale de femmes abstraites claionne subtilement la loi d'un murmure sans fond, l'énigme du chant qui hante le silence où la pensée affronte sa matière nue. »
Philippe Beck, Traité des sirènes, Paris, Le bruit du temps, 2020, p. 15.

Forcément
tu n’écris pas sur ce qui viendra,
dont tu ne sais rien,
— sinon que tu mourras.

Tu écris sur ce qui vient
et passe,
ainsi font, font, font
les heures, les jours, les ans,
trois petits tours et puis s’en vont.

Tu écris sur ce qui passe
au carrefour mobile de l’instant,
au quadrivium
du présent, qui est le futur du passé,
du passé, qui est le futur du présent.

Bref, tu écris sur ce qui vient à passer,
dans un sens comme dans l'autre,
par les portes battantes des quatre chemins,
      auta, cers, midy, aquilon,
comme on disait jadis de Charybde et Scylla.
Mais quoi ? Ulysse est bien passé par là,
il se souvient encore de la voix des sirènes !

Tu écris au vrai pour tenter d'approcher
la voix des sirènes.
      Ἀλλὰ παρεξελάαν 1, Passe au large !
dit Circé à Ulysse.
Mais le large n'est pas lieu propice
à l'écoute des voix de l'instant,
de celles qui vous prennent au lasso
Zzzz !

Ce lasso, je ne l'invente pas,
c'est Homère lui-même qui nous parle des cordes
par où de son plein gré,
plutôt que de s'y garder sourd,
Ulysse s'expose aux voix
      θεσπεσιάων φθόγγον 2
merveilleusement interlopes des sirènes,
      φθόγγος, chant ou cris de chiens ? 3

Des cris de chien... Et pourquoi pas ?
De ces cris du vif,
qui fusent du profond de l'heure
quand on roule, la nuit,
dans un village endormi sous la voûte étoilée.

      Nonne uidere
      nil aliud sibi naturam
      latrare
4
Ne voyez-vous pas
que la nature ne crie rien d'autre
,
rien d'autre,
rien d'autre
que l'horreur et la volupté criantes de la vie ?

Tu écris au vrai pour tenter de faire écho
aux cris des sirènes.
En vain.
Les mots parlent trop vite, ils disent trop peu.
Les sirènes crient, leurs cris chantent.
Tu entends le cri. À ton tour tu voudrais
crier aussi ! Le cri ne sort pas.
Des mots, rien que des mots,
qui se perdent
      dans la dædala lingua
le dédale de la langue 5.

Homère pourtant...

Mais Homère chantait sous l'auspice des Muses,
qui sont avatars des sirènes,
car afin qu'on ne perde point le souvenir de leurs chants,
les dieux donnèrent un jour aux sirènes
      vox humana,
la voix humaine 6. C'est ainsi que les chants d'Homère
restent cris.

Et Homère chantait sous l'auspice des Muses,
non point le quadrivium d'une petite ville
où l'on espère, à date fixe
      le bal et la grand'bande,
      à savoir, deux musettes,
      et parfois Fagotin
      et les marionnettes
,
mais le vif d'un peuple tout entier,
qui marche avec des cris de chien
vers l'au-delà de l'horizon,
là où mûrit, ô Muses !
ô cœur battant de l'épopée !
le secret de sa fin initiale.

helene_paris.jpg

Hélène et Pâris, détail d'un ensemble de fresques découvertes en 2024 à Pompei, AFP/Parco Archeologico di Pompeï, Press Office.

Alors... ?

Alors, tu continues d'écrire quand même,
      car c'est dans la natura
      daedala rerum

dans la nature des choses
que d'œuvrer,
ou plutôt de dédaliser.

Dédale œuvre le labyrinthe
et les statues animées du temple d'Éphèse,
Ulysse œuvre un lit pour ses noces
à partir d'un tronc d'olivier,
gros comme une colonne.

dedale_statue.jpg

Figure de terre cuite attribuée à Dédale, Altes Museum, Berlin.

D'aucuns œuvrent, aujourd'hui comme hier,
Muses absentes,
— seulement la fumée des cigarettes —
sans autre raison
que l'appel lointain, lointain, des sirènes,
ou les cris des bêtes de la nuit,
à frayer quelque voie
dans le dédale de la langue,
autant dire à risquer quelque voix
en façon d'écho qui se perd
et cependant résonne,
au moins pour eux seuls.

On est toujours seul
quand on prête l'oreille
aux Sirènes.
      Σειρῆνες...


  1. Homère, Odyssée, chant XII, v. 47.↩︎

  2. Ibidem, v. 158-159.↩︎

  3. Chant, cris de chien. Étonnant double sens du mot φθόγγος en grec ancien.↩︎

  4. Lucrèce, De rerum natura, II, 16-19.↩︎

  5. Ibidem, IV, v. 551, dædala lingua.↩︎

  6. Ovide, Métamorphoses, V, v. 563.↩︎

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